Le leurre de la surveillance

S’il fallait une nouvelle preuve, la voici : l’attentat odieux perpétré au camion lors des festivités du 14 juillet à Nice n’a pas pu être évité, même s’il s’est joué dans la ville la plus vidéosurveillée de France. Depuis 2010, en effet, sous la houlette de l’ex-maire de l’endroit, Christian Estrosi, un conservateur proche de Sarkozy et chantre comme lui du discours hypersécuritaire, 1250 caméras y ont été installées, transformant le quotidien des 340 000 Niçois en véritable Truman Show (vous savez, le film). Un excès de surveillance cultivé au nom d’une sécurité et qui aujourd’hui, encore plus qu’hier, ne s’avère rien de plus qu’un triste leurre.

Surveiller sans relâche, au mépris du respect de la vie privée, pour plus de sécurité : le discours ultrasécuritaire a aussi été percuté par un poids lourd jeudi soir dans le sud huppé de la France, où, malgré la présence d’une caméra pour 277 habitants, un homme a réussi à déjouer le regard des 70 fonctionnaires du Centre de supervision urbain (CSU) de Nice — nom donné au service de vidéosurveillance —, approcher le périmètre fermé de la promenade des Anglais, puis accélérer pour emporter dans la mort plus de 80 innocents, dont plusieurs enfants, et en placer une cinquantaine d’autres à la lisière de la vie.

En matière de tromperies nourries par la politique de la peur, Nice ne manquait d’ailleurs pas d’illustrations affligeantes : ville française avec le plus gros parc de caméras en milieu urbain, le plus gros effectif de policiers municipaux, une milice citoyenne formée de 520 personnes à la « moralité vérifiée », elle n’en demeure pas moins au 401e rang des 408 métropoles de France pour les crimes contre la propriété et contre la personne. Et désormais au premier rang des villes de France ayant subi une attaque de civils au camion.

Une promesse non tenue

Le paradoxe en amène un autre : les atteintes portées aux libertés individuelles par la surveillance de masse reposent bel et bien sur une promesse de sécurité, de protection, de défense du confort des masses, qui, malgré la conviction des politiques portées comme des dogmes par une frange grandissante de populistes, est loin de se réaliser. Nice jeudi. Orlando avant. L’aéroport d’Istanbul, Bruxelles, Paris également, tout comme le quintuple assassinat de policiers à Dallas début juillet — et maintenant la fusillade mortelle de Baton Rouge —, ou les attaques contre des militaires à Saint-Jean-sur-Richelieu ou Ottawa en 2014. Chaque fois, les programmes de surveillance posés par les gouvernements comme gage de sécurité, autant dans les univers numériques que dans les rues par des caméras, n’ont pas réussi à anticiper l’horreur et à en changer la sinistre trajectoire.

Tout au plus, leur défaillance vient surtout nourrir la bête. Au lendemain de l’attentat de Nice, le parti conservateur français, Les Républicains, a réclamé une modification de la loi pour autoriser la reconnaissance faciale automatique par vidéosurveillance. Ainsi, en passant devant une caméra, le citoyen dévoilerait plus qu’un visage : il livrerait aussi aux autorités un pedigree, une adresse, un numéro de téléphone, une date de naissance… Une autre intrusion dans l’intimité des citoyens qui, on s’en doute, face à l’ingéniosité du désespéré, ne peut être encore une fois rien de plus qu’un autre leurre.

Liberté menacée

S’il y a une chose sur laquelle la surveillance de masse ne ment pas, c’est finalement les dérives liberticides et l’érosion des fondements de la démocratie qu’elle apporte. On se souviendra qu’en 2013, dans la foulée des révélations d’Edward Snowden, ex-analyste des services secrets américains, sur la surveillance institutionnalisée des communications numériques des citoyens des États-Unis et d’ailleurs, plus de 500 intellectuels, dont 5 Prix Nobel, ont signé une pétition pour rappeler qu’une « société sous surveillance n’est plus une démocratie » et « qu’une personne sous surveillance n’est plus libre ». Selon eux, surveillé, l’humain s’autocensure, il perd sa créativité, il est craintif et soumis. Il laisse également sa pensée s’homogénéiser, il craint les idées minoritaires, il se perd dans des cadres moraux de plus en plus étriqués, à en croire une récente étude de la Wayne State University sur les environnements surveillés et leur capacité à cultiver et à rétrécir les consensus. La surveillance de masse n’est pas une source de sécurité, mais plutôt de conformisme, de lissage, d’éradication des aspérités…

Dans les heures qui ont suivi le drame de Nice, un témoin a parlé d’une sombre « configuration de l’horreur », pour résumer l’attaque et ses conséquences. Étrangement, il aurait très bien pu le faire pour évoquer cette surveillance passive à la sauce niçoise qui, couplée à la montée des populismes, à la peur induite par le terrorisme et au rétrécissement du spectre des idées, des perspectives et des points de vue que tout cela induit, est en train de configurer un avenir obscur dans lequel entrer est tout sauf réjouissant. Autant à pied, en voiture qu’en camion.

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7 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 18 juillet 2016 07 h 17

    Et si on ajoutait une surveillance et une sécurité alimentaire ?


    Car 800 millions de personnes souffrent

    de la faim dans le monde , soit , 1 personne sur 9 ?

  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 juillet 2016 08 h 57

    Oui, surtout un leurre

    Les caméras de surveillance enregistrent de l’information qui, dans la presque totalité des cas, sera détruite avant d’avoir été vue. C'est le cas dans le métro de Montréal.

    C’est seulement lorsqu’on aura découvert, par d’autres moyens, qu’un méfait a été commis qu’on voudra passer en revue les enregistrements pour essayer de découvrir quand et par qui le méfait a été commis.

    Malheureusement, la qualité médiocre des images ne permet l’identification des coupables que lorsqu’ils sont filmés de près, à visage découvert. Voilà pourquoi en Angleterre, 80% des crimes ne sont pas résolus en dépit des millions de caméras qui s’y trouvent.

    De manière générale, la surveillance de masse génère une somme d'information telle qu'on est incapable de la traiter. Elle est utile à remonter dans le temps, à expliquer ce qui est arrivé, à trouver les complices d'un attentat et très rarement, à déjouer les autres attentats en préparation.

    Mais la surveillance de masse sert surtout à l'espionnage industriel et à l'espionnage politique (espionnage du téléphone de la chancelière allemande, par exemple). Voilà pourquoi les gouvernements y tiennent tant. Et puisque le peuple y croit, pourquoi l'insécuriser en admettant que cela ne vaut pas grand chose ?

  • Linda Vallée - Abonné 18 juillet 2016 11 h 18

    Texte biaisé de votre part

    "Surveiller sans relâche, au mépris du respect de la vie privée"... Il n'y a aucune expectative de vie privée sur la voie ou les lieux publics. Votre assertion, maintes fois répétée, sur "l'atteinte aux libertés", etc, est fausse et sans fondement. Et l'exemple de Nice montre plutôt comment on se sert mal, ou pas du tout, des équipements de surveillance; manifestement, le surnombre d'effectif policier et milicien n'est pas affecté au visionnement, direct ou différé, des séquences filmées en continu, ce qui, d'autre part, invalide encore plus votre assertion de déni de droits: personne ne regarde ces films! Vous omettez aussi de dire qu'il y a des caméras un peu partout à Montréal, dans le métro, les lieux publics, etc,. Ces systèmes, bien conçus, ciblés dans un but bien défini, et appuyés par des ressources humaines adéquates chargées de la surveillance pour agir en temps réels ou après coup, peuvent s'avérer des moyens de dissuasion efficaces, mais aussi des ressources inestimables aux fins d'enquêtes post-incidents. Dans tous les cas d'incidents dans les aéroports, gares, métros, trains et j'en passe, les films sont essentiels à l'identification des perpétrateurs et souvent aussi à la compréhension de leur occurence. En démontrant un tel biais personnel, vous affaiblissez votre propos et contribuez à répandre une autre légende urbaine: dans les lieux publics, il n'y a pas d'expectative de vie privée: si vous vous grattez le nez ou vous mettez à poil, c'est votre responsabilité d'en assumer les conséquences... (bien que les doigts dans le nez, ce n'est pas élégant, mais pas trop grave...)

    • Fernand Laberge - Abonné 19 juillet 2016 09 h 06

      Confusion ici entre «biais» et «angle». L'argument même d'une mauvaise utilisation à Nice mais d'une utilisation optimale à Montréal demanderait démonstration.

      La question n'est pas «l'expectative de vie privée dans les lieux publics» mais la définition changeante de ces deux notions : on ne parle plus de comportement, mais de données multiples «sécuritaires» (avec succès relatif...) mais surtout reliées à la mise en marché interactive.

      Dans ce contexte, je préfère le débat critique à l'acte de foi car je ne sais pas qui, demain, sera responsable et bénéficiaire de cette infrastructure de surveillance ni quels comportements ou valeurs seront attendues de moi et pour lesquels j'aurai la «responsabilité d'en assumer les conséquences».

  • Lyna Lepage - Inscrite 18 juillet 2016 11 h 57

    Allons bombarder en coeur...

    Hé oui, quelques heures après la tuerie de Nice, sans savoir si l'individu est bel et bien associé à Daech (EI), la France a intensifié les bombardements en Irak et en Syrie, ce qui soit dit en passant renforcent tout simplement le régime sanguinaire d'Assad en Syrie, et bien sûr tuent des civils innocents et détruisent toute l'infrastructure des pays bombardés!

  • Huguette Proulx - Abonnée 18 juillet 2016 13 h 43

    Nivellement par le bas

    Je retiens que le phénomène de "rétrécissement du spectre des idées, des perspectives et des points de vue" a bel et bien cours aujourd'hui. Mais il n'est pas attribuable, à mon sens, qu'à la surveillance généralisée des citoyens qui induit chez eux une certaine autocensure. Il faut y ajouter comme facteurs aggravants: l'individualisme exacerbé et axé sur le profit, l'éducation au sens critique de plus en plus inexistante et axée de plus en plus sur le plus bas dénominateur, le manque d'encouragement aux repères - historiques et autres -, le vide sidéral du discours politique, la non-indépendance grandissante des médias etc.
    Bref, cette situation, réelle et inquiétante, est multifactorielle et elle menace nos sociétés, lesquelles sont "en train de se configurer un avenir obscur" effectivement.