Au pays du nouvel or noir

Chaque minute, environ 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de courriels sont envoyés à travers le monde, tandis que deux millions de mots-clefs sont soumis à Google.
Photo: iStock Chaque minute, environ 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de courriels sont envoyés à travers le monde, tandis que deux millions de mots-clefs sont soumis à Google.

Sans être le héros d’un roman de science-fiction, tu pourrais habiter, disons, dans un pays à l’avant-garde de son époque. Vivre sous un régime qui n’aime pas les femmes et les homosexuels, qui se méfie des écologistes et de la jeunesse. Qui n’aime pas vraiment non plus les lecteurs, cette fraternité d’oisifs et de poseurs de questions.

Les livres en papier sont devenus difficiles à trouver. De moins en moins imprimés, ces objets tuent des arbres et coûtent cher. De toute façon, comme les librairies sont devenues rares et n’offrent plus qu’une sélection dérisoire, tu as depuis longtemps « migré » vers d’autres « plateformes » de lecture. Et si tu as accès du bout des doigts à des milliers de livres, tu as l’impression de n’en posséder aucun. Le plus souvent, tu les oublies aussitôt après les avoir lus — une poignée d’aiguilles enfouies dans la botte de foin de ta bibliothèque numérique.

Au prétexte de te faciliter la vie, ta « boutique » de livres habituelle croit savoir tout ce qui te concerne. Tes habitudes et tes préférences de lecteur, les passages que tu as soulignés, les livres que tu as vaguement l’intention de lire. Ainsi, il sait, lui, qu’après deux tentatives tu n’as jamais dépassé le second tome d’À la recherche du temps perdu. Jamais tu n’oserais écrire ou souligner le mot « bombe » ou « suicide ».

L’ère du soupçon

Photo: iStock Chaque minute, environ 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de courriels sont envoyés à travers le monde, tandis que deux millions de mots-clefs sont soumis à Google.

Il n’a jamais été aussi facile pour un gouvernement d’espionner ses propres citoyens. Les milliers d’agents et d’informateurs qui ont fait les beaux jours de la Stasi, la redoutable police est-allemande, font aujourd’hui figure de dinosaures en peluche. Devant les nouvelles possibilités du « renseignement », George Orwell, le célèbre auteur de 1984, aurait peut-être avalé son stylo.

Cette révolution silencieuse est le propos de L’homme nu. La dictature invisible du numérique, l’essai de Marc Dugain et Christophe Labbé, respectivement romancier (La chambre des officiers) et journaliste d’investigation au Point, spécialisé dans les questions de défense, de police et de renseignement. Le flux de données disponibles pour « analyse » donne le vertige. Chaque minute, environ 300 000 tweets, 15 millions de SMS, 204 millions de courriels sont envoyés à travers le monde, tandis que deux millions de mots-clefs sont soumis à Google. Alors que l’État régresse et que ces multinationales sont devenues des monstres que nous engraissons en fermant les yeux sur l’évasion fiscale systématique qu’elles pratiquent.

Les données personnelles sont devenues le nouvel or noir. En moins de quinze ans, rappellent les auteurs de L’homme nu, l’américain Google (rebaptisé Alphabet) est ainsi devenu la plus grosse entreprise du monde, avec une valorisation boursière de 544,7 milliards de dollars en 2016, près de deux fois plus élevée que celle du géant pétrolier Exxon Mobil.

Et derrière les succès de Facebook, d’Apple et d’autres géants de la nouvelle économie, ils soulignent que se profile une idéologie libertarienne qui, sous le prétexte de débarrasser le monde du terrorisme, programme la destruction progressive de l’État. Le paradoxe est grand : tandis que ces nouveaux géants se cachent derrière les hauts murs de la finance mondiale et les accords de confidentialité, nos vies, elles, sont devenues des livres ouverts.

En finir avec le hasard

Mais il y a plus. Ou plus existentiel. L’objectif des mégadonnées semble être de débarrasser le monde de son imprévisibilité, d’en finir avec le hasard. « Le niveau de connaissance sur chacun sera bientôt tel que l’on pourra prédire nos comportements, y compris les plus répréhensibles. La surveillance de tout être humain sera la règle. » Nous y sommes presque : des compagnies d’assurances accordent déjà des rabais à leurs clients qui acceptent de porter un bracelet connecté ou d’installer des capteurs sur leur automobile.

« L’homme nu trouvera difficilement la force de résister dans une société où santé, longévité, sécurité seront le prétexte officiel à sa transparence. » L’éternelle peur de la mort aura une fois encore raison. Les gens seront prêts à toutes les génuflexions dans l’espoir de repousser l’inévitable, croient les auteurs de L’homme nu, qui jouent aux futurologues tout en sonnant l’alarme devant l’euphorie numérique qui gagne nos sociétés. Nouvelle religion, même totalitarisme.

« Un peuple prêt à sacrifier un peu de liberté pour un peu de sécurité ne mérite ni l’une ni l’autre, et finit par perdre les deux », prophétisait Benjamin Franklin en 1755.

En attendant d’en arriver à cette extrémité, le livre que tu tiens encore entre tes mains, même racorni ou déconnecté, porteur de poussière et d’acariens, reste peut-être l’un des derniers lieux de résistance.

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«“Depuis longtemps j’avais envie de construire un enfer”, expliquait Ismaïl Kadaré à propos de son livre Le palais des rêves. Dans un pays imaginaire, une administration omnisciente collecte nuit après nuit les rêves des habitants, les trie, les classe et les interprète, pour y déchiffrer l’avenir du royaume. Nous sommes en train de concéder aux big data le pouvoir exorbitant de lire nos songes et de voir l’avenir…» Extrait de «L’homme nu»

L’homme nu

Marc Dugain et Christophe Labbé Plon, Robert Laffont, Paris, 2016, 208 pages

La dictature invisible du numérique

1 commentaire
  • Jean-François Trottier - Abonné 10 juillet 2016 07 h 41

    L'extrémité est atteinte depuis longtemps

    "En attendant d’en arriver à cette extrémité"

    C'est fait. Il est facile de retracer la vie entière d'une personne le moindrement branchée. Encore hier on m'a demandé mon adresse courriel à la suite d'un achat de souliers!!
    Ce n'est pas qu'une question de sécurité comme on voit, mais plutôt de prévisibilité marketing.
    Bien sûr il n'était question que de m'envoyer de la publicité mais qui sera assez naïf pour croire qu'un pirate payé par une quelconque agence gouvernemental sera plus discret que l'autre, caché dans son sous-sol ? Éh, il a toutes les justifications paranoïaques possibles!

    D'autre part, on a vu à plusieurs reprises que les réflexes des ordinateurs, utilisés par les traders en bourse ou dans les marchés internationaux, sont beaucoup trop rapides pour souffrir d'un retard d'une demi-seconde dans les communications.

    Dans un marché qui s'écroule, le délai entre une situation normale et une autre, catastrophique, est trop court pour étendre le bras et pousser sur un théorique bouton d'arrêt.

    Terminator est bien présent. Les robots ne sont pas contruits selon les lois d'Azimov, et pour quelques-uns leurs maîtres sont des psychopathes délirants. Pas tous... fiou!

    La résilience humaine ne connaît pas de borne, voilà pourquoi le bouchon ne saute pas d'un coup. Seuls des borborygmes sous forme d'attentat insensés se produisent, au grand dam de ces messieurs les si raisonnables financiers.

    Plus facile à tolérer aujourd'hui que lors de la grande peur du nucléaire il y a 60 ans ou qu'après le 11 septembre 2001, la terreur semble maintenant amie, tout juste sous nos doigts et nos yeux.