La conduite

Mon auto m’a lâché. J’ai passé un moment à faire différentes manoeuvres pour la ressusciter. Mais comme je ne suis pas du genre à croire aux miracles ni à me rendre aux dernières extrémités du bouche-à-bouche financier nécessaire pour réanimer un simple tas de ferraille, je l’ai finalement laissée crever sur le bas-côté de la route. Je l’ai même aidée un peu à mourir afin qu’elle arrête de souffrir et de me pourrir la vie.

Il a donc fallu en trouver une nouvelle. Pas une neuve, entendons-nous. Une nouvelle vieille.

D’un garage à l’autre, en écoutant distraitement les beaux parleurs que sont les vendeurs, j’avais en tête une nouvelle étude sur la protection offerte aux passagers d’une automobile en cas d’accident. Aux États-Unis, 1600 personnes sont mortes en 2014 alors qu’elles étaient assises côté passager. Les assureurs ont essayé de comprendre pourquoi.

Le Insurance Institute for Higway Safety, un centre de recherche financé par les compagnies d’assurances, a simulé des accidents côté passager sur plusieurs véhicules. Selon le New York Times, les résultats montrent que des fabricants ont négligé d’accroître la protection du passager au cours des dernières années pour se concentrer sur celle du conducteur, au prétexte que ce siège, lui, est toujours occupé lors d’un accident.

Pour être plus en sécurité, il s’agit donc de circuler sans être accompagné. À en juger par les files d’automobiles qui n’ont pour seul passager que leur conducteur, on se demande d’ailleurs pourquoi les constructeurs persistent encore à équiper leurs bagnoles de plus d’un siège.

Dans ce vaste trou noir qu’est l’univers de l’automobile, j’ai toujours préféré les voitures manuelles. À tort ou à raison, il me semble qu’une boîte de vitesse manuelle m’offre un peu plus de contrôle sur mon cheval d’acier, tout en limitant quelque peu les frais nécessaires à épancher sa soif d’essence. Mais moi qui ne suis pas un lecteur assidu du Guide de l’auto, je découvre maintenant seulement que la plupart des fabricants ne proposent plus de boîte manuelle sur la plupart de leurs modèles.

J’ai demandé à Philippe Laguë, l’ancien chroniqueur automobile du Devoir aujourd’hui à Radio Circulation, si j’avais la berlue. Il me répond ceci : « Les boîtes manuelles sont en voie de disparition. Et c’est encore plus vrai de ce côté-ci de l’Atlantique. Le pourcentage des ventes des versions munies d’une boîte manuelle est tellement faible en Amérique du Nord que certains constructeurs, asiatiques ou japonais, ne les exportent plus. »

Et Laguë ajoute : « Même des voitures sport comme Porsche ne sont plus offertes avec une boîte manuelle. » Une déception pour moi qui avais toujours rêvé de m’offrir une Porsche pour rouler sur les chemins en gravier défoncé de ma campagne adorée…

Même les mirages de l’automobile « sport » sont donc passés en mode automatique. Laguë dit au fond l’essentiel en une formule : « Les Nord-Américains aiment se laisser conduire. »

Sur les ondes de NPR, la radio nationale américaine, on diffuse depuis 1977 Car Talk, une émission où les deux animateurs, les très amusants frères Magliozzi, se sont employés jusqu’en 2012 à répondre aux questions du public. Depuis leur retraite, les vieilles émissions sont rediffusées. Quel intérêt y a-t-il à entendre parler d’un Chevrolet Impala brun 1969 qui a cumulé trois fois le tour de la terre au compteur ? En écoutant ces reprises, on s’aperçoit en fait qu’il n’est pas tant question de mécanique dans ces émissions que de traits communs à une société envisagés à partir de l’observation de questions mécaniques. Oui, la voiture apparaît comme un formidable révélateur social.

Où allons-nous désormais si on en juge par notre conduite ? C’est bien le rêve automatisé de la Tesla qui triomphe, celui de la voiture pilotée en mode totalement autonome. Un rêve de luxe, rempli à ras bord d’un alibi écologique, où notre rapport à l’avenir est soumis à l’obéissance enthousiaste à des règles qui sont déterminées sur un mode robotisé auquel on souscrit jusqu’à en mourir.

Nos choix collectifs sont de plus en plus guidés par un même type de pensée automate aux visées mécaniques. On veut que les autos se conduisent seules et que la société soit automatisée au nom de la rentabilité plutôt que gouvernée au nom de l’humanité. Cela nous donne des projets de ports pétroliers le long du Saint-Laurent, de gros éléphants blancs édifiés au nom du ciment, des rivières à saumons asséchées par ceux qui ont soif de profit, une éducation réduite en bouillie, une aide aux démunis passée au tamis. Puisque tout cela va dans le sens des objectifs qui ont été assignés, qu’importe alors de se retrouver tous à manger des patates en poudre ?

L’automatisation de notre conduite culminera-t-elle au point où des machines décideront des sacrifices que nous devons faire collectivement ? Peut-être que l’ère de ces engins est déjà arrivée. Nous roulons en tout cas déjà à fond de train sur nos vies pour en arriver à obtenir à si grand prix un surplus budgétaire de 1,8 milliard de dollars.

Il y a décidément quelque chose qui m’échappe dans notre conduite, sur la route comme ailleurs.

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9 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 11 juillet 2016 04 h 50

    Nous avez-vous, monsieur Nadeau, décrit...

    ...ce que peut être la déshumanisation ? Ou tout au moins un «guide» pour y arriver?
    Vaste monde que celui de la quête....humaine.
    Que de façons les êtres humains choisissent pour réaliser leur quête ou personnelle ou collective; ou consciente ou inconsciente !
    Et si ma quête d'autoréalisation se limitait à vouloir un jour me faire conduire par une Telsa....?
    «Me semble» qu'il existe plus beau et plus grand que cela pour me réaliser comme être humain.
    En cela comme ailleurs dans la vie, c'est aussi une question de choix. Nous sommes libres contrairement à l'animal. Libres ? Oui, ET responsable de la ou des façons que j'assume ce cadeau qu'est celui de la liberté.
    Gaston Bourdages,
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

    • Daniel Bérubé - Abonné 11 juillet 2016 12 h 55

      Prendre le temps de vous lire,
      aide souvent a réfléchir...

      Merci Mr. Bourdage !

  • François Dugal - Inscrit 11 juillet 2016 08 h 30

    Le dinosaure

    Je suis un retraité et j'ai toujours eu une auto à transmission manuelle, cela permet une conduite plus précise et d'être plus impliqué dans la conduite. Mon épouse, également, conduit "manuelle".
    J'imagine que la moitié de la planète nous considère comme des dinosaures : j'assume.

  • Jacques Morissette - Inscrit 11 juillet 2016 10 h 05

    Qui ont le pouvoir, les hommes d'affaires ou d'État?

    Pour paraphraser Hannah Arendt, ce ne sont pas les idées qui changent le monde, ce sont les événements. Les gens au pouvoir de toutes natures aimeraient faire les metteurs en scène de tout ça; le malheur pour eux, c'est qu'il restera toujours de l'improvisation, dont ils n'ont pas le contrôle. Je parle bien sûr de l'improvisation constructive. Celle-ci peut apporter parfois les lumières dont nous avons besoin, malgré le fait que les metteurs en scène ont l'aptitude pour un certain obscurantisme. À la condition, bien sûr, de ne pas toujours nous laisser conduire.

  • Maxim Bernard - Abonné 11 juillet 2016 21 h 28

    Se rendre d'un point A à un point B

    Tenir le volant, au sens propre, c'est conduire une automobile.
    Tenir le volant, au sens figuré, c'est de ne pas perdre de vue les fins de notre existence, donner un sens à nos vies et avoir un but.

    Ne soyons pas trop alarmistes face à ces machines. Derrière n'importe quel robot, il y a un humain qui l'a construit et programmé, ce sont donc les humains, en bout de compte, qui décident. Une machine n'a pas de fin en soi.

    Qu'importe que ma voiture se conduise toute seule. Le jour où plus personne ne sera derrière le volant (au sens propre) sera merveilleux : presque plus d'accidents, de morts et de blessés, plus de conducteurs téméraires, pressés, imprudents ou inexpérimentés, et une machine qui prend la bonne décision 99% du temps. À quoi bon «conduire manuel» si conduire ne sert qu'à se déplacer du point A au point B ?

    À l'avenir, tout autour de nous sera automatisé. Les machines s'assureront de notre bien-être et de notre sécurité.

    Il faut juste être prudents pour que tout ce pouvoir de décision n'arrive pas entre les mains d'une élite malfaisante, où la société n'aurait plus de mot à dire sur ce qu'on ordonne aux machines. Que tout se fasse à notre place, c'est bien, mais encore faut-il décider de ce qui est fait, et à quelles fins.

  • Denis Paquette - Abonné 12 juillet 2016 00 h 41

    Sans doute plusieurs milliars

    ami les bagnoles pourraient etre faites pour la vie, mais vous imaginer la belle-soeur ne pas avoir une auto comme trophé, vous imaginez plus d'automobiles pour illustrer le standart et la reconnaissance sociale, comment ferait l'homosapien pour se motiver, l'automobile n'est elle pas une des plus grandes motivations sociales, il serait interessant de savoir combien d'argent tout les ans lui est consacrée en tout et partout