Médias: Janet n'en demandait pas tant

C'est le journal français Libération qui a utilisé l'expression il y a quelques jours: «Toutes les chaînes semblent prises dans la folie du téton».

On peut bien en rire, mais deux semaines après le fameux spectacle de la mi-temps du Super Bowl, où Justin Timberlake a dévoilé (en principe par erreur, même si personne ne le croit) le désormais célèbre téton de Janet Jackson, l'onde de choc multiplie ses effets.

Ainsi, après avoir annoncé qu'elle faisait enquête sur l'incident, la Federal Communication Commission (FCC), l'équivalent de notre CRTC canadien, a entrepris la semaine dernière des audiences sur l'obscénité et l'indécence dans les médias, histoire de redéfinir les termes.

Plus fort encore: un sous-comité du Congrès américain pilote depuis jeudi un nouveau projet de loi qui propose que soient multipliées par dix les amendes pour les stations de télévision qui violeraient les lois sur l'indécence. Ces amendes pourraient donc passer à 275 000 $ pour une station de télévision individuelle, jusqu'à un maximum de trois millions. Le projet propose d'ailleurs que la FCC puisse révoquer la licence de n'importe quel télédiffuseur après plus de trois «offenses».

La loi n'est pas adoptée, bien sûr, mais le simple fait qu'on en discute est déjà étonnant.

Remarquez que le débat tombe à pic pour la FCC, qui peut ainsi détourner un peu les projecteurs à l'écart de ses intentions. L'organisme est sur la ligne de feu depuis qu'il a voté, l'année dernière, un assouplissement des règles sur la concentration de la propriété. Ce vote controversé est actuellement contesté par plusieurs groupes devant une cour d'appel fédérale, qui a entendu les parties la semaine dernière.

Le téton de Janet semble même avoir une influence sur les transactions des empires. On sait que Comcast, le plus gros câblodistributeur des États-Unis (des millions d'abonnés dans 41 États, plus de 60 000 employés), a fait une offre d'achat la semaine dernière pour l'entreprise Disney, qui est déjà en soi un immense empire (propriétaire du réseau ABC, de ESPN, d'une flopée de chaînes de télévision et de radio, d'entreprises de production et de distribution de films, de parcs d'amusement, et j'en passe). Évoquant directement le téton de Janet, les opposants à cette transaction soutiennent qu'une trop grande concentration des médias a pour effet d'abaisser les normes de qualité dans les médias (rappelons que le spectacle du Super Bowl a été produit par MTV pour CBS, les deux entreprises appartenant au groupe Viacom).

Dans son édition du 16 février, le magazine Time y va d'une longue analyse sur le spectacle du Super Bowl, affirmant d'emblée que l'incident «révèle les hypocrisies des industries du sport et du divertissement, de la culture commerciale ainsi que du public lui-même» (nous traduisons).

Les bonnes âmes peuvent bien s'émouvoir, la FCC se scandaliser et les réseaux se confondre en excuses, explique Time, le spectacle controversé est pourtant représentatif de l'ensemble de la culture télévisuelle américaine.

La ligue de football (NFL) qui a fait confiance à MTV pour produire le spectacle de la mi-temps savait à qui elle faisait affaire, écrit Time. Le spectacle des MTV Music Awards se distingue particulièrement par un maximum de peau découverte et un maximum de jurons en ondes. Mais la NFL avait grand besoin du public jeune de MTV.

Time ajoute que la NFL fait elle-même parader les «pitounes» dans ses matches et produit une intense promotion pour la consommation de bière, et que les publicités présentées lors du Super Bowl se distinguent par leur grande classe: le clou d'une des pubs de Bud Light, rappelle Time, était un cheval qui pétait devant la face d'une femme (authentique).

La vulgarité est donc partout à la télévision, laisse entendre Time, qui ajoute un autre argument intéressant: l'incident illustre à quel point il est difficile aujourd'hui de mettre en place un mégaspectacle s'adressant au plus vaste auditoire possible, alors que la télévision se situe maintenant dans un univers de «niches», de marchés spécialisés. Les émissions, et les chaînes sur le câble, sont de plus en plus produites pour des tranches de téléspectateurs très précises et les publics ne sont pas censés se mélanger. L'incident du «téton de Janet» serait donc la meilleure illustration de l'impossibilité de concevoir un événement pour le plus grand nombre.

L'incident illustre aussi le ras-le-bol des parents contre «la sexualité de la culture pop», ajoute Time. J'ajouterais que les parents outrés par le Super Bowl ne regardent visiblement pas la télévision avec leurs enfants, alors que, sur les chaînes de musique consommées par leurs jeunes, les adolescentes sont presque toutes habillées comme si elles faisaient le trottoir sur la rue Ontario. Time ajoute que les parents se soucient d'élever leurs enfants avec des valeurs appropriés, mais, souligne-t-il avec justesse, «une de ces valeurs, c'est d'accepter la responsabilité personnelle».

pcauchon@ledevoir.com
1 commentaire
  • Philippe Lalonde - Inscrit 16 février 2004 09 h 38

    Cachez ce sein ...

    la véritable pornographie c'est la bêtise humaine et l'hypocrisie
    L'éducation et la culture sont les meilleurs remèdes contre la vulgarité
    Un peu plus de tolérance pour les amuseurs publics , beaucoup plus de sévérité pour les bigots pervers . Molière est immortel !