Éloge de la sociologie

La sociologie désessentialise les individus; on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social, explique le Français Bernard Lahire.
Photo: iStock La sociologie désessentialise les individus; on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social, explique le Français Bernard Lahire.

Le commissaire Maigret, personnage vedette des romans policiers de Georges Simenon, ne se contente pas de découvrir des coupables. Sa devise, « Comprendre et ne pas juger », repose sur l’idée qu’« un homme sans passé n’est pas tout à fait un homme ». En créant un tel héros, explique le sociologue français Bernard Lahire, Simenon exprime sa croyance « en la possibilité de comprendre les actes les plus fous, les plus inhabituels ou inattendus, en apprenant tout simplement à connaître les différents milieux sociaux en jeu et la place qu’y occupent les différents protagonistes du drame ».

Il réfléchit, ce faisant, commeun sociologue, suggère Lahire dans Pour la sociologie, une solide défense et illustration de cette science sociale méconnue et contestée, qui a fait vibrer le Montréal universitaire, la semaine dernière, alors que s’y tenait le XXe Congrès de l’Association internationale des sociologues de langue française.

L’histoire des blessures narcissiques infligées à l’humanité est connue. Copernic nous a appris que la Terre n’était pas le centre de l’univers. Darwin nous a forcés à prendre conscience de notre lignage animal. Freud est venu nous dire que nous n’étions pas maîtres de notre psychisme. La sociologie, explique Lahire, vient ajouter à ces blessures en faisant « tomber l’illusion selon laquelle chaque individu serait un atome isolé, libre et maître de son destin, petit centre autonome d’une expérience du monde, avec ses choix, ses décisions et ses volontés sans contraintes ni causes ». Elle nous dit : ça ne marche pas comme ça ; tout acte humain a « des contextes, des causes ou des conditions de possibilité » ; le social nous détermine.

La fiction du libre arbitre

Photo: iStock La sociologie désessentialise les individus; on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social, explique le Français Bernard Lahire.

Évidemment, affirmer ainsi que le libre arbitre est une « fiction » ne passe pas comme une lettre à la poste. Les possédants, les dominants et tous ceux qui ont « réussi » voudraient croire et faire croire qu’ils ne doivent leurs privilèges qu’à eux-mêmes, à leur talent et à leurs efforts, et que les dominés, les pauvres et les délinquants sont, par conséquent, responsables de leur sort.

La sociologie, parce qu’elle cherche souvent à éclairer les causes sociales de ce qui dérape dans la société (crime, terrorisme, échec scolaire, etc.), est même accusée de pratiquer « l’excuse sociologique », une attitude qui consiste, pour reprendre les mots de George Bush père, « à mettre le crime sur le compte de la société plutôt que sur celui de l’individu », encourageant ainsi la déresponsabilisation individuelle.

Pour la sociologie répond brillamment à ces attaques. « Nier l’état du réel, écrit Lahire, n’est sans doute pas la meilleure façon de pouvoir le transformer. » Pour faire voler des avions, il faut connaître les lois de la physique et en tenir compte, illustre-t-il. Il est dommage qu’on puisse « faire de la politique, c’est-à-dire vouloir agir sur la réalité sociale, sans avoir lu une ligne des sciences qui l’étudient ».

La sociologie, explique Lahire, à partir de ses méthodes propres (observations, entretiens et questionnaires), fait ressortir le caractère socialement déterminé de certaines pratiques (choix du conjoint, orientation scolaire, goûts), elle « historicise des états de fait tenus pour naturels » (les différences entre hommes et femmes) et elle désessentialise les individus (on ne naît pas délinquant, sportif ou médecin, on le devient au cours d’un parcours social). La sociologie procède, en résumé, à une contextualisation des comportements et habitudes des individus « multisocialisés » et « multidéterminés » que nous sommes tous, afin de les comprendre en les pensant dans une logique relationnelle.

Déterminisme et fatalisme

Les partisans de la responsabilité individuelle — nous le sommes tous un peu — sont heurtés par une telle approche. Les riches, par exemple, aiment bien croire qu’ils ne doivent leur statut qu’à leur mérite. Accepter le déterminisme biologique (dons innés) passe encore, mais reconnaître le déterminisme social, résultat des actions humaines, suscite la résistance. Pourtant, remarque Lahire, « si le destin de chaque individu ne dépendait que de sa capacité à faire les bons choix, à prendre les bonnes décisions et à mettre en oeuvre toute la volonté nécessaire, on se demande bien pourquoi les individus ne feraient pas plus souvent le choix d’être riches, cultivés et célèbres… »

La reconnaissance du déterminisme social n’est pas un plaidoyer pour le fatalisme, précise Lahire. Comprendre les logiques qui rendent possible la criminalité, par exemple, « c’est se donner la possibilité d’agir et […] d’éviter de nouveaux drames ». Comme ce n’est pas en niant, mais en comprenant le déterminisme physique qu’on a pu faire voler des avions, c’est en comprenant les déterminismes sociaux qu’on peut « se demander ce qu’il faut faire pour transformer la réalité et redonner aux individus un pouvoir sur le réel ».

Ce court essai, substantiel et lumineux, ravira tous ceux qui sont convaincus que la connaissance libère, même ceux qui, comme moi, continuent de croire à la réalité d’un libre arbitre « en situation ». Il faut d’ailleurs souhaiter, comme Bernard Lahire, que l’enseignement de la sociologie trouve une place à l’école. Le débat public en serait rehaussé.

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«La [sociologie] vient contrarier toutes les visions enchantées de l’Homme libre, autodéterminé et responsable. Elle met aussi en lumière la réalité des dissymétries, des inégalités, des rapports de domination et d’exploitation, de l’exercice du pouvoir et des processus de stigmatisation. Ce faisant, elle agace forcément tous ceux qui, détenteurs de privilèges ou exerçant un pouvoir quelle qu’en soit la nature, voudraient pouvoir profiter des avantages de leur position dans l’ignorance générale. Elle provoque donc la colère de ceux qui ont intérêt à faire passer des vessies pour des lanternes [...].» 
 
«Les sciences du monde social montrent par leurs travaux, qui portent sur toutes les dimensions possibles de la vie sociale, que l’individu isolé, enfermé sur lui-même, libre et pleinement conscient de tout, qui agit, pense, décide ou choisit en toute connaissance de ce qui le détermine à agir, penser, décider ou choisir, est une fiction philosophique ou juridique.»
Extraits de «Pour la sociologie»

Pour la sociologie

Bernard Lahire, La découverte, Paris, 2016, 184 pages

Et pour en finir avec une prétendue « culture de l’excuse »

11 commentaires
  • Jean Lapointe - Abonné 9 juillet 2016 07 h 48

    Les déterminismes sociaux ne sont pas inéluctables

    «c’est en comprenant les déterminismes sociaux qu’on peut « se demander ce qu’il faut faire pour transformer la réalité et redonner aux individus un pouvoir sur le réel ».(Bernard Lahire)

    Je partage ce point de vue mais je suis aussi d'avis qu'une meilleure connaissance des déterminismes sociaux peut permettre à chacun de nous de travailler à les surmonter. Il peut être possible de les surmonter si on y voit, si on s'en préoccupe.

    Les déterminismes sociaux ne sont pas inéluctables. Beaucoup de gens pourraient sans doute en témoigner.

    Le fait de les connaître permet de savoir ce qu'il nous faut tenter de surmonter parce qu'on sait ce qui nous bloque. Si on ne les connaît pas il est peu probable qu'ils seront surmontés. Ils seront plutôt subis.

    Donc une meilleure connaissance des déterminismes sociaux qui peuvent nous avoir influencés nous rend plus libres parce que cela nous informe de ce sur quoi nous pouvons agir.

    En fait, connaître les déterminismes sociaux qui peuvent nous affecter permet de nous mieux connaître et donc de mieux savoir à quoi nous devons nous consacrer pour nous améliorer.

    Il y a des gens qui me donnent l'impression de penser que si on pense comprendre pourquoi on agit de telle ou telle façon, comme voler par exemple, on déculpabilise la personne impliquée. À mon avis, ils ont tort. Mieux comprendre n'est pas accepter un tel comportement qui doit être sanctionné mais mieux savoir quoi faire pour que cela ne se reproduise pas tant de la part de la personne concernée que dans l'avenir.

    Cela peut permettre à ceux qui le veulent de se réhabiliter et aux pouvoirs publics de faire de la prévention.


    Ce ne sont pas des savoirs inutiles.

  • Denis Paquette - Abonné 9 juillet 2016 08 h 43

    La vie, des atomes dans un espace infini

    j'ai envie d'ajouter oui et non en ce qui concerne la part des individus et la société, je crois qu'il faut toujours faire l'effort d'essayer de départager les gênes et l'environnement, je crois aussi que les deux peuvent se renforcir ou s'affaiblir mutuellement, une génétique particulière dans un millieu particulier ca peut donner des resultats exceptionnels ou tout a fait contraire, je ne suis pas loin de penser qu'a l'intérieure de la vie il y a des regulations, qu'elle soit atomique ou sociale, enfin, je n'ai pas les connaissances nécessaires pour déterminer ces choses, car il y a beaucoup de chances qu'elles soient quantiques , bon , nous voila revenus a la grande problématique initiale

  • Claude Bernard - Abonné 9 juillet 2016 09 h 13

    «L'existence précède l'essence» disait le génie...

    ...dont l'existence même prouvait le contraire.
    Il est devenu «Sartre» parce qu'il était né «Sartre».
    La science n'est pas du côté de la sociologie, même si celle-ci se présente comme une «science molle».
    On peut, peut-être, naître criminel ou sociopathe, ce n'est pas «naître médecin».
    Il y aurait des alcooliques de naissance, des artistes aussi, des génies, qui sait, mais pas des professeurs ou des sociologues, sans doute.
    Assimiler comportements déviants et métiers, cela n'est-il pas abusif.
    Vivre dans une société où la liberté est une valeur et les individus croient être «nés égaux et libres», me parait une nécessité.
    Sinon, ce n'est plus une société mais une fourmillière.
    La vie en société n'implique-t-elle pas inégalités, individualité, responsabilité, jugement, religion, valeurs patrimoniales et identitaires: autrement c'est la chaos suivie de la dictature.
    Vouloir agir sur la réalité sociale et la transformer n'est jamais loin du «social engineering».

  • Gilles Gagné - Abonné 9 juillet 2016 09 h 34

    Tout-à-fait d'accord avec le fait que la sociologie trouve une place à l'école et même une place essentiell même incontournable. Comment négliger cette science alors que nos rapports en société devrait y faire appel à tous les jours mais les dominants et les possédants, comme vous les nommez, voudront-ils rehausser le débat public eux qui aiment le contrôler, j'en doute fortement.

  • Pierre Grandchamp - Abonné 9 juillet 2016 10 h 18

    Phénomène sociologique: la place majoritaire des femmes dans des facultés contingentées au Québec

    Il y a quelque temps,je me suis intéressé au livre publié chez l’Oncle Sam, par Hanna Rosin: "The End of Men: And the Rise of Women".

    On sait que, au Québec ,les femmes sont en majorité dans bon nombrede facultés universitaires contingentées.

    L’auteure écrit : « Non seulement les femmes dominent les collèges et les écoles professionnelles sur tous les continents sauf l'Afrique, les jeunes femmes célibataires gagnent plus que les hommes aux États-Unis, et plus d'un tiers des mères au Royaume-Uni et aux Etats-Unis sont le principal soutien de leur famille »..

    Ce phénomène m'intéresse beaucoup! Sachant que, il y a quelques 60 ans, au Québec, peu de femmes accédaient à l'université.

    A ce que je sache, les femmes sont en majorité dans les universités,dans les cégeps.