Théâtre: Assurance tous risques?

C'est un débat qui n'en finit plus de ne pas se régler. Presque une chicane de famille sur laquelle on peut difficilement s'empêcher de greffer des visages. Parce qu'il met en cause la liberté des créateurs et aussi parce qu'il effleure, côté jardin, la sacro-sainte liberté de la presse, le débat sur la critique est presque devenu un genre en soi.

Des deux côtés de la scène ou de l'écran, on a eu droit à tout; aux vierges offensées, aux vacheries télécommandées, aux grands cris et au mépris. On a invoqué de grands principes et on a dénoncé à peu près tout ce qui peut exister d'intention. On a parlé d'intransigeance, de «dictature», de victimes et de grands écorchés. D'argent public aussi et de politiques, d'industrie culturelle, de marketing, même de «plogue». Et puis peu à peu, tout le monde a tourné la tête dans une autre direction en voyant bien que le stérile dialogue de sourds n'allait pas pouvoir s'empêcher de continuer à se perpétuer en se mordant la queue... Ouch!

Mais les temps changent. Et depuis quelque temps, le débat s'est mis à emprunter des visages de plus en plus étonnants, renouvelés. Des propositions audacieuses viennent soudain reposer la question sous des angles différents, inattendus...

Le meilleur exemple en est sans doute Aphrodite en 04, un concept développé par Jean-Pierre Ronfard et Évelyne de la Chenelière au Nouveau Théâtre expérimental, et qui a tenu l'affiche de l'Espace libre pendant un mois, dans des circonstances assez particulières. Ici, c'est toute la question de la pertinence de la critique qu'on a posée avec intelligence et créativité dans une production remarquable d'invention qu'il était possible de voir à plusieurs reprises. Comment et quand critiquer un spectacle qui n'est jamais le même, par définition, puisqu'on en a changé le texte toutes les semaines et qu'on a affiné la mise en scène durant tout le mois des représentations? Faut-il parfois abandonner toute idée de critique pertinente — et une fois que la porte est ouverte... — ? Ou, au contraire, l'économie, la machine du spectacle exigerait-elle maintenant qu'on suive la genèse du moindre de ses petits pets de travers pour que la critique puisse prétendre à la pertinence? Hum?

Mais voilà aussi qu'il se re-pointe d'une tout autre façon, le débat, avec la venue à Montréal de la grande Laurie Anderson. Laurie Anderson, la mère de tous les performeurs multimédias, la violoniste à l'archet truffé de sons préenregistrés, la poète, la cinéaste aussi, et l'amie de Robert Lepage pour lequel elle a d'ailleurs écrit la bande sonore de La Face cachée de la Lune...: faut-il encore redire à quel point Laurie Anderson est une énorme artiste explorant l'univers avec des sons et des images depuis plus d'un quart de siècle?

Toujours est-il qu'elle vient amorcer ici à l'Usine C, à l'occasion du festival Montréal en lumière, un nouveau cycle de spectacles, le Solo Work Tour 2004, un work in progress, par définition, qui devrait se conclure en novembre sur le campus de Berkeley. Et qu'elle aurait demandé, selon certaines sources habituellement très fiables, à ce qu'on n'invite pas les médias — et par là, bien sûr, la critique — à son spectacle...

Faudrait-il croire qu'il y a des spectacles qui se critiquent moins ou plus que d'autres?

Aphrodite en 04 et le Solo Work Tour ont en commun le risque en direct. Bon. Bravo. Et puis? Le risque n'est-il pas toujours inhérent à la création? Faudrait-il instaurer une assurance risque en direct? D'ailleurs, un spectacle est-il jamais «terminé» dans le sens «gelé dans le temps», «figé une fois pour toutes», comme au cinéma? Bien sûr que non. Un spectacle de théâtre, une performance, ça vit. Ça bouge. Ça se place puis ça se replace. Ça s'offre. Ça se vend aussi. La preuve: spectacle «ordinaire», work in progress ou expérimentation, les gens paient leur billet. Point. Et si habituellement les critiques et les gens des médias ne paient pas leur billet, eux, c'est qu'ils font aussi partie de la machine théâtre, ne nous illusionnons pas là-dessus. Non! Pas ça! Pas ici...

Que disions-nous?

Ah oui... Qu'on ne criera pas à la censure ni à la dictature. Que malgré tous les mérites supposés de la convergence, le pouvoir des médias s'est aussi considérablement dilué avec la multiplication des supports d'information. Qu'on fait aussi de moins en moins de spectacle comme on en faisait «avant» et que Laurie Anderson et le NTE en sont des exemples patents. En fait, on peut dire ce qu'on voudra: mais ce n'est certainement pas en semant les interdits qu'on enrichira le débat.

Sinon, il fait un temps absolument superbe; le bleu du ciel, le soleil sur la neige craquante de février, c'est presque trop...

En vrac
- Le moins que l'on puisse dire des gens qui organisent le festival Montréal en lumière, c'est qu'ils savent tisser des liens. Après la musique, l'art lyrique et la comédie musicale — où ils sont allés chercher le Busker's Opera, de Robert Lepage, on le sait —, voilà que de nouvelles complicités se mettent en place avec le milieu théâtral. C'est en effet lors du festival que le théâtre du Saidye Bronfman présente Who's Afraid of Viriginia Woolf? d'Edward Albee en coproduction avec le Manitoba Theatre Center. Cette production toute canadienne est mise en scène par Michael Shamata et met en vedette Brenda Robins et Ric Reid, des abonnés de Stratford et du Shaw Festival qui ont aussi fréquenté toutes les grandes scènes du ROC. On donnait hier soir la première du spectacle qui se poursuivra jusqu'au 29 février. On se renseigne au % (514) 739-7944 ou en visitant le www.saidyebronfman.org
- Mais ce n'est pas tout. Montréal en lumière offre aussi gratuitement un match hors-série de la Ligue nationale d'improvisation (LNI). Ça se passe samedi, le 21 février, à 21h, au Complexe Desjardins. Même si la claque n'est plus de mise lors des rencontres, c'est une belle occasion d'aller voir les pros de l'impro étaler leur imagination. Ça changera du hockey à RDS...
- Dans le tourbillon des spectacles qui vont prendre l'affiche d'ici à quelques jours, il ne faudrait pas oublier la reprise de En manque de Sarah Kane dans la mise en scène de Stacey Christodoulou. La production de l'Other Theatre est donnée en français dans une traduction de Philippe Ducros. Christodoulou en est déjà à sa deuxième mise en scène en français d'une oeuvre de Sarah Kane puisque c'est elle qui avait orchestré Blasted, au Quat'Sous, en 2002. Tout cela se passe au MAI, rue Jeanne-Mance, à compter de ce soir et jusqu'au 28 février. On se renseigne au % (514) 982-3386.