Le camion de Nice

Certains médias utilisent la peur suscitée par les attentats pour accroître la clientèle ou se défendre contre la concurrence.
Photo: Boris Horvat Agence France-Presse Certains médias utilisent la peur suscitée par les attentats pour accroître la clientèle ou se défendre contre la concurrence.

Première arme de destruction massive, la bombe atomique n’aurait pu faire fléchir le Japon à Hiroshima, si l’empereur Hirohito n’avait ordonné la reddition du pays. Et, après la Seconde Guerre, c’est « l’équilibre de la terreur » entre les États-Unis et l’Union soviétique, devenue puissance nucléaire, qui aura neutralisé la pire menace à survenir dans l’humanité. Mais, encore aujourd’hui, certains sont toujours en quête d’une arme absolue. Le terrorisme actuel serait-il en train d’en devenir une ?

Des milliers d’attentats ont marqué les révolutions et les conflits survenus en Europe de l’Est, au Moyen-Orient et en Asie ; de telles attaques continuent de frapper petits pays et grandes puissances. Leur impact pèse lourd sur l’industrie aérienne, le commerce et le tourisme international et les coûts de la sécurité publique. Alors que gouvernements et sociétés en sont ébranlés, la terreur aura néanmoins échoué à dicter sa loi. Du moins, c’était le cas avant qu’une mouvance radicale sème la mort dans les populations.

Rumeurs en direct, témoignages insignifiants, commentaires creux, voyeurisme aveugle, on stigmatise l’incompétence des uns et les bourdes des autres

 

Jusqu’à récemment, le terrorisme était le fait d’organisations clandestines, marginales ou reliées à des partis, traquées par les services de sécurité et parfois infiltrées sinon contrôlées par des gouvernements. Quand la police n’en venait pas à bout, l’armée prenait la relève. Aussi, après le spectaculaire attentat d’al-Qaïda aux États-Unis en 2001, les critiques ont fusé contre le FBI, la CIA et le Pentagone, incapables de protéger leur propre territoire…

Ces années-ci, quand un attentat survenait, les services antiterroristes s’empressaient de rassurer le public. Ils avaient, déclaraient-ils, déjoué maints autres « projets » ! Et si un attentat survenait contre des militaires ou, comme au Canada, en plein parlement, c’était au tour des partis politiques de se chamailler sur les failles de la sécurité, au grand bonheur des marchands de vidéosurveillance et, comme aux États-Unis, d’armes personnelles.

Exploitation des attentats

La peur suscitée par les attentats n’est pas seulement exploitée par des politiciens sans scrupule, des vendeurs de quincaillerie sécuritaire, voire des services de police en quête de budget et de pouvoir. On doit mentionner aussi les médias, les nouveaux (dits sociaux) qui ne respectent guère de règles, mais aussi les traditionnels qui bafouent parfois leur propre éthique, pour accroître la clientèle ou se défendre contre la concurrence.

Suivant un dicton de presse, « when it bleeds, it leads ». Quand le sang coule, le tirage monte. Cynisme ? Pourquoi cacher l’horreur quand sa vue est publique ? N’est-elle pas aussi d’intérêt public ? En faire l’étalage même si ce sanglant spectacle est un coup de propagande ? Quand un moine bouddhiste s’immolait par le feu en pleine guerre au Vietnam, il ne frappait pas des innocents, mais secouait les consciences. La photo de presse d’une fillette brûlée au napalm dans ce conflit aura aussi secoué l’Amérique.

À Nice, le débat est ouvert. Rumeurs en direct, témoignages insignifiants, commentaires creux, voyeurisme aveugle, on stigmatise l’incompétence des uns et les bourdes des autres. Comme la police en place, la presse en direct aura été prise au dépourvu. Mais quelle était au juste la nouvelle ? Des innocents sont tués un 14 juillet. Ou : la stratégie du groupe EI réussit en France. Ou plutôt : des médias occidentaux aident des fanatiques…

Après les attentats de Paris et les 130 morts du 13 novembre 2015, l’« État islamique » avait livré aux réseaux sociaux une vidéo présentant les auteurs du massacre, et autres atrocités à l’appui, menaçant l’Europe et spécialement la France. Des patrons de chaîne publique se posaient la question, rapporte alors Le Monde : « Une nouvelle fois, écrivent Michel Field et Alexandre Kara, la propagande de Daech [acronyme arabe du groupe EI] frappe et nous contraint à définir des règles très strictes dans ce qui est devenu une guerre par l’image. »

Ces journalistes n’allaient pas faire le jeu d’une telle organisation. « Nous ne diffuserons aucune image [du groupe] EI et, ajoutent-ils, nous expliquerons pourquoi à l’antenne : notre refus d’être instrumentalisés par une stratégie médiatique terroriste. » « On peut parler d’une image sans la montrer, précise Field, mais il faut être vigilant pour ne pas être instrumentalisé. »

À TF1 aussi l’on s’interrogeait. Comme pour une prise d’otage, explique alors Catherine Nayl, la directrice de l’information, on supprime les scènes « les plus insoutenables » et on les remet dans « leur contexte ». Mais pour BFM-TV, « c’est un phénomène nouveau et complexe auquel, note Hervé Béroud, le directeur de l’info, nous n’avons pas encore trouvé de bonne solution ». Comme d’autres patrons de presse, il pense qu’il faut montrer ces images, « sinon il pourrait se développer une théorie du complot ».

Or, il y a toute une différence entre une vidéo de propagande et une hécatombe en pleine ville. En presse écrite, on refusait déjà de faire écho à un communiqué annonçant une prochaine prise d’otage ou une explosion qui n’auraient peut-être pas lieu, mais on ne passait pas sous silence un attentat réel. La presse électronique peut certes ne pas diffuser une propagande, mais ne saurait fermer les yeux en cas de tuerie. Reste pourtant à préciser les règles, et sans doute, aussi, à renforcer la direction des rédactions.

Entre-temps, la téléréalité servie au public par plus d’une chaîne aura fourni un nouveau modèle d’action terroriste. La télé peut refuser une vidéo, mais que fera-t-elle d’un massacre-réalité ? Les médias sociaux ne manquent déjà pas de forcenés attendant l’occasion de « s’exprimer ». A-t-on besoin que des médias professionnels en invitent eux aussi à prendre maintenant, à la grandeur de la planète, le camion de Nice ?

Rumeurs en direct, témoignages insignifiants, commentaires creux, voyeurisme aveugle, on stigmatise l’incompétence des uns et les bourdes des autres

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22 commentaires
  • Sylvain Rivest - Abonné 18 juillet 2016 01 h 02

    Effectivement

    Tuer la nouvelle ferait très mal à ceux qui veulent qu'on panique.
    Mais compléter la nouvelle en montrant les deux côtés de la médaille nous questionnerait sur ceux qui nous dirigent.

    • Yvon Bureau - Abonné 19 juillet 2016 16 h 23

      Je vous appuie.
      TUONS la nouvelle !
      On en parle sans photo, sans vidéo.
      Jamais les photos des tueurs, des massacreurs.
      On peut même leur donner un numéro.
      Les rabaisser à un numéro.

      Et nous inviter à écouter ces nouvelles. Jamais à les regarder.
      Et les écouter le matin. Jamais après 18H00 !

      Merci Sylvain

  • Gaston Bourdages - Abonné 18 juillet 2016 05 h 18

    Qui d'entre nous est....

    ....rendu consommateur de violence(s)? Et si dans nos habitudes de surconsommation, la violence était aussi devenu un produit...vendable ? Il y a bien cette «banalité du mal» de madame Harendt qui rôde. Regarder de ces images défiler à l'écran, des photos de journaux dites «à la une» nourrit quoi chez l'être humain ? Nourrissent-elles le coeur, l'esprit ou l'âme ? Ou les trois à la fois ? Ou peut-être, au pire, l'animal qui nous habite ?
    Merci monsieur Leclerc de m'aider à y faire examen de conscience.
    Gaston Bourdages,
    Auteur.

  • François Dugal - Inscrit 18 juillet 2016 07 h 19

    Le vivre ensemble

    Le vivre ensemble ne nous reserve-t-il pas des joies infinies?

  • Marc Lacroix - Abonné 18 juillet 2016 07 h 21

    En sommes-nous à un tournant ?

    " [...] Rumeurs en direct, témoignages insignifiants, commentaires creux...",

    je me posais justement quelques questions sur le rôle des médias et le terrorisme ambiant. Au départ, l'attitude des médias est désespérante, utiliser des scènes de crimes, pas pour parler de la nouvelle, mais pour servir le voyeurisme des téléspectateurs et faire monter les cotes d'écoute, c'est méprisable. Le problème surgit lorsqu'on interroge des témoins..., comme si on parlait d'événements joyeux et festifs. Faire de la téléréalité dans un contexte de massacre d'innocents c'est carrément immoral. Cette façon d'agir sert les terroristes qui voient leurs exploits bénéficier d'une grande exposition médiatique. Ils réussissent, par l'intermédiaire des médias — à faire peur au monde. Je pense que les réseaux de télévision — peuvent limiter leur rôle d'allié des organisations terroristes — en ne diffusant que de courts reportages purement informatifs et laissant de côté les flaques de sang et les toutous abandonnés.

    L'autre question que je me posais, c'est de savoir jusqu'à quel point l'arme du terrorisme est efficace, et si la constante exposition à des scènes d'horreur ne mènent pas les populations à accepter que les gouvernements prennent — tous les moyens disponibles — pour éradiquer les organisations comme Daech, Al-Qaïda... Tous les moyens disponibles, ça veut dire tous les moyens, surveillance électronique générale, drones, assassinats sans procès, utilisation d'armes bactériologiques...

    L'homme n'a pas tellement évolué et il reste tout à fait capable des horreurs les plus inimaginables et il me semble que les médias ont un rôle à jouer en informant les populations, mais ils doivent rester prudents pour ne pas aggraver les situations déjà fragiles !

  • Jocelyne Lapierre - Inscrite 18 juillet 2016 08 h 00

    Manipulation de la réalité

    Tous les médias officiels manipulent la réalité et tentent d'influencer l'opinion publique, osant jusqu'à ne pas nommer l'ennemi, l'islam(isme) et pointer du doigt la montée de "l'extrême-droite", diabolisant le patriotisme, reniant la douleur et le le sentiment d'être trahi du peuple de souche, non-musulman, et donnant la parole aux associations islamiques qui osent dire que les premières victimes sont les musulmans... Peuple français, qu'attendez-vous pour lever le poing et crier "assez"?

    • Richard Maltais Desjardins - Abonné 20 juillet 2016 08 h 20

      Vraiment savoureux. Comme si, même dans ce journal, on ne suivait pas servilement « La piste du terrorisme islamiste »...

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 juillet 2016 11 h 36

      M. Maltais Desjardins, croyez-vous vraiment que je ne faisais référence qu'autres autres journaux?

    • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 20 juillet 2016 13 h 11

      Je suis navrée madame Lapierre mais vous prenez d'énorme raccourcis.

      Je crois que l'attentat de Nice n'a même pas été commis par un islamiste.

      Ils ont dit qu'il s'était radicalisé très très rapidement parce qu'il buvait et n'allait même pas a la mosquée.

      Quand l'allemand déprimé s'est crashé avec son avion dans les alpes françaises personne n'a parlé de terrorisme, il ne s'appelait Mohammed lui!

      L'attentat de Nice n'est pas plus islamiste que vous et moi.

      Mais si vous lisiez des discours d'extrême droite tel que celui que j'ai reçu d'un ancien patron français, vous comprendriez pourquoi les jeunes arabes qui n'ont plus rien a perdre sont aussi crinqués contre cette terre d'accueil.

      J'aime pas mal plus l'attitude de notre Justin qui fait des égo portraits avec les Syriens que celle de quelqu'un aussi obtu que tous les supporters du front national en France.

      Votre patriotisme ressemble beaucoup à de l'islamophobie lu d'ici.

      Faites gaffe, c'est la société qui fait l'homme et non son contraire!..

    • Martin Dumas - Inscrit 20 juillet 2016 14 h 45

      Cher Monsieur, êtes-vous convaincu des motifs qui ont fondamentalement poussé le terroriste à agir comme il l'a fait? Si vous possédez cette preuve, transmettez la vite aux autorités françaises svp. Pourquoi ne semblez-vous pas vous intéresser au caractère tardif (une question de jours!) de l'islamisation de cet homme apparemment déboussolé, socialement mal intégré ? Je me pose ces questions