À l’ombre d’un après-midi d’été

Jouant à la bataille navale ou aux poches, sirotant un verre de Sancerre ou un martini, Anne Dorval et Marc Labrèche nous invitent à prêter l’oreille dans «C’est le plus beau jour de ma vie». Leur doux délire nous caresse comme une brise d’été.
Photo: ICI Radio-Canada Jouant à la bataille navale ou aux poches, sirotant un verre de Sancerre ou un martini, Anne Dorval et Marc Labrèche nous invitent à prêter l’oreille dans «C’est le plus beau jour de ma vie». Leur doux délire nous caresse comme une brise d’été.

Quoi de mieux que des ondes hertziennes décalées qui permettent encore d’accéder à l’apesanteur de l’esprit en ces temps troublés ? Je suis entrée sur la pointe des pieds dans le salon de cet appartement où se retrouvent chaque semaine les comédiens Anne Dorval et Marc Labrèche. Ils ont eu l’amabilité de me laisser les observer, cachée dans un coin comme une plante verte qu’on aurait oubliée. Réalisée par Francis Legault, C’est le plus beau jour de ma vie s’avère la proposition radiophonique la plus audacieuse de cet été à la société d’État.

Je connais Francis depuis un quart de siècle ; il a réalisé des tonnes de trucs différents, toujours dans la dentelle et le détail, côtoyé les ego les plus imposants (L’autre midi à la table d’à-côté, Une saison dans la vie de… et les séries sur Barbara ou Charlebois).

C’est notre amitié qui m’a ouvert les portes de cet appartement secret où se cachent les deux amis hilares et complices. Ils ont fait les 400 coups ensemble depuis Le grand blond où Anne chroniquait, enchaînant Le coeur a ses raisons ou Les bobos, et bientôt le Bye Bye 2016.

Le morse ancien, je l’ai oublié

 

Cet été, les deux comédiens A+ nous convient à leurs conversations dans une ambiance à la fois surannée et postmoderne, ponctuées des visites inopinées du « voisinage » et entrecoupées de chansons qu’ils interprètent dans le plus doux délire, accompagnés de deux musiciens.

Entre une rencontre avec le jeune Félix, qui leur parle de son syndrome de la Tourette, les leçons de bienséance de Nadine de Rothschild ou les recommandations du Dr Love en matière de coucheries, ils entonnent l’indicatif musical des Joyeux naufragés. Anne et Marc s’amusent ferme tout en s’émerveillant ensemble.

Ce n’est pas tant l’un ou l’autre qu’on finit par écouter, mais cette troisième entité qui émane de leur chimie, communément appelée « la magie ». « Ce sont des jumeaux cosmiques, me glisse un Francis pince-sans-rire. Y en a jamais un qui tire le tapis sous les pieds de l’autre. Il n’y a aucune compétition. Ils se donnent la main pour embarquer sur la vague. Et ils prennent des risques, ils baissent vraiment leurs culottes. » Disons que, dans cette émission culottée, ils ont réussi à parler du sujet le plus tabou qui soit, la régularité et la coloscopie.

Rien n’est scripté ; durant les enregistrements qui durent parfois cinq heures, il subsistera le marc de leurs échanges, la liesse de cette intimité durant une heure bien ciselée à laquelle nous participons d’une oreille attentive ou distraite. L’été, c’est fait pour jouer, pas pour pleurer.

Le plaisir contagieux

Photo: Ici Radio-Canada Jouant à la bataille navale ou aux poches, sirotant un verre de sancerre ou un martini, Anne Dorval et Marc Labrèche nous invitent à prêter l’oreille dans «C’est le plus beau jour de ma vie». Leur doux délire nous caresse comme une brise d’été.

On ne dira jamais assez le véritable plaisir de la conversation entre amis. On ne dira jamais assez non plus le bonheur de l’abandon et de la confiance, l’impossible trahison entre deux êtres qui ont appris à s’apprécier au fil des ans. Ici percole l’intangible tendresse qui subsiste dans la voix, le ton, l’élan : « On le sait, ce qu’il y a derrière, on connaît nos vies, ce n’est pas nécessaire d’en parler, me glisse Anne. Je ne me sens jamais jugée avec Marc, il ne me trouve jamais ridicule. »

Elle se décrit comme plus angoissée que lui, plus pessimiste aussi, même s’ils sont tous les deux Scorpion dans l’astrologie, un signe secret, intense. L’écrivain français Alexandre Vialatte disait du Scorpion qu’il réussit sa vie dans la spéléologie, le fossoiement, l’espionnage international et les pompes funèbres. Qu’il prospère dans tous les arts qui touchent au trou, au secret et à la noirceur, principalement en des époques agitées (dixit Jean-Luc Hennig dans L’horoscope cruel).

Bon ! Comment ça se passe ? Ils vont te regarder dans le troufignon pendant que tu fais semblant d’être détendu ?!

 

Faisant mentir les astrologues, ces deux-là n’ont pas eu peur de la lumière. « Nous sommes bon public l’un pour l’autre. Il me stimule et il est très protecteur. En plus, il me trouve drôle. On peut se donner la permission d’être niaiseux », note Anne.

Derrière l’autodérision et le second degré de leurs éclaboussures verbales, la soupape du rire les unit. « Il faut rire ! Rire, c’est un instinct de survie ! » s’emporte-t-elle, alors que je lui demande si on peut encore rigoler en temps de guerre. « Si je n’avais pas eu le rire, je serais morte depuis longtemps. C’est une pause dans cette vie de merde. » Elle le balance par compassion pour le genre humain davantage que par amour de la tragédie.

En cela, l’humour est véritablement la politesse du désespoir, comme le disait si joliment le réalisateur et philosophe Chris Marker (une citation qui fut attribuée à Vian, Kierkegaard ou Hugo, semble-t-il, ne m’écrivez pas pour me souligner que j’erre lamentablement et que vous avez écrit une thèse sur le sujet).

Bien sûr, Anne et Marc apprécient leur intelligence mutuelle. Selon lui, ils sont capables du meilleur et du pire ensemble, comme les vrais potes des beaux et des mauvais jours. Rien à voir avec les fair-weather friends : « C’est une affaire d’énergie, de références, de sensibilité, d’humour », constate Marc. Fronder en jouant aux poches ou jaser poupées avec une grande prêtresse vaudou, même sourire, même plaisir d’être.

De Plume Latraverse à Bowie

Photo: Ici Radio-Canada

En plus de leur vocabulaire recherché et de leurs métaphores jouissives, mon oreille musicale est séduite. La feuille de menthe dans mon mojito, ce sont leurs duos vocaux, des classiques de tous les horizons repris dans l’émission et qu’ils adaptent dans l’improvisation absolue. Les regarder enchaîner en deux prises et sans répétition Let’s Dance de Bowie ou These Boots Are Made For Walkin’ de Nancy Sinatra, c’est aussi beau que d’admirer deux nageuses synchronisées ou un couple de patineurs artistiques aux Olympiques (ce sera mon unique mention sportive de tout l’été).

Deux pros dont il devient redondant de souligner le talent, qui s’amusent, n’ont plus rien à prouver et peuvent se permettre de lâcher leur fou. Un vrai plaisir à regarder. Le métier, c’est ça : parvenir à faire oublier l’effort. Ça prend une vie pour y arriver, quand on y arrive.

Je les ai quittés à regret, trouvant que le trajet du retour en écoutant la radio sonnait faux. Des remplaçants d’été n’en revenaient pas de jouer dans la cour des grands, ça s’entendait à l’oeil nu. J’ai préféré le silence où résonnait l’écho d’une véritable fraternité.

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Noté que l’émission C’est le plus beau jour de ma vie soulignera le Noël des campeurs demain. Et j’attends le coffret des succès musicaux d’Anne et Marc. Ce sera un des plus beaux jours de ma vie. L’émission est diffusée le samedi à 16 h et rediffusée le dimanche à 19 h. Ça se prête à merveille à la balado au bord d’un lac.

 

Revu un épisode des Bobos (le 26e, où Sandrine s’étouffe parce qu’on a dessiné une vulve dans la mousse de son cappuccino), juste pour le fun. Et le fun opère toujours entre Sandrine, Étienne et nous !

 

Lu l’article sur le gène du bonheur de Noémi Mercier dans L’actualité. Les Québécois seraient tout juste derrière les Danois quant au niveau de satisfaction de leur vie. « Les chances de trouver le bonheur augmentent de 15 % si on a un ami heureux?; de 10 % si l’ami d’un ami est heureux?; et même de 6 % si l’ami d’un ami d’un ami est heureux. » Cultivons les amitiés authentiques.

 

Aimé un texte dans le Time sur la façon de trouver l’amour par l’odorat, sujet cocasse que Marc et Anne pourraient très bien aborder. Se sniffer d’abord, s’aimer ensuite. Une entreprise vous offre de faire parvenir un morceau du t-shirt que vous porterez durant 72 heures à plusieurs candidats potentiels (et anonymement). On organise aussi des partys phéromones pour revenir à l’essence de nos instincts dans une société trop axée sur le visuel.

Mes recettes de mojitos

Ben les voilà. Je les prépare avec ou sans alcool. Et ils font fureur. Celui aux bleuets me séduit totalement. Il y a aussi au litchi-gingembre, à la grenade, au lait de coco, aux fraises-kiwi. Cinq recettes pour vous amuser en écoutant C’est le plus beau jour de ma vie… Cadeau !
5 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 22 juillet 2016 00 h 53

    Complices...

    La république des camarades est celle des complices.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 22 juillet 2016 05 h 04

    Radio - Canada ose avec ingéniosité !


    Anne Dorval et Marc Labrèche , " Ce sont des jumeaux cosmiques , "

    ( Francis Legault, réalisateur ) , nous font tous le plus grand plaisir .

    Votre imaginaire épate , rassure , et nous comble au plus haut degré .

    Grand merci à tous !

  • Serge Morin - Inscrit 22 juillet 2016 08 h 31

    Un superbe texte , ce matin.
    Preuve que l'on peut faire de l'humour sans tomber dans tous les travers morbides du "droit d'expression ".

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 22 juillet 2016 10 h 16

      En effet, superbe texte! La gentillesse vous va à ravir, M. Morin, je vous ai toujours connu à votre plus cynique, dommage!