Triste 14 juillet

« Être président de la République, c’est être confronté à la mort, au drame. » Le président François Hollande ne croyait pas si bien dire. Quelques heures plus tard, un poids lourd fonçait sur une foule en liesse à Nice, faisant plusieurs dizaines de morts.

Jusque-là, tout s’était déroulé comme d’habitude. Comme chaque année, les militaires avaient descendu les Champs-Élysées. La traditionnelle « garden-party » présidentielle avait réuni des lycéens de quartiers défavorisés qui s’étaient distingués par l’excellence de leurs résultats scolaires. Le président avait accordé sa traditionnelle interview du 14 juillet.

Et pourtant, au-delà même de ce sordide attentat dont on connaîtra bientôt la nature exacte, rien n’était comme d’habitude ! Sous les airs de normalité, on sentait la fin de règne partout. Jamais, dans l’histoire récente, un président de la République n’avait dû affronter un tel désaveu dans les sondages, mais aussi dans sa politique quotidienne.

Qu’on pense à l’interminable mobilisation syndicale contre la loi sur les normes du travail, à la fronde parlementaire qui empêche le gouvernement de faire adopter ses projets de loi, aux agressions sauvages contre les policiers, à la révolte qui gronde contre l’Europe et même à l’insubordination des ministres du gouvernement. Jamais depuis la Ve République un président français n’aura été aussi faible, et son autorité à ce point malmenée. Même le retour récent de la croissance n’y a rien fait.

Symbole de cette anémie présidentielle, voilà plus de six mois que le ministre de l’Économie Emmanuel Macron rompt la solidarité gouvernementale sans encourir la moindre sanction. La raison est simple : François Hollande ne peut se passer d’un ministre aussi populaire, quitte à ce qu’il sape chaque jour un peu plus sa propre autorité. Ce dont l’ancien banquier ne se gêne pas, convaincu qu’il est que François Hollande ne pourra jamais se représenter.

Dans la longue entrevue qu’il a accordée jeudi à la télévision française, le président a persisté à poser en candidat à sa propre succession, sans pour autant se déclarer. Même s’il dit qu’il ne prendra sa décision qu’à la fin de l’année, il glisse subtilement que « cinq ans, c’est très court ». Et il annonce des baisses d’impôts. François Hollande dit même avoir en tête une « idée majeure » qui pourrait justifier qu’il « aille devant les Français ».

Cette « idée majeure » n’a pourtant rien de neuf. C’est même une stratégie socialiste éculée mise au point par François Mitterrand pour sa réélection en 1988 et qui a depuis longtemps fait long feu. François Hollande veut poser en garant de la « cohésion » nationale, sociale et culturelle, dit-il. Il dit même que « l’enjeu de 2017 » sera « beaucoup plus important qu’en 2012 ». On aura compris qu’il veut s’imposer comme le seul rempart possible contre le Front national.

 

Pourtant, cette candidature, personne n’y croit. Pas plus qu’à ce discours catastrophiste qui laisse entendre que le fascisme est à nos portes. Le fascisme qui menace la France n’est pas celui-là. D’abord personne ne croit aux chances de Marine Le Pen d’être élue en 2017. En 2022, ce sera une autre affaire, mais pas en 2017 ! Comme on l’a vu lors des dernières élections régionales, la dédiabolisation du Front national et l’évolution par ailleurs réelle de son programme n’ont pas encore permis de briser le plafond de verre qui empêche ce parti d’accéder aux plus hautes fonctions. Si le candidat favori à droite, l’ancien premier ministre Alain Juppé, devait affronter Marine Le Pen au second tour, il irait largement chercher les voix socialistes. Même Nicolas Sarkozy ferait de même.

Quant à la capacité des socialistes de faire reculer le Front national, elle fait rigoler les Français qui se souviennent que François Mitterand n’avait pas hésité à favoriser un certain Jean-Marie Le Pen pour mieux poser lui aussi en dernier rempart contre l’extrême droite. Seul un candidat comme Manuel Valls permettrait de faire face au FN. Mais il n’a pas le soutien du parti.

Marine Le Pen peut difficilement songer au pouvoir tant que Les Républicains demeurent unis. La présidente du Front national est la première à le savoir et n’a jamais caché son intention de forcer la recomposition de la droite. Il n’est d’ailleurs pas exclu que l’élection à la primaire d’un candidat comme Alain Juppé, surtout populaire à gauche et au centre, pousse éventuellement une partie de la droite à quitter le bateau républicain. Mais ce n’est pas chose faite.

Cela ne veut pas dire pour autant que les dés socialistes sont jetés. Tout en posant en candidat, le fabuleux stratège qu’est François Hollande n’a pas manqué de laisser les portes ouvertes et d’envisager tous les scénarios. Y compris certainement celui où il devrait se désister et laisser la place à un autre candidat.

Certes, François Hollande n’a pas démérité sur tous les plans. Loin de là. Il se pourrait même que ses réformes économiques portent leurs fruits. Mais en ces temps de crise où les attentats succèdent aux drames du chômage, les Français n’ont que faire d’un « président normal ».

7 commentaires
  • Pierre Bernier - Abonné 15 juillet 2016 07 h 41

    Pas simple ?

    Les « Français n’ont que faire d’un « président normal ».

    Ni d'un président "bizarre" ?

    • Gilles Théberge - Abonné 15 juillet 2016 17 h 12

      Pourvu que ce ne soit pas Sarkosy!

  • Joane Hurens - Abonné 15 juillet 2016 08 h 59

    Plafond de verre et Front national?

    Définitivement un lien bizarre. M. Rioux. À moins que vous ne considériez l'élection de Marine LePen comme étant une victoire politique des femmes au sommet de l'État français. Ce qui serait à mon sens, «le boutte du boutte». Bon, allons, on sait que votre chronique a été écrite sur le tard et il est concevable que ce lien incongru ait pu vous échapper.

    • André Nadon - Inscrit 15 juillet 2016 17 h 25

      Que savez-vous du plafond de verre que C. Rioux n'a pas explicité?
      Peut-être, est-ce vous qui avez lu la chronique de trop bon matin?
      Une relecture vous permettrait sans doute d'approfondir votre commentaire qui pour l'instant semble une attaque gratuite du chroniqueur plutôt qu'à sa chronique. Avec tout le respect.

  • Yves Côté - Abonné 15 juillet 2016 10 h 29

    Trop...

    "D’abord personne (en France) ne croit aux chances de Marine Le Pen d’être élue en 2017."
    Sans être alarmiste à ce jour, désolé Monsieur Rioux mais selon moi, vous y allez de manière nettement exagérée.
    Exagérée, d'abord parce qu'au moins les siens y croient. Donc autour de 12% des votants.
    Exagérée ensuite, parce qu'en plus de ceux-là, un nombre considérable de ces autres électeurs qui historiquement votent la droite ou la gauche modérée, disent déjà et très ouvertement qu'ils voteront plus durement (du moins lors du premier tour). La plupart des jeunes parmi eux allant vers la gauche de Mélanchon (ceux qui ne s'abstiennent pas, bien entendu), puisque le PC ne motive plus grand monde en terme de votation; les plus vieux accordant leurs votes surtout à LePen fille, ne serait-ce que pour donner le coup de pied de l'âne aux dirigeants de la droite républicaine.
    Mon sentiment, mais ce n'est qu'un sentiment basé sur ce que j'entends au quotidien en portant attention aux paroles du "grand public", est donc qu'autour de 15% des modérés proches du centre, voteront probablement FN.
    Et enfin trop, parce que ces estimations me donnent à croire qu'une part infime de ceux qui votent LePen le font en ne croyant pas nécessairement dans ses chances de présider le pays un jour.
    Raison pour lesquelles il me semble nettement exagéré d'annoncer que "personne ne croit à ses chances", surtout lorsque les succès du FN reposent largement sur le fait que les autres partis ont toujours eu pour idée que cela était impossible et que, par conséquent, il ne fallait surtout pas s'occuper de la chose. cela aggravant toujours plus la tentation du vote FN chez ceux qui déclarent vouloir donner une leçon aux politicuiens de tous les bords...
    Chose que je dis, puisque que je suis moi-même de cette gauche minoritaire qui depuis toujours choisit d'attaquer le FN de front sur ces engagements et ses idées, plutôt que d'user de mépris et de silence, comme trop souvent elle l'a fait.
    Justement...

  • Pierre Chapus - Abonné 15 juillet 2016 14 h 16

    Merci Monsieur Rioux

    Comme d'habitude votre article de ce jour nous propose, avec toujours autant de clarté, une bonne analyse de la situation politique en France. Français d'origine mais vivant au Québec depuis plus de 45 ans je lis presque chaque jour la presse parisienne; bien entendu celle-ci se présente souvent avec les "a priori" des rédacteurs et parfois sans suffisemment de recul.
    Tout en étant de plein pieds dans cette actualité vous êtes capable de garder une certaine distance pour nous donner une vue globale fort intéressante.
    Merci encore Monsieur Rioux pour cet article et pour tous ceux que vous nous avez donnés à lire.

    Pierre Chapus

  • Sylvain Rivest - Abonné 15 juillet 2016 15 h 56

    Je ne prendrais pas une gageure sur les prochaines élections

    On a bien élu harper ici! Et Trump a bien des chances d'être élu, autant que Clinton et est-ce mieux? Et il est où le problème de mettre au pouvoir le FN? Je suis peut-être rendu trop cynique mais pour moi les gens qui accèdent au pouvoir ont tous des liens avec une forme ou une autre de quelque chose de malsain pour la population locale et mondiale. On le voit bien avec Justin Trudeau il a beau avoir une image soignée, derrière lui, c'est les mêmes mains qui manipulent l'agenda. Alors, que ce soit Cameron, Blair, Obama, Bush, Poutine, Hollande, Trudeau... Nous nous doutons bien que le pouvoir ce n'est pas eux.

    Le vrai pouvoir, à ce niveau, ne se salie jamais les mains.
    Il laisse les subalternes faire le travail.