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Les nouvelles mythologies (4)

Durant la période estivale, cette chronique vous propose un voyage au coeur de quelques mythes qui construisent notre présent. Aujourd’hui, la barbe…

La barbe ne fait plus peur à l’homme moderne qui, depuis quelques années, la cultive avec soin pour mieux l’exposer. Dans les rues à l’heure de pointe, sur le petit et le grand écran, dans l’imaginaire publicitaire, sur les terrains de jeu des « people » et autres gardiens des nouvelles conformités, le visage glabre des temps passés, de la superficialité des années 1980, de l’hyperpragmatisme des années 1990 et de la propreté des années 2000, est désormais en voie de disparition sous une pilosité faciale nouvellement réapprivoisée, rigoureusement taillée, comme un masque posé sur les inconsistances de son présent.

Quand elle ne prend pas racine dans les graines du radicalisme ou dans les impératifs d’un culte religieux, la barbe se joue désormais des préjugés crasses qui ont balisé dans l’histoire récente ses dernières poussées dans la marge : elle n’est plus l’incarnation de la négligence, du vagabondage ou de l’asocialité. Elle se porte désormais avec un complet, une cravate, une chemise bien repassée. Elle n’est plus prohibée dans les lieux de pouvoir, dans les espaces médiatiques, derrière les comptoirs publics et autres espaces ouverts sur le service à la clientèle. Elle s’épanouit avec assurance dans l’action et le mouvement. Elle est un peu contestation, mais elle est surtout devenue affirmation.

La barbe, c’est l’audace d’Ulysse qui fait entrer ses guerriers dans la ville de Troie en les dissimulant dans un cheval

 

Refus des normes

Il y a toujours eu dans la barbe et ses nombreuses incarnations — de trois jours, courte ou à la longueur assumée — l’évocation d’un refus des normes et l’envie d’une élévation contre l’ordre établi. Dans les années 1960, son poil méprisait le petit-bourgeois, son ronron et son conformisme. En 2016, dans un paradoxe savoureux, il cherche surtout à s’affranchir de la rectitude, à rompre avec la tyrannie de l’aseptisation, de l’hyperhygiénique et de cette épilation intégrale érigée en norme sociale par les enfants des poilus de la beat generation, ce que le barbu urbain des temps modernes a surtout tendance à considérer comme de la triste soumission.

La barbe a l’argumentation politique et sociale facile, en posant à hauteur de visage d’homme la marque évidente d’une différence, et en laissant le derme ainsi habité par son poil circonscrire des identités. Face à l’hégémonie — désormais fragilisée — de l’imberbe, elle est aussi un bon moyen d’attirer l’attention vers soi, dit l’anthropologue Christian Bromberger, auteur de Trichologiques : une anthropologie des cheveux et des poils (Bayard). L’esthétique de la barbe, en rupture avec celle d’une humanité lissée, est donc en parfaite cohérence avec l’urgence d’exister dans le regard des autres, avec ce besoin de se distinguer dans la masse d’anonymes cultivant les mêmes conformismes, et ce, en affichant d’ailleurs non plus un laisser-aller, mais cette virilité, cette maturité et même cette sagesse que la barbe a finalement retrouvées.

Elle raconte

La barbe, n’en déplaise aux sceptiques, ne dissimule sans doute pas tant que ça, elle raconte. Elle a l’intelligence de ne plus répondre au diktat d’une consommation massifiée et à l’asservissement des deux ou trois marques de rasoirs et leurs politiques prohibitives de prix pour des lames en cartouche. Elle est bien souvent insensible à la redondance coûteuse imposée par l’épilation envisagée dans son intégralité. Elle louange les aspérités. Elle s’épanouit loin des jardins de l’obéissance et de la docilité pour se faire marqueur de la combativité et de l’offensive, en convoquant, par sa forme et son entretien calculé, les images de ces guerriers grecs qui l’ont un jour, eux aussi, portée.

La barbe, c’est l’audace d’Ulysse qui fait entrer ses guerriers dans la ville de Troie en les dissimulant dans un cheval. C’est sa détermination, son courage et son insatiable goût de l’exploration.

Elle est peut-être en train d’établir un nouveau lieu de pouvoir en unissant son destin à celui d’une jeunesse dynamique et combattante qui trouve sans doute dans cette pilosité domestiquée et socialisée, à l’image des guerriers de l’Antiquité, une force symbolique pour bouter hors du présent cette inertie et cette stérilité induite par trop d’aseptisation, de réticence et de nivellement qui figent.

La barbe, c’est l’audace d’Ulysse qui fait entrer ses guerriers dans la ville de Troie en les dissimulant dans un cheval

4 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 18 juillet 2016 09 h 22

    Barbe et féminisme

    Le triomphe de la barbe rend encore plus contraignante l'obligation toujours faite aux femmes de masquer leur propre pillosité.

    À mon avis, si l'androgynéité masculine depuis les années 1960 (rasage de la barbe et cheveux longs) pouvait apparaitre comme une attitude bienveillante à l'égard de la montée du féminisme, l'affirmation des attributs masculins n'est pas son contraire, mais simplement un élargissement des choix masculins (où la masculinité est de nouveau assumée) alors que les victoires du féminisme semblent, à tort ou à raison, chose acquise.

  • Jérôme Faivre - Inscrit 18 juillet 2016 11 h 32

    En parlant dans sa barbe

    1/ Ne pas oublier qu'en français quand on dit «la barbe !», on exprime poliment qu'en fait, une chose ou quelqu'un nous gonfle... Bref, le discours actuel sur la barbe peut être très rasoir.

    2/ Ce retour ramène encore un souvenir tintinesque: le questionnement du capitaine Haddock dans «Coke en stock». Au lit, la barbe, en dessous ou en dessus de la couverture ? En dessous ? Mille sabords, ça ne va pas non plus. Mais dans la théorie quantique, la barbe peut être à la fois dedans et dehors.

    3/ L'esprit se brouille chez tout extraterrestre observant les humains quand il fait le parallèle, ou bien cherche un lieu de causalité, entre l'épilation intégrale de l'origine de la vie et l'apparition de la pilosité mentonnière masculine.

    4/ Dans les raisons de ce retour des barbes et diverses barbichettes, probablement que le racket des rasoirs à douze lames avec recharges jetables à 40 $ y est pour quelque chose. Par ailleurs, le gaspillage environnementale des lames jetables de plus en plus sophistiquées est lamentable. Donc, merci la barbe. Cependant le bilan carbone de la tondeuse à barbe est encore à faire.

    5/ Pour les jeunes, le retour de la barbe est bienvenu. À 25 ans, une barbe donne un peu d'ancienneté et de crédibilité au travail pour les pieds tendres. Cependant, les dommages collatéraux pour les ados qui ont du mal à avoir le menton vert de poils et aussi à considérer. Pas de barbichette ?: tu es encore un enfant. Que d'angoisses existentielles ...

    Mais bon, le nouvel avantage est que l'on peut rire dans sa barbe, discrètement.

  • Pascal Barrette - Abonné 18 juillet 2016 13 h 37

    Au poil

    Monsieur Deglise, votre chronique est au poil. N'en coupez rien!

    Pascal Barrette, Ottawa

  • René Julien - Abonné 18 juillet 2016 14 h 40

    Un nouveau conformisme, tout simplement

    L'immense majorité des hommes porte la barbe depuis plusieurs années. J'y vois pour ma part d'entrée de jeu un simple effet de mode, un nouveau conformisme en quelque sorte, histoire de faire comme tout le monde, ou presque.

    Si on se souvient bien, il y a une bonne dizaine d'années, et même davantage, la mode en la matière chez les hommes était exactement à l'effet contraire, à savoir que toute partie du corps, à commencer par les parties les plus visibles, devait être rasée, que ce soit le visage, le torse ou les jambes, sans compter l'épilation autour de leurs attributs les plus chers.

    Chose certaine, le port de la barbe, que celle-ci soit fournie ou pas, vieillit beaucoup celui qui la porte, et ce à différents degrés. Probablement que cela en rassure certains en leur donnant une impression de maturité, voire de sagesse.

    Mode ou pas, le port de la barbe ne convient pas à tout le monde et dans plusieurs cas l'image d'un homme des cavernes saute aux yeux.

    Tant mieux pour ceux à qui la chose sied bien et si cela peut les rassurer