L’Histoire bascule

Retrouvez-vous avec un match de foot France–Allemagne au programme et immanquablement, quelqu’un vous dira qu’il se souvient où il était le 8 juillet 1982, quand l’Histoire a basculé. Rien de moins.

C’était un jeudi et il faisait un soleil de plomb, du moins là où j’étais. À l’intention des plus jeunes, on mentionnera pour favoriser leur ébahissement que cette année-là, c’était la première fois que la Coupe du monde de soccer était présentée à la télévision au Canada. Parfaitement : avant, il n’y avait rien, et même pas d’Internets sur lesquels se rabattre pour visionner de quelconques faits saillants. Il fallait attendre le journal du lendemain et croire sur parole l’envoyé spécial dépêché sur place pour nous raconter dans ses mots ce qui s’était passé. À l’époque, on avait la foi, et heureux était celui qui entretenait des certitudes sans avoir vu.

La première fois, donc, et comme le tournoi se déroulait en Espagne, on disait le Mundial, et si vous fouillez un peu, vous trouverez de nombreuses gens qui prononcent encore le tout avec une tournure hispanisante même si l’événement a lieu en Chine ou aux îles Turques-et-Caïques. Marrant, non ?

Ce 8 juillet 1982, comme ce sera le cas en ce jeudi, la France et l’Allemagne s’affrontent en demi-finales à Séville. En fait, ce n’est pas tout à fait exact : la France affronte une partie de l’Allemagne, car après la Deuxième Guerre mondiale, l’Allemagne a eu l’idée de se diviser en deux afin d’offrir aux autres pays une meilleure chance de gagner au foot. Cela a donné une République fédérale et une République démocratique, avec la particularité que la fédérale est bel et bien fédérale mais que la démocratique n’est pas démocratique du tout. On appelle cela une ironie de l’Histoire, celle-là même qui a basculé par un soir d’été qui était encore un après-midi là où j’étais.

Pourquoi se souvient-on encore de cette joute ? Une portion de réponse nous est fournie par l’Agence France-Presse : « Les matchs de légende, leur mythologie vintage et leur souffle romanesque, c’est ce qui rend le football si précieux pour ceux qui l’aiment. » Voilà, c’est dit. Honnêtement, je reconnais ne pas trop savoir ce que recouvre exactement le concept de mythologie vintage, mais j’achète comptant sans garantie.

On s’en souvient notamment en raison des noms, qui ont bercé notre jeunesse. Michel Platini, Alain Giresse, Jean Tigana, Dominique Rocheteau, Manuel Amoros, Maxime Bossis, Marius Trésor, Patrick Battiston, Karl-Heinz Rummenigge, ça ne s’oublie pas même en essayant très fort. Et il y a bien sûr eu le violent assaut impuni du gardien allemand Harald Schumacher sur Battiston, qui a laissé ce dernier inconscient (en France, l’incident est parfois désigné sous l’expression « attentat »). Et les Bleus ont trouvé le moyen de prendre les devants 3-1 en prolongation avant de concéder deux filets et de perdre aux tirs au but. Pour tout vous dire, même ceux qui ne regardaient pas la partie ont souvenance de l’avoir vue. Cela doit clairement relever de la mythologie vintage.

Beaucoup d’encre a coulé sous les ponts, comme disait le poète, par la suite. Il appert que le chancelier de l’Allemagne, Helmut Schmidt, a écrit à François Mitterrand pour le consoler un peu. Le match a été qualifié de troisième guerre mondiale et Schumacher, qui a dit qu’il referait la même chose si l’occasion se présentait, a été comparé à un nazi. De la mesure en tout. Mais l’Histoire ne bascule pas comme ça, sans qu’on lui donne un petit coup de pouce.

Bien sûr, c’est l’Italie qui a finalement tout gagné. Mais que serait-il arrivé si France-RFA avait tourné autrement ? Est-ce qu’on peut dire qu’on ne le saura jamais ?

J’ai essayé : on peut.

 

Ça pourrait être du propre si l’Allemagne passe en finale. Voyez plutôt.

Samedi dernier, lors du match de la Mannschaft contre l’Italie, le médecin de l’équipe, Klaus Edeer, se rend sur le terrain pour venir en aide à Bastian Schweinsteiger, resté étendu au sol. Il se penche sur le joueur, ce qui permet à l’élastique de son caleçon d’être visible pendant quelques instants.

Jusque-là, rien pour se scandaliser. Mais une saisie d’écran faite par le quotidien Bild montre qu’Edeer porte un slip de marque CR7, la gamme de sous-vêtements créée par… Cristiano Ronaldo.

De là à déclarer un traître discret à sa patrie, il n’y a qu’un pas, qu’il est apparemment possible de faire sans tomber et faire semblant qu’on s’apprête à mourir dans des douleurs proprement insoutenables.

Alors, Portugal–Allemagne dimanche ?

1 commentaire
  • Réjean Martin - Abonné 7 juillet 2016 14 h 55

    mythologie, quand tu nous tiens


    même ceux qui ne regardaient pas la partie ont souvenance de l’avoir vue, dites-vous ?

    Et il y a le fameux krach économique de Wall Street de 1929 que certains disent avoir « entendu »...