Citoyen Ryan

Plusieurs observateurs ont parlé, durant toute la dernière semaine, de la rigueur qui caractérisait Claude Ryan. Lui-même en aurait certainement été flatté, mais il aurait pu noter que là n'est pas l'essentiel. Je l'imagine bien faire remarquer à son interlocuteur, en hochant la tête, en agitant sa main et en esquissant un sourire malicieux: «Vous savez, monsieur, que quelqu'un peut être rigoureux et avoir tort. Je vous dit cela pour que vous le preniez en considération dans vos réflexions futures».

Si Claude Ryan préparait rigoureusement ses interventions publiques et s'appliquait à exprimer ses opinions dans un langage clair et accessible, il était surtout, à mes yeux, un homme fidèle aux principes qui ont guidé son existence et un homme loyal envers ceux qui ont contribué à faire ce qu'il est devenu. Son testament public, lu à ses obsèques et reproduit dans Le Devoir de samedi, le montre avec éloquence: fidélité à Dieu et à l'Église, loyauté envers le peuple dont il est issu et en particulier envers les plus faibles de ses membres, fidélité au libéralisme et au système fédéral canadien.

La rigueur est parfois évoquée à propos d'un personnage public ou d'un intellectuel comme si cette qualité était synonyme de vérité. Claude Ryan savait bien qu'il ne pouvait en être l'exclusif détenteur. Cela ne l'empêchait pas d'afficher ses positions avec conviction, mais jamais avec «fanatisme ni amertume» et toujours «en professant respect et considération pour les opinions différentes», écrit-il dans son message posthume.

Aussi, M. Ryan s'inscrivait dans un débat avec sa conviction, mais aussi avec ses valeurs, ses principes et ses fidélités. Pour ces raisons, il paraissait intraitable, car ses opinions étaient enracinées dans la réflexion de toute une vie. Dans un article, je l'avais décrit comme un «matamore» lorsque, comme ministre responsable de la Charte de la langue française, il envoyait paître avec condescendance les porte-parole nationalistes.

Devant lui, il fallait tout simplement être aussi convaincu pour lui résister et surtout, auprès du public qui assiste au combat verbal, être plus convaincant.

L'action publique de Claude Ryan fut d'abord et avant tout celle d'un citoyen engagé. Et pour cela, il restera une inspiration.

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La participation civique, aurait dit Fernand Dumont, c'est la rencontre entre les savoirs et les valeurs. Lorsque l'ancien directeur du Devoir émettait une opinion, il prenait en considération certainement les faits, les statistiques pertinentes, les contraintes politiques et les théories les plus crédibles. Mais sa contribution la plus essentielle était de faire peser, en contrepartie de cet ensemble rationnel, les valeurs qui étaient les siennes et qu'il croyait devoir triompher. À cause du prestige dont il jouissait, il jouait ainsi le rôle d'un super-citoyen. Et, à ce titre, il était exemplaire car il prenait plaisir à participer à des débats organisés, y compris par des gens avec qui il se savait en désaccord.

Le plus souvent, les principes l'emportaient sur les faits. En ce sens, il était conservateur. Son opposition viscérale à la loi 101 était aux antipodes des aspirations de la majorité de la population québécoise. A posteriori, on se rend compte que les craintes qu'il avait exprimées au nom des libertés individuelles, quant au respect des droits de la minorité de langue anglaise, n'étaient pas fondées. Au contraire, la Charte de la langue française a favorisé l'ouverture des Québécois francophones à d'autres réalités culturelles.

Son obstination à réclamer la reconnaissance du Québec comme société distincte au sein du Canada s'est depuis longtemps heurtée à l'intransigeance d'un pays qui a suivi sa propre trajectoire. Le Canada est à prendre ou à laisser. Lui-même semble l'avoir compris sans le dire. Dans Regards sur le fédéralisme canadien, publié en 1995, il n'évoque plus guère que des changements mineurs au fonctionnement de la fédération pour satisfaire à ses appétits d'affirmation nationale.

Ryan était un nationaliste culturel, un penchant qu'il confirme dans son dernier message public en évoquant «la préservation des valeurs culturelles propres à chacune de nos deux sociétés». En cela, j'étais en désaccord avec lui. La reconnaissance culturelle est un piège pour les petites nations lorsqu'on se limite à celle-ci. Sans pouvoirs politiques réels, assortis d'une citoyenneté vraie, les petites nations sont vouées à un statut subalterne. Ici, l'analyse rigoureuse des faits aurait dû faire pencher M. Ryan dans le camp de René Lévesque.

Avec la disparition de Claude Ryan s'éteint l'une des dernières grandes voix du nationalisme canadien-français.

La dernière fois que j'ai eu à débattre avec lui, nous nous étions très poliment opposés sur la reconnaissance du mariage entre conjoints de même sexe. Dans ce débat, la rigueur ne sert à rien. Ce sont les valeurs qui s'opposent, ou plus justement la conception que l'on se fait des rapports entre les hommes.

Lors de cette rencontre, qui eut lieu peu de temps avant Noël, ce qui sembla lui faire le plus plaisir fut de me présenter sa petite-fille, qui assistait à la table ronde, dans une église de Côte-des-Neiges. J'avais sous les yeux un homme fier et conscient, m'a-t-il semblé, que d'autres devaient prendre le relais.

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La série sur le goût de l'avenir se poursuit la semaine prochaine.

Michel Venne est directeur de L'Annuaire du Québec, chez Fides. vennem@fides.qc.ca