Les nouvelles mythologies (3)

Durant la période estivale, cette chronique vous propose un voyage au coeur de quelques mythes qui construisent notre présent. Aujourd’hui, la transparence…

S’il y a bien une chose sur laquelle le présent ne manque pas de clarté, c’est bien sûr sa fascination pour la transparence.

Depuis quelques années, le désir et l’affirmation de la transparence sont partout. Dans la communication politique, dans les rapports des grandes organisations internationales, dans les revendications sociales, dans les appels des groupes de pression, au travail, à la maison, à la télévision…

La transparence se porte désormais comme une vertu dans les programmes électoraux, dans les relations de travail, dans les campagnes publicitaires et autres discours qui défendent des valeurs d’entreprise. Elle est devenue cet étalon qui mesure le niveau d’inscription d’une organisation, d’un groupe, d’un individu dans la modernité et le présent. Elle est devenue morale et surtout obsession.

Dans la causalité des évolutions sociales et culturelles, l’efflorescence de la transparence relève de l’évidence en posant comme une fatalité dans la sphère publique un urgent besoin de vérité pour donner du sens à la complexité du moment. Face à des idéologies qui s’écroulent, des valeurs qui s’effritent, des systèmes qui toussent et des mécanismes ancestraux qui induisent poussière, frustrations et toujours plus de contradictions, la transparence est cette vitre protectrice et rassurante qui laisse malgré tout entrer la lumière pour combattre les désenchantements et surtout permettre de mieux traquer les sources d’espoir qui pourraient s’être cachées sur l’échiquier social, dans les interstices des dalles formés par les habitudes et les conformismes.

Une glasnost mondialisée

En entrant dans des espaces à la charnière du temps, la transparence devient cette solution simple que l’on convoque comme remède pour appréhender les problèmes émergents. La caméra sur des policiers pour enrayer le profilage, c’est ça ! La publication des contrats publics pour déjouer la corruption, c’est toujours ça. La transparence déprécie et avilit les secrets, ceux qui fondent et nourrissent les manigances, les manipulations, les corruptions, les injustices, les abus de pouvoir…

Elle promet cette hygiène sociale en chassant la complaisance et les aveuglements volontaires. Elle se porte en vecteur d’anéantissement des obstacles qui nuisent à la libre circulation des idées, des biens, des humains, unique façon de sortir des carcans, d’enrayer l’asservissement des masses, de libérer la pensée, de renouer avec la liberté d’agir et d’être finalement soi. C’est une glasnost, politique russe de l’ère Gorbatchev, désormais mondialisée.

La transparence est manichéenne. Elle confère à la communication, à l’échange, à l’excès de confidence cette dimension du bien et place le silence, l’introversion, la rétention de l’information dans celle du mal. C’est elle qui stimule dans les univers numériques l’épandage de son intimité dans cette nouvelle transparence que les gourous de la Silicon Valley ont réussi à détourner à leur avantage pour lui donner des apparences d’authenticité, ce vrai, cette pureté qui mérite d’être fréquentable, peu importe le faux et les demi-vérités qu’elle finit par incarner. La transparence est devenue cette nouvelle source de confiance à laquelle on s’accroche dans l’espoir de toucher le progrès. Même en étant placé dans le noir.

En présence de transparence, il y a toujours un peu de cybernétique dans l’air, l’idée que l’humain connecté ne peut être que transparence, et ce, en devenant un système qui génère et traite de l’information. Dans la foulée, il en devient par le fait même objet de surveillance, surveillance facilitée par sa propre transparence.

À l’ère de l’accélération, il n’est pas étonnant de voir la transparence plastronner étant donné sa capacité à suspendre le temps pour donner un accès privilégié à l’instantanéité, cette nouvelle obsession d’une époque qui méprise l’attente et qui cultive la gratification dans l’excès de l’instant, sans entrave, mais trompette. Dans le discours politique, elle est devenue désormais la nouvelle volonté du peuple, celle qui explique, par son absence, les dysfonctions et appelle les réformes. Le Brexit serait la conséquence d’un manque de transparence, autant de ceux qui en voulaient que de ceux qui n’en voulaient pas, entend-on depuis quelques jours. Les échecs, les ruptures, les points de tension trouvent aujourd’hui leurs explications dans une communication déficiente que seule la vertu de la transparence peut finalement absoudre. Sans doute parce qu’elle est en train de devenir dogme.

Et c’est sans doute là tout le paradoxe de la transparence qui, en expliquant facilement ce qui ne peut pas l’être, en incarnant tous les possibles, surtout ceux qui ne relèvent pas d’elle, en se posant comme clef pour débloquer les impasses, finit surtout par ne plus vraiment favoriser cette vision claire sur les choses.

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