À hauteur de gags

Ils n’en finissent plus de causer l’émoi, ces démêlés en justice de l’humoriste Mike Ward, condamné par la Commission des droits de la personne à dédommager Jérémy Gabriel, jeune artiste handicapé ciblé par ses moqueries.

On aura vu le spectacle-bénéfice de Juste pour rire épauler Ward afin de recueillir des fonds pour son appel du jugement et offrir une cagnotte aux futurs humoristes brimés dans leur droit de proférer ce que bon leur chante, fut-ce en persécutant le voisin. Ou l’inconnu.

Sur ce ring où s’affrontent la liberté d’expression et le droit de vivre en paix : citoyens, chroniqueurs, humoristes prennent parti pour l’un ou pour l’autre. Mais comment se dissocier de la controverse ? L’humour constitue un miroir de société. J’en suis, vous de même. Chacun le manie à sa propre hauteur.

Au mieux, cette saga estivale, en suscitant le débat, pousse le public à définir ses propres valeurs et à les défendre. Peut-être rira-t-il ensuite moins fort aux jokes plates, forçant aussi les gagmen à affiner leur tir.

Ces fameuses frontières invisibles franchies ou pas par un humoriste varient bel et bien selon les époques. Si les blagues misogynes ou ciblant des personnes différentes font encore rigoler les foules, les jokes racistes perdent du terrain. Il y a 50 ans, se moquer des Noirs était de rigueur ; couleur, poids, cheveux, babines, tout y passait. À se tordre ! Les populaires caricatures de Juifs aux nez crochus, serrant leur sac d’or dans la France antisémite, suscitent de même le frisson aujourd’hui. Au fil du temps, les concepts du civisme, du respect de l’autre gagnent ou perdent du terrain. L’ère du chacun pour soi pousse à une déshumanisation de son côté, mais le concept de responsabilité pointe son nez ici et là.

Défendre la cause de Jérémy Gabriel équivaudrait pour ses détracteurs à épouser la plus irritante rectitude politique. Mais s’il s’agissait plutôt de conscience en mutation ? Les récentes campagnes contre l’intimidation se fraient un chemin dans la psyché collective, les mentalités évoluent. Du moins, on rêve d’y croire.

Mâles dominants

Veut, veut pas : l’humour, chez nous empire culturel sous la bannière Rozon, demeure grosso modo un territoire d’hommes blancs dominants, qui, liberté de parole ou pas, « vargent » peu sur leurs chums, leurs semblables, leurs frères.

Certains, certaines (elles sont quand même là) humoristes volent plus haut que les autres du côté du gag, mais les farces de Ward sur Gabriel sont tellement bas de gamme qu’elles égratignent la cause de la liberté d’expression brandie en étendard.

Chacun se révèle par la façon dont il l’utilise, cette liberté-là. Ceux qui écrasent les femmes, qui cognent sans coup férir sur les « laittes », les lents, les vieux, étalent en creux une bassesse qui fait peur. Liberté ! Oui, mais pour en faire quoi ?

Des enjeux identiques touchent le milieu journalistique, avec un chien de garde, le Conseil de presse, susceptible ici de s’en prendre aux radios poubelles, de s’élever contre les dérapages de tout un chacun. Au printemps, l’organisme a accordé un blâme à l’animateur Jeff Fillion, dénonçant ses propos et son ton méprisant et haineux contre le blogueur Raïf Badawi, incarcéré en Arabie saoudite : « Awaille des coups de fouet ! », disait-il.

À vol d’oiseau, l’empire du rire semble tenir du port franc, dernier bastion sans garde-fous internes identifiables, sans blâme ni recours contre ses membres qui poussent le bouchon trop loin. L’appui inconditionnel qu’offre Juste pour rire à ses humoristes, même en invoquant des questions de principe, suscite un malaise.

Car Mike Ward n’a pas ri des handicapés en général, à l’encontre de Jean-Marc Parent, qui forçait les spectateurs à rengainer leurs préjugés en mimant les gestes de la paralysie cérébrale, mais cibla de manière personnelle un jeune artiste au visage déformé par le syndrome de Treacher Collins. Plus de 200 spectacles impliquaient les gags sur Jérémy, sans compter les clips virtuels, avec répercussions graves sur sa petite cible : harcèlement à l’école, repli sur soi, pensées suicidaires, etc. Désopilant !

Des droits des uns et des autres

Si la liberté d’expression régnait seule sur une île déserte juridique, ce serait tout simple. Aucune loi sur la diffamation ou le harcèlement ne pourrait même être envisagée. Or, des recours existent. La liberté du poing se dissout aussi sur le nez qu’il cogne.

Symbole de la justice, cette statue aveugle tenant une balance à deux plateaux ; au tribunal, des droits fondamentaux affrontent d’autres droits fondamentaux. Ainsi, cette fois, la liberté d’expression par rapport au droit du citoyen d’être protégé contre des propos discriminatoires.

Le jugement de Scott Hughes en ce litige, vrai modèle de mesure, conclut, démonstration à l’appui, que le droit du jeune Jérémy doit prévaloir. En sera-t-il de même en appel ? Mystère ! Mais cette affaire aura du moins suscité un rare débat de valeurs dans l’espace public québécois, qui pour avancer en pleine lumière devrait s’enflammer plus souvent.

28 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 4 août 2016 03 h 39

    Le Fou du Roi...

    Si Monsieur Ward veut réellement nous faire rire, qu'il nous parle de lui et de ses propres travers.
    L'humour sur scène, pour être désiré tout en pouvant être caustique, doit avoir pour objet de s'en prendre à soi-même ou à celles et ceux qui de ce monde, sont les puissants, les riches, les plus favorisés.
    Les rois en somme.
    Le Fou du Roi ne peut jamais avoir de mérite à s'en prendre à qui est frappé par ce qu'on pourrait appeler par convention "le mauvais sort". Aucun, selon moi, à part pour des perdants auto-proclamés.
    En effet, la place privilégiée qu'il occupe dans la société l'oblige à diriger vers celles et ceux qui sont dans l'abondance et la facilité... Et certainement jamais vers une personne qui refuse l'appitoyement sur son propre "mauvais sort", ce qui m'apparaît être clairement ici le cas pour Monsieur Gabriel.
    Monsieur Ward est fautif en loi ou pas ?, à la justice d'en décider de manière définitive.
    Mais il me semble qu'être drôle est exactement l'inverse de ce qu'il fait. Surtout quand l'idée est de se faire un nom par le vulgaire (au sens littéraire, pas littéral). Parce que peu importe où je regarde et ce que j'entends de lui et de ses alliés, ce qui inclus Monsieur Rozon et son Festival devenu depuis longtemps une simple mais efficace machine à fric internationale, je n'arrive à ressentir que grande tristesse et absence d'humanisme.
    Et par les temps qui courent, oui je sais c'est un anglicisme mais je m'en fout parce que j'aime bien me rappeler que dans la vraie vie, les temps court toujours plutôt que de marcher, sans doute est-ce à cause de l'efficacité de son entraînement ?, enfin bref donc que par les temps qui courent, n'est-ce pas pour accroître notre humanité que nous avons besoin de rire et de sourire ?
    Parce que pour de ce qui est du déclin de celle-ci, on nous en donne déjà plein les yeux et les oreilles à longueur de jour...
    Bien trop pour qu'en plus, j'accepte de payer pour accroître l'efficacité de ma déshumanisation.

  • André Demers - Abonné 4 août 2016 03 h 53

    Lumineux!

    Le plus brillant commentaire écrit à ce jour sur cet incident humoristique pas drôle du tout!
    André Demers

    • Nicole Delisle - Abonné 4 août 2016 11 h 02

      Tout à fait d'accord avec vous monsieur! Il y en a, et heureusement pour
      nous et la société, qui savent se trouver en haut de la mêlée, et madame
      Tremblay en est une. Bravo pour ce texte qui permet une réflexion éclairée et qui sait faire la part des choses!

    • Pierre Moreau - Abonné 4 août 2016 11 h 06

      Tout à fait d'accord!

    • Colette Pagé - Inscrite 4 août 2016 11 h 56

      Je souscris au contenu de votre commentaire. Chapeau à Odile Tremblay qui apporte les nuances qui s'imposent. Toujours dans la même veine ne serait-il pas approprié qu'à l'instar du Conseil de Presse pour les journalistes que les humoristes se dotent d'un Conseil de l'Humour dont le rôle serait de mettre des balises et de sanctionner les récidivistes grossiers, vulgaires et pas de classe comme Mike Ward.

      Par contre, la présence de spectateurs nombreux à ses spectacles qui l'enrichissent, l'encouragent et le cautionnent en dit long sur notre société qui a perdu ses repères et dont un rien soit-il associé à du dénigrement fait rire et est prétexte à toutes les humiliations.

  • Gaston Bourdages - Inscrit 4 août 2016 04 h 48

    Puisqu'il est aussi question de droit....

    ...j'y vais d'une simpliste pensée et réflexion ou réflexion et pensée simpliste: la dignité humaine a-t-elle un ou des droits ? Peut-on en faire une définition?
    Madame Richer et messieurs Ward et Rozon, j'y ai besoins et goûts de votre aide en recherche je suis de justes réponses. Convaincu aussi je suis que «madame» la dignité sera du rendez-vous.
    Sans prétention,
    Gaston Bourdages,
    Auteur.
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • François Dugal - Inscrit 4 août 2016 07 h 05

    L'education

    Il y en a qui érigent le manque d'éducation en vertu.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 août 2016 22 h 47

      Meme Me Julius Grey fait parti de ces gens-la.La cerise sur le......

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 4 août 2016 22 h 54

      Bravo,Francois Dugal encore une fois vous etes en plein dans le mil,dans le "bulleyes".Fera-t-il réfléchir les donateurs et Me Julius Grey?

  • Chantale Desjardins - Abonnée 4 août 2016 07 h 54

    Jean-Marc Parent...

    Il ne voulait pas mépriser les personnes en fauteuil roulant...si on a bien compris son monologue.

    • Hélène Paulette - Abonnée 4 août 2016 10 h 19

      "à l’encontre de Jean-Marc Parent, qui forçait les spectateurs à rengainer leurs préjugés"
      C'est bien ce que dit madame Tremblay...

    • Jean-Marc Simard - Abonné 4 août 2016 17 h 41

      Jean-marc Parent n'a pas méprisé les handicapés en fauteuil roulant, il a contribué à réveiller le public sur les difficultés que ces gens rencontrent quotidiennement...C'est la grande nuance qui différencie son humour d'avec celui de Mike Ward qui, à l'égard du jeune Jérémy, n'a exprimer que mépris...Jean-Marc Parent a contribué à dénoncer une situation générale sans attaquer personne...Celui de Mike Ward a attaqué l'intégrité de la personne de Jérémy en riant de son handicap, occasionnant une blessure difficilement réparable...Tout bon humoriste qui se respecte devrait rire des situations et non pas attaquer des personnes...Si Mike Ward veut s'attaquer à des personnes qu'il s'attaque à la sienne, qui, à mon avis, présente des désavantages fortement risibles...