Pourquoi le 14 juillet?

Jour de la Bastille
Photo: Stéphane de Sakutin Agence France Presse Jour de la Bastille

J’ai toujours trouvé étrange que les Français aient choisi le 14 juillet pour date de leur fête nationale.

La Révolution française ne manque pas de dates autrement plus significatives, comme le 17 juin (création de l’Assemblée nationale), le 4 août (abolition des privilèges nobiliaires), le 26 août (Déclaration des droits de l’homme et du citoyen), le 21 septembre (abolition de la monarchie) ou le 21 janvier (exécution du roi).

Non, finalement, ils ont opté pour un épisode relativement insignifiant : la prise de la Bastille. Dans cette ancienne forteresse recyclée en prison, sans valeur stratégique, une centaine de soldats, dont 82 invalides, gardaient 7 prisonniers (4 faussaires, 2 fous et un délinquant sexuel). L’assaut, qui a fait environ 100 morts parmi les attaquants, a connu une forte répercussion en son temps, mais ce n’était pas le premier soulèvement populaire parisien, ni le plus terrible, ni même celui qui eut le plus de conséquences.

Ce n’est qu’en 1880 que le 14 juillet est devenu date officielle de la fête nationale. Les motifs sont nébuleux, mais le législateur cherchait une fête de réconciliation dans une nation divisée par des extrêmes et toujours au bord de l’explosion.

Une curiosité

Que les Français aient choisi de commémorer un mouvement populaire demeure une curiosité, en soi.

En Amérique du Nord, l’action de la rue est toujours interprétée comme un signe d’instabilité. Les Français, eux, l’ont intégrée au théâtre politique. Dans une culture marquée par le centralisme et le jacobinisme, l’action de la rue est davantage qu’une simple soupape qui permet de relâcher la pression : elle agit comme tribune politique.

Il est fascinant que le pouvoir de la rue en France soit presque toujours conforté par une partie des élites, qui prend presque toujours parti pour elle, en s’y mêlant parfois. C’est ce qui distingue le plus les Français des Anglais. À Londres, les grandes émeutes ont été très nombreuses dans l’histoire, mais la bourgeoisie et la noblesse anglaise s’en sont toujours tenues loin. En France, au contraire, une partie des élites a toujours cherché à en profiter pour défier le pouvoir.

Dans le théâtre politique français, le pouvoir de la rue est tellement implanté que son action est presque toujours chorégraphiée. Un ami, préfet, me racontait un jour que pour toute manif, même pacifique, il doit autant que possible disposer d’escouades antiémeutes — les fameux CRS. Pas parce qu’il y a un risque de grabuge. Mais tout simplement pour signifier aux organisateurs qu’ils sont entendus du pouvoir et les conforter auprès de leur propre base. En fait, le grabuge survient s’il omet de mettre des CRS : c’est alors que la base risque de se révolter à la fois contre le pouvoir et contre ses organisateurs, qui manquent de sérieux.

Je vois également un lien entre cette chorégraphie du pouvoir de la rue et la culture particulière des Français pour la dispute et la discussion. Un sociologue québécois qui travaille à Paris comme consultant m’a expliqué que dans la culture organisationnelle française le débat est tellement essentiel que c’est son absence qui provoque le trouble. Même quand la décision est prise, la direction aura toujours plus de coopération du personnel si elle prévoit une tribune pour en débattre — même inutilement, puisque la décision est prise. En fait, les relations de travail deviennent exécrables quand la discussion n’est pas tolérée.

 

Je profite de ce 14 juillet pour m’inquiéter, à l’instar du collègue Christian Rioux, que si peu de jeunes Québécois étudient en France. Et j’ajouterais que je suis également soucieux que la France ne soit pas davantage une priorité pour les entreprises québécoises. (En Europe, le principal partenaire économique du Québec est le Royaume-Uni.)

Il est vital que davantage de Québécois aient une prise sur le plus important pays de la francophonie et s’intègrent, à divers degrés, dans son appareillage socio-économique. En toute logique, après plus de 50 ans de coopération France-Québec, il devrait y avoir beaucoup plus de Québécois dans la machine politico-administrative française.

C’est dommage pour le Québec, pour la Francophonie et pour la France. Je le dis sans ironie : à en juger par le nombre de Français qui viennent étudier et faire carrière au Québec, la France a clairement besoin du Québec — qui est désormais perçu comme un parangon de modernité.

Ce manque d’intérêt des Québécois pour la France est d’autant plus bizarre que les Français n’ont jamais été aussi accueillants envers les Québécois et même tolérants des différences.

Mais je n’ai pas la moindre idée de la manière de corriger ce défaut d’intérêt des Québécois : il faut dire que la France, depuis une quinzaine d’années, projette l’image d’une société bloquée. C’est loin d’être le cas, à mon avis, mais il ne fait aucun doute que cette sinistrose obsessive nuit considérablement à son attrait.

9 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 11 juillet 2016 05 h 02

    VLQL !

    Tant qu'ensemble nous ne dirons pas fièrement "je", la France continuera de ne voir que le Canada. Même lorsque son regard se focalise en fait sur le seul Québec.
    Vingt ans de vie et d'efforts en France m'obligent à constater que ce pays est dorénavant tant innondé des idées suprémacistes contre lesquelles nous luttons depuis des lustres, que je n'y réussi presque jamais à accéder à une tribune publique pour témoigner d'une perspective qui diffère de la très habile propagande du gouvernement canadien.
    Réaction à sa Grande Frousse de 95 et sur le leitmotiv colonial qui dure depuis le 17è siècle du déclassement social inévitable des francophiles, est revenue comme "moderne" la justification canadienne de détruire pour de bon, le pouvoir politique encore significatif des Québécois francophiles au Canada. Eux qui si nuisiblement n'ont toujours pas abdiquer de l'idée "outrageous" que le français est pleinement chez lui au Québec.
    Raison pour laquelle la stratégie canadienne, évidente depuis 2008, fut de manigancer d'abord pour prendre le contrôle de l'Office International de la Francophonie et reste celle d'avoir à "l'ouvrir" à la langue anglaise, sous prétexte fallacieux de lacune d'efficacité et de modernité du français...
    La mesure du bilinguisme donnant ainsi à être brandie en partage à des pays francophones "modernisés" comme l'évidence devenue indiscutable de l'égarement (ou de l'idiotie...) de ces francophiles-là du Québec qui en dépit qu'ils ne parlent pas un français convenable, s'entêtent malgré tout à dire que cette langue peut être partagée comme commune à tous, chez eux. Alors même qu'une espèce de mode débilitante ne cesse de se présenter à tous l'idée du dépassement en modernité de la langue française par l'anglaise comme une évidence universelle,
    Consentement si médiocre, qu'il aveugle certains d'un possible voile de discrédit pour quiconque arait à coeur de garder intérêt significatif pour ce pays si extraordinaire qu'est la France...

    VLQL !

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 11 juillet 2016 11 h 28

      Il y a de ces commentaires qu'il faut garder, lire et relire...et celui-ci l'est!

    • Yves Côté - Abonné 11 juillet 2016 12 h 35

      Vous me coupez le souffle, Madame Sévigny.
      Je ne sais quoi vous dire, sinon merci Madame ?
      Sincèrement.

  • Sylvain Auclair - Abonné 11 juillet 2016 06 h 49

    Historiquement...

    ...le 14-Juillet ne commémore pas la prise de la Bastille, en 1789, mais la Fête de la Fédération, tenue la 14 juillet 1790.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 12 juillet 2016 11 h 39

      J’étais très au courant de la fête de la Fédération, mais vous avez tort: le choix du 14 juillet s’explique par les deux événemens. D’ailleurs, le choix de la date de la Fédération s’explique lui-même par la prise de la Bastille l’année d’avant. J’ajouterais que le fait de choisir le 14 juillet parce que c’est la fête de la fédération est encore plus absurde que la prise de la Bastille puisque dans ce cas, la fête nationale fête... une fête.

  • Jean-François Trottier - Abonné 11 juillet 2016 07 h 18

    Sinistrose, sclérose, américose toujours...

    Ce désintérêt envers la France est significatif en effet. Il reflète celui que les Français ont envers eux-mêmes.

    L'anglicisation par le haut est manifeste en France. Impossible d'avoir la moindre discussion décisionnelle qui ne soit émaillée d'expressions anglaises et de phrases complètes dont la forme n'a rien de gaulois.

    On a beaucoup dit qu'une langue évolue, que c'est la preuve de sa force... S'il s'agissait d'emprunts, je comprendrais. Ici je ne vois que l'aveu contunuel que l'anglais est la langue sacrée dans laquelle officient les prêtres de la gestion, économique ou autre. Je vous laisse trouver des exemples, il y en a des milliers.

    Pourquoi ? Sans la moindre raison! Simplement parce que l'on finit par croire que l'anglais exprime plus clairement certaines notions alors qu'en général c'est le contraire.

    Il y a une raison bien sûr, mais elle n'a rien à voir avec la langue. La France ne croit plus qu'elle est le centre du monde, avec raison, mais elle continue à trouver un centre quelque part... New-York, Los Angeles, je ne sais pas.
    Et elle dévalue sa propre forme de pensée, puisqu'un langue implique un esprit particulier.

    Alors, pouquoi aller dans un endroit qui se pense insignifiant ?

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 12 juillet 2016 11 h 40

      Vous touchez à mon avis le coeur du problème. Les Français sont en sinistrose aigüe et c'est très inquiétant pour leur avenir.

  • Denis Paquette - Abonné 11 juillet 2016 11 h 09

    Ils sont vraiment curieux de nature

    la France l'humanité et les lumieres, le fait d'avoir guillotiné leur roi et d'avoir eu Napoléon comme empereur, ne les protège pas de dérapages, la France est sans doute le pays le plus padoxale d'Europe, mais j'aime son coté anarchiste et délinquant, en été il faut rencontrer des hordes de francais en vacance pour s'en rendre compte,ils sont vraiment curieux de nature peut etre que la france est plus qu'un pays, elle est devenu avec le temps une patrie

    • Yves Côté - Abonné 11 juillet 2016 12 h 40

      Je l'ai dis, je le répète : Monsieur Paquette, vous êtes un poète dans ce que ce mot a de plus noble.
      Pas de chariage en vous, pas d'enflure, que du pur, du direct, que de l'humour et de l'amour en vos mots.
      Qu'ils demeurent longtemps pour nous sans point final.
      C'est tout le mal que je vous souhaite.
      A vous et à nous...