Mouvance mondiale et vins bios

Il va sans dire que le prétexte pour vous entretenir cette semaine de mon guide annuel d’achat de vin est à 100 années-lumière d’une campagne d’autopromotion. Quand on songe qu’une seule année-lumière est l’équivalent de 9 billions, 460 milliards et 530 millions de kilomètres, vous êtes à même de constater à quel ultime degré d’intégrité sur le plan éthique je me positionne devant vous aujourd’hui.

Le prétexte en question vise plutôt à saisir l’air du temps sur le plan de la mouvance mondiale et l’offre disponible ici, chez nous, au Québec, par l’entremise de la Société des alcools. Plus d’une douzaine de voyages de presse annuellement dans les différents vignobles ne suffisent évidemment pas à tâter le pouls d’une production planétaire qui affichait en 2015, selon l’Organisation internationale de la vigne et du vin, pas très loin de 37 milliards de bouteilles.

Évidemment, une production qui est à des années-lumière des dégustations que je m’impose pour le guide, même en me levant la nuit pour officier.

Une tendance qui se polarise

La tendance parle d’elle-même. Le vin issu de l’agriculture biologique a bien évidemment le vent en poupe dans le monde en 2016, et plus particulièrement en France, où plus de 9 % des surfaces du vignoble sont bios (en hausse), ce qui en fait le troisième producteur en importance, derrière l’Espagne et l’Italie.

Nous sommes bien loin des années 1970 et 1980, où la chimie de synthèse s’affichait au chai comme au vignoble sans accuser la moindre molécule de honte, tant une production sans surprise et convenue doublée de confortables rendements était monnaie courante.

Hormis ces quelques vins d’artisans ou de vignerons abonnés à l’inévitable bouillie bordelaise (fongicide à base de sulfate de cuivre et de chaux), très rares étaient ceux qui affichaient à l’époque le mot « bio » sur leurs contre-étiquettes.

Photo: Jean Aubry Le bio a la cote avec 9 % des surfaces plantées en France.

Une époque où l’expression « confusion sexuelle » relevait plus du cabinet de sexologie que d’une technique au vignoble servant à confondre les papillons mâles obnubilés par ces phéromones femelles synthétiques développées pour leur casser les couilles.

Aujourd’hui, fort de l’intérêt d’un public pour le bio et des agences promotionnelles à l’oeuvre pour élargir l’offre en la matière chez nous, il m’apparaît tout de même que la production dite « conventionnelle » tient encore le haut du pavé au niveau de l’offre en succursale. Et ce n’est pas demain la veille qu’une SAQ 100 % bio verra son portfolio passer du tout au tout.

Pour le moment, les vins issus de l’agriculture biologique, biodynamique, et autres vins nature — ces derniers essentiellement disponibles en importation privée — sont et demeureront encore un bon moment des vins de niche. Avec l’incidence à se voir citer en nombre restreint dans mon guide annuel d’achat.

Gros volume = qualité morose ?

Parcourir l’offre en matière de produits courants (lire : disponibles toute l’année dans la grande majorité des succursales à travers le Québec) implique nécessairement de se frotter à une production qui peut assurer des volumes conséquents sur notre marché.

Gros volume est-il alors, pour autant, synonyme d’une qualité où se partagent en parts égales vices et vertus ? J’ai toujours pensé que les ténors de l’industrie, capables de livrer des volumes conséquents avec une régularité qualitative enviable, avaient toute ma considération.

D’ailleurs, je serai toujours impressionné de juger une production de cinq ou huit millions de bouteilles pour des vins qui affichent équilibre, expression et franchise, une autre cumulant une dizaine de milliers de cols qui confondent encore le goût véritable de terroir aux brettanomyces.

Pas surprenant, dans ce premier cas, que les Torres, Antinori, Guigal, Sogrape et autres Errazuriz, pour ne nommer que ceux-là, s’affichent avec régularité dans ma sélection annuelle. On se permet même avec ceux-ci une notion d’origine, de lieu, qui n’est pas pour déplaire à l’amateur plus exigeant. Bref, gros volumes ne signifient pas nécessairement qualité morose.

Évidemment, tout n’est pas jojo non plus. Pour preuve, ces cuvées souvent vendues à petits prix (moins de 15 $) et aux productions conséquentes, des jajas apatrides et insipides, bradés certes trois fois rien mais qu’on aimerait trois fois plus s’ils avaient conservé ne serait-ce qu’une once d’inspiration pour contrer l’acharnement technologique dont ils ont été victimes, au chai comme au vignoble. Est-ce la structure de notre marché local pour ce choix de vins à haute diffusion qui est mise en cause ici ?

Disons qu’il reste du travail à faire. Qu’il est possible de dénicher encore meilleur. Avec son pouvoir d’achat, la SAQ est capable de choisir la crème tout en payant un prix décent à ses fournisseurs, sans pour autant égorger le client avec des majorations qui n’ont plus rien à voir avec la qualité même du vin. Si qualité il y a, bien sûr.

Depuis 13 ans maintenant à la rédaction de ce guide, mon constat est clair : trop de vins encore vendus sous la barre des 15 $ demeurent hélas trop chers pour ce qu’ils offrent en retour. Le consommateur, en revanche, souvent leurré par les promotions, se fait à l’idée que c’est là le véritable prix à payer et ne s’en formalise plus. Ce qui est tout de même cocasse quand on sait que c’est lui qui, en fin de compte, en assume le coût !

 

Ils sont de la Nouvelle-Écosse et vinifiés par Jean-Benoît Deslauriers. Ce sont des mousseux élaborés selon la fameuse « méthode champenoise » (que je suis obligé de mettre entre guillemets car les Champenois viendraient ici même me taper sur les doigts au Devoir), des mousseux à l’image de la qualité mais surtout des prix de leurs homologues produits dans le Sussex, le Kent et le Dorset anglais.

Une visite au pays de Sa Majesté me permettait d’ailleurs récemment de juger de la haute pertinence de leur production locale. Brexit ou pas, les Anglais ont de beaux jours devant eux !

Jusqu’à maintenant, j’avoue ne pas avoir dégusté de bulles d’envergure au Canada. Quoique certaines se distinguent. Pourtant, toutes les conditions gagnantes sont réunies. Surtout chez nous, au Québec.

Une manchette dans nos pages révélait cette semaine que les Champenois s’inquiètent du potentiel qualitatif de leur champagne en raison du changement climatique. Une recherche est d’ailleurs en cours sur le plan d’une hybridation de cépages pour parvenir à limiter les dégâts qualitatifs dans les décennies à venir. Pourquoi ne pas profiter d’une telle expertise chez nous ?

Mais revenons aux vins de Jean-François Deslauriers, qui élabore, entre autres, du côté de Wolfville, dans la partie supérieure de la vallée de Gaspereau, de saisissants mousseux. Le Benjamin Bridge Brut Réserve 2010 arrivera sous peu sur les tablettes, au coût de 75 $ (12647590). Évidemment, vous me direz : à ce prix, allons dénicher un champagne Pol Roger tout en nous faisant remettre un « dix » par le caissier.

Techniquement, c’est irréprochable. La légère dominante de chardonnay sur le pinot noir et cinq ans sur lies fines lui assurent déjà subtilité, finesse et un doigt de profondeur. À peine un surcroît de dosage (ici à 9 grammes/ litre) aurait sans doute atténué ce léger mordant en fin de bouche, mais dans l’ensemble, voilà un bio pertinent qui fait son entrée dans la cour des grands.

Vous pourriez même le passer en carafe que ça ne le fatiguerait pas non plus. Je vois d’ici l’opprobre des sommeliers ! (5 +) ★★★1/2

Quant au Benjamin Bridge Rosé 2011 (45 $ – 12937280), avec sa dominante de pinots et ses 36 mois sur lies (15 mois minimum en champagne), nous avons résolument là un rosé de repas : à la fois ample et au dosage généreux (plus de 20 g) où se jouent doucement le toasté, le grillé et un fruité de premier plan. C’est tonique, équilibré, d’une allonge certaine. (5 +) ★★★

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.