Faut-il avoir tout perdu pour comprendre les horreurs actuelles?

Depuis toujours, des populations ont été exploitées, persécutées, voire exterminées. Mais dans l’Europe moderne, la guerre aura déchaîné de pires atrocités encore. Présent en Pologne aux Journées mondiales de la jeunesse, le pape François s’est rendu aussi à Auschwitz-Birkenau, haut lieu de « la mort de l’humanité ». Avant lui, Jean-Paul II et Benoît XVI y étaient venus, seuls papes à avoir vécu la Seconde Guerre mondiale. Voilà que, natif d’Argentine, pays d’une « sale guerre » oubliée, le pape Bergoglio voit aujourd’hui les « mêmes horreurs ».

Le pape François a honoré d’un silence la mémoire des victimes des camps de la mort, ces millions d’innocents, surtout des Juifs, mais aussi des gens d’autres conditions, qu’un régime « national-socialiste » avait tenus pour indignes de vivre. Des Juifs d’après l’Holocauste se sont demandé comment Dieu avait pu les abandonner. Aujourd’hui, un pape chrétien, citant la Bible, s’interroge : « Se peut-il que l’homme, créé à l’image de Dieu, et à sa ressemblance, soit capable de faire pareilles choses ? »

Poursuivant sa réflexion auprès des jeunes, le pape déclare que « la cruauté n’a pas pris fin » avec Auschwitz et Birkenau. Elle est autour de nous encore aujourd’hui, dit-il, « en plusieurs endroits du monde où la guerre est présente, les mêmes choses surviennent ». À vrai dire, torture, prisons surpeuplées, enfants affamés subsistent aussi dans des pays qui ne sont pas en guerre. Partout, aujourd’hui comme alors, une même question se pose : que faire ?

Parlant par des gestes, le pape est descendu dans la cellule souterraine où dix détenus, alors choisis en représailles d’une évasion, étaient voués à mourir de faim. Un moine franciscain, Maximilian Kolbe, s’était proposé à la place d’un Polonais, un père de famille, Franciszek Gajowniczek, qui a survécu à la guerre. Achevé finalement d’une injection létale, Kolbe sera proclamé saint par Jean-Paul II. Dans l’histoire, d’autres religieux se préoccupèrent d’otages ou de prisonniers réduits à l’esclavage.

Ainsi, les Trinitaires, ordre religieux fondé au XIIe siècle par Jean de Matha et Félix de Valois, s’étaient donné comme mission de racheter les chrétiens captifs des conquérants musulmans d’Espagne. Ils fondèrent aussi des hôpitaux. Leurs aumôniers sont aujourd’hui présents dans des institutions carcérales. Mais le sort des détenus s’est à peine humanisé. On ne compte plus les malades gardés en prison. Pire encore, combien de détenus mis en cellule d’isolement, y compris au Canada, souffrent d’une mort psychique ?

Des rares survivants d’Auschwitz, quelques-uns ont rencontré le pape François. D’autres sont devenus des personnalités marquantes de la lutte pour la défense des droits de la personne sur la planète. Il en est qui auront même contribué à changer les lois en matière d’immigration, de refuge, d’emploi. C’est le cas de Rosalie Abella, dont le père réfugié au Canada ne put y devenir avocat. C’était l’époque où d’aucuns à Ottawa trouvaient qu’un Juif serait déjà de trop !

Aujourd’hui juge à la Cour suprême, Rosalie Abella a fait, 70 ans après, un pèlerinage à l’Université Jagiellonian de Cracovie, où son père avait débuté. Sean Fine, justice writer au Globe and Mail, dressait samedi dernier un portrait magistral de cette juriste aux convictions inébranlables. Déjà au XIIIe siècle, a-t-elle découvert, une charte des droits protégeait les Juifs de Pologne contre l’accusation de « boire le sang des chrétiens ». Qu’autant de Juifs aient longtemps habité ce pays n’était-il pas une preuve de tolérance ?

L’histoire allait se révéler catastrophique. La juge Abella sait d’expérience que le droit peut aussi autoriser le pire. Sous l’Allemagne nazie, des juges s’en tinrent à la lettre de la loi par crainte des autorités. En Afrique du Sud, les tribunaux avalisèrent l’apartheid. Aux États-Unis, la ségrégation s’est établie conformément à la loi. Bref, les juges qui s’en tiennent aux lois sans égard à la justice font aussi le jeu de parlements arbitraires et de gouvernements iniques.

Aussi retrouvera-t-on Abella dans la décision majoritaire de la Cour suprême facilitant l’accueil de réfugiés au Canada pour motif humanitaire ou compassion. Elle signera aussi l’opinion unanime imposant à Ottawa de reconnaître les droits des Métis et des Indiens sans statut, réduits jusqu’alors à un « désert juridique ». Et elle a rédigé l’opinion majoritaire reconnaissant la sécurité d’emploi à quelque 500 000 travailleurs non syndiqués dont l’entreprise tombe sous la loi fédérale.

Juriste depuis 1972, la juge Abella n’a jamais regretté son choix. Pour elle, l’objet du droit, c’est la justice. « Il n’y a pas de société civilisée sans justice. Les gens vont vers des avocats pour avoir justice, c’est donc une très noble profession. » Pourquoi alors, dira-t-on, autant d’avocats de nos jours préparent-ils pour des gouvernements, des entreprises ou d’autres puissants intérêts des contrats, des règlements ou des projets de loi qui oppriment des gens sans défense ?

La réponse classique dans les facultés de droit fait appel à l’idéal autant qu’au réalisme. La loi vise à maintenir l’ordre, même s’il est parfois injuste. Elle visera aussi à réformer la société en espérant ne pas entraîner de pires désordres. Bref, l’anarchie serait le pire des maux. Mais l’histoire d’Auschwitz enseigne aussi qu’une justice complaisante permet non seulement le massacre des innocents, mais aussi la destruction de sociétés entières.

Faut-il avoir tout perdu, ses proches et ses biens, pour comprendre les horreurs contemporaines ?

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9 commentaires
  • Marc Lacroix - Abonné 1 août 2016 07 h 24

    Il n’y a pas de société civilisée sans justice !

    La citation de la juge Abella nous permet d'espérer la justice, mais concrètement les mots légalité, légitimité et justice ne riment pas !

    Malheureusement, les avocats et les avocates sont des hommes et des femmes, ils doivent gagner leur vie et ils veulent faire de l'argent — comme les autres. En fin de compte, la vraie question serait : l'humanité cherche-t-elle la justice?

    La réponse risque d'être un " Non! " catégorique.

    L'humanité a une tendance naturelle a être égoïste, probablement due au simple fait que pour vivre, une créature doit manger, doit s'abriter..., et nous ne faisons pas exception aux autres animaux. Les nazis, gestionnaires de camps d'extermination, étaient des humains, les terroristes qui se font exploser au milieu de femmes et d'enfants sont des humains, les politiciens qui votent des lois iniques sont des humains.

    En arriver à un tel constat peut être décourageant, mais en fait, nous devons nous réveiller et comprendre que — la justice ne tombe pas du ciel —, elle n'est que ce que nous en faisons! Je reprends des mots de l'évangéliste Jean:

    "Comme ils continuaient à l'interroger, il se releva et leur dit: Que celui de vous qui est sans péché jette le premier la pierre contre elle. [...] Va, désormais ne pèche plus."

    et j'ajouterai que la justice ne peut survenir que si nous sommes prêts à mettre nos intérêts particuliers entre parenthèses, quand vient le temps d'écrire des lois et de les appliquer, et que nous respectons l'esprit des lois dans nos vies. Pour conclure, nos politiciens pourraient commencer par faire le ménage dans leurs pratiques; le respect des lignes de partis, c'est une vraie plaie, tous les députés ont en théorie une conscience..., et à bien y penser, nous aussi en avons une...

  • Michel Lebel - Abonné 1 août 2016 08 h 16

    Les autres justices

    Étrange titre! Non! Il n'est pas nécessaire d'avoir tout perdu pour comprendre les horreurs actuelles. Il suffit d'avoir le coeur à la bonne place. Phrase apparemment banale, mais qui dit tout. De ce coeur, découlera la fraternité, la solidarité et la justice pour l'Homme.

    Des millions de bons gestes se font chaque jour, comme de moins bons, comme on le sait trop bien. Rappelons enfin que le justice est une notion très large qui dépasse largement la justice légale; la recherche de la justice économique, sociale et écologique est aussi capitale pour l'humanité. Sans ces ''justices'', la paix est impossible.


    Michel Lebel


    Michel Lebel

  • Daniel Bérubé - Abonné 1 août 2016 12 h 00

    Aujourd'hui,

    quand nous parlons de ''valeurs'', la première réaction est $$$, le matérialisme étant devenu comme la première valeur a défendre. Les valeurs immatérielles ont beaucoup de difficulté à se faire reconnaître dans le monde de la consommation.

    Pourtant, ce sont ces valeurs immatérielles qui peuvent nous sauver, contrairement à ce que beaucoup en pensent. Beaucoup ne voient la survie de l'humanité possible qu'avec le pétrole, les mines, les surexploitations des richesses terrestre, ce qui entraîne débats, conflits, accusations, gaspillage fonctionnant sous la seule logique des marchés qui eux sont basés sur le capitalisme, qui lui n'a aucune forme de sensibilité à l'égard de l'autre, de la nature et l'environnement, sauf s'il peut être exploitable et rentable. Certains ont plus confiance en l'argent qu'en la nature !

    Faut-il avoir tout perdu pour comprendre les horreurs actuelles ? Parfois, c'est après avoir perdu ses valeurs matérielles que les valeurs immatérielles se laissent découvrires, à la condition toujours de les rechercher... car elles ne s'imposent pas.

    Une phrase que j'ai trouvé un jour et que j'ai conservé disait: '' Si nous voulons d'un monde différent, il nous faut d'abord ROMPRE avec celui qui est, et accepter l'insécurité de l'entre-deux''.

  • Diane Gélinas - Abonnée 1 août 2016 12 h 30

    Avocat complaisant = Juge «post it»

    «Pourquoi alors, dira-t-on, autant d’avocats de nos jours préparent-ils pour des gouvernements, des entreprises ou d’autres puissants intérêts des contrats, des règlements ou des projets de loi qui oppriment des gens sans défense ?»

    C'est simple : le retour d'ascenseur !

    À quand un conseil de la magistrature qui examinerait les futures candidatures au mérite plutôt qu'au Parti politique auquel les avocats s'associent et au sein duquel ils ont vite compris que la compétence la plus susceptible de les propulser au Saint des Saints est la servilité partisane.

  • Marc Therrien - Abonné 1 août 2016 13 h 28

    Sortir du confort, de l'indifférence et de la torpeur

    Une fois que tous nos besoins matériels et affectifs sont suffisamment bien comblés, il y a de l'espace et de l'énergie disponibles pour quiconque veut bien s'intéresser à autre que lui-même. Le besoin de comprendre le Monde et d'y trouver une cohérence peut être un passse-temps très significatif pour qui aime la vie du coeur et de l'esprit.
    Ainsi, ça prend d'abord une conscience personnelle bien éveillée capable de voir les yeux grands ouverts ce qui se passe en face et autour de nous. Ensuite, une sensibilité et une ouverture à l'Autre et à tout ce qui nous dépasse qui permet une compréhension empathique et un souci du bien-être d'autrui voire même une compassion par laquelle, littéralement, on "souffre avec". On comprend donc qu'il faut seulement et simplement être capable de souffrir le Monde plutôt que de toujours chercher refuge dans les multiples divertissements et distractions qui de plus en plus ont pour effet (et est-ce là leur intention?) d'abrutir l'humain dont il pourrait un jour voir son âme mourir d'inanition.

    Comme disait un stoïcien: "Je n'ai pas le loisir de me distraire".

    Marc Therrien