Paul Martin, un nouveau John Turner?

Il y a des jours où Jean Lapierre doit se demander s'il n'aurait pas dû attendre encore un peu avant de se mettre au «chômage technique» en prévision des prochaines élections fédérales. Quand le nouveau lieutenant québécois de Paul Martin s'est déclaré partant pour un retour en politique il y a deux semaines, l'attente ne s'annonçait pas longue. Maintenant, le scandale des commandites a cassé l'élan préélectoral des libéraux. Le béton dans lequel semblait coulée l'hypothèse d'un scrutin au printemps n'est plus aussi dur.

Hier encore, il se trouvait des analystes (non québécois!) pour placer les mots «trudeaumanie» et «Paul Martin» dans la même phrase. Aujourd'hui, on a plutôt l'impression d'assister à une reprise du feuilleton qui avait vu John Turner mener le PLC à une défaite cuisante à l'été de 1984. À l'époque, une affaire de favoritisme pilotée par un premier ministre sortant avait également amorcé la descente aux enfers d'un nouveau chef libéral. La faiblesse de John Turner avait quintuplé les dégâts des abus de Pierre Trudeau. À suivre Paul Martin ces jours-ci, on a une forte impression de déjà vu.

***

Les résultats dévastateurs des sondages du week-end confirment que M. Martin n'a pas été à la hauteur de sa première vraie crise. S'il avait été le premier à pointer du doigt les éventuels hauts responsables politiques de l'affaire, mardi dernier, plutôt que le dernier à reconnaître l'évidence en catastrophe jeudi après-midi, il aurait eu l'air de faire preuve de leadership plutôt que d'être en proie à la panique.

Dans les minutes qui ont précédé le dépôt du rapport Fraser, M. Martin a congédié Alfonso Gagliano de son poste d'ambassadeur à l'étranger parce que ce dernier avait perdu sa confiance. Mais il a maintenu en place des présidents de société de la Couronne comme Jean Pelletier, à Via Rail, et André Ouellet, à Postes Canada, alors que l'affaire s'est, au minimum, déroulée sous leur nez.

À titre de bras droit de Jean Chrétien, c'est à M. Pelletier que se rapportaient le ministre Gagliano et l'ensemble de la machine libérale québécoise pendant l'essentiel de la vie du programme de commandites. Quant à André Ouellet, ses légendaires antennes politiques se sont singulièrement détériorées pour que les tractations irrégulières à répétition auxquelles est associée sa société lui aient échappé. A-t-on vraiment davantage besoin de la confiance du premier ministre pour distribuer des petits fours au nom du Canada au Danemark que pour diriger des sociétés de la Couronne?

Si Paul Martin veut renverser la vapeur, tout indique qu'il devra prochainement joindre le geste à la parole et écarter les commis de l'État dont la rigueur est remise en cause par l'affaire des commandites. Car le meilleur espoir du PLC de sauver sa majorité aux prochaines élections consiste désormais à convaincre les électeurs qui encore hier lui étaient sympathiques que la meilleure façon de faire le grand ménage n'est pas de reporter leur vote sur un éventuel deuxième choix, mais plutôt de confier à M. Martin le mandat de terminer le nettoyage qu'il a commencé.

En attendant, la bourrée de sondages dévastateurs du week-end n'est ni surprenante, ni concluante. À la lumière des révélations de la semaine dernière, le contraire aurait franchement été renversant. C'est seulement dans trois ou quatre semaines qu'on pourra juger si la poussière retombe suffisamment sur l'affaire des commandites pour que le scénario des élections printanières puisse tenir encore la route.

***

Dans le cas contraire, Jean Lapierre n'est pas le seul candidat-vedette qui se retrouverait pris entre deux chaises. Selon tous les échos, Frank McKenna, ancien premier ministre du Nouveau-Brunswick, en est à liquider ses affaires courantes pour reprendre du service politique. D'autres sont dans la même situation.

À l'heure actuelle, Paul Martin dispose d'un gros atout, par rapport à John Turner en 1984. Les électeurs n'ont pas sous la main une solution de rechange évidente à son gouvernement. La configuration fondamentale du paysage politique fédéral ne changera pas d'ici les prochaines élections, mais le Parti conservateur pourrait reprendre du poil de la bête, en particulier en Ontario.

En raison de la fusion tardive de l'Alliance canadienne et du PC, le nouveau parti nage en pleine improvisation. Son chef sera choisi seulement le mois prochain. Si M. Martin retarde les élections, il perdra l'avantage que constitue la présence d'un adversaire qui n'est pas en pleine possession de ses moyens.

Et puis, jusqu'à deux douzaines de libéraux entendent quitter la politique au déclenchement des élections. La plupart ont convenu de terminer le mandat en cours parce qu'ils s'attendaient à ce qu'il prenne fin rapidement. À partir de l'été, la majorité libérale pourrait être chose du passé. Au plus tard à l'automne, le gouvernement Martin devra vraisemblablement envoyer le Canada aux urnes, sous peine de se retrouver minoritaire aux Communes.

Une campagne à l'automne plutôt qu'au printemps se déroulerait sur fond de renvoi en Cour suprême de la question relative au mariage gai, alors que les services de sécurité canadiens sont sous la loupe de l'enquête sur l'affaire Maher Arar et que les personnages haut placés de l'ère Chrétien au Québec sont dans le box d'une enquête publique sur les commandites.

Tout un programme, qui explique que la détermination croissante du premier ministre Martin à aller rapidement au fond des choses tient largement de l'énergie du désespoir.

chebert@thestar.ca

Chantal Hébert est columnist politique au Toronto Star.