CANADA!!!

Cette persistante odeur de cuir, ce pourrait bien être celle des sièges baquets de deux jets flambant neufs, mais c'est beaucoup plus sûrement celle des valises avec lesquelles vos dirigeants démocratiquement élus par vous vous confondent. Pour lesquelles ils vous prennent. Qu'ils se plaisent à remplir. Mais attention, vous avez droit au luxe: ce sont des valises diplomatiques. Elles vous permettent de visiter Copenhague sur le bras, et le biller aller-retour est fourni.

En fait, si j'ai rien compris — et il serait normal que je ne comprenne rien puisque, pour faire exotique, j'ai décidé cette semaine de m'abreuver auprès des journaux danois auxquels je suis abonné. Par exemple, l'Ekstra Bladet, un quotidien de la capitale, rapportait, sous l'éloquent intitulé «Ambassadør sparket hjem», que «Canadas ambassadør i Danmark anklages for nepotisme, korruption og penge-misbrug». Pour les deux premières allégations, on s'en tire pas trop mal, la langue d'Oehlenschläger (Adam Gottlob, comme l'appelait sa maman) étant assez limitrophe de celle de J.-B. Poquelin.

Mais penge-misbrug? Ne sachant trop, j'ai téléphoné à mes sources à la cour de la reine Margrethe II, mais elles ont refusé d'accepter les frais. (Il faut dire que la monarchie danoise, la famille Oldenburg, est l'une des plus frugales d'Europe, avec une fortune estimée à seulement 146 millions d'euros. Elle occupe le neuvième rang du continent, ce qui n'est même pas suffisant pour faire les séries. Les meneurs: les Liechtenstein, à 5,05 milliards d'euros.) J'ai donc décidé d'inventer un peu, une fois n'est pas us, tout en faisant appel à la logique cartésienne: penge-misbrug doit certainement vouloir signifier «se faire sacrer à la porte pour exactement les mêmes raisons que celles qui ont conduit à notre nomination», à savoir emporter avec soi la chaude soupe et, si on renverse, que ce soit sur soi.

Car c'est bien ce qui arrive à M. Gagliano, si j'ai rien compris.

On rappellera tout de même pour la postérité qu'au moment où il avait expédié son ministre des Travaux publics dans les verts pâturages du Sjaelland, M. Chrétien avait dit, sans même rigoler juste un peu, que M. Gagliano avait manifesté le désir de «servir le Canada à l'étranger». Ce qui est le contraire de le desservir chez soi.

***

Sans rire, tout est là. Pas facile de déballer tout ça sans rire. Je ne le savais pas. Je n'étais pas au courant. J'étais parti au petit coin pendant que ça s'est discuté, et encore, ça ne s'est même pas discuté. Personne ne savait fichtre rien. Personne ne sait même qui a démarré ce foutu programme de commandites. Si ça se trouve, ça doit être un complot des séparatistes. (Remarquez cependant qu'au fil des jours, le portrait se précise. Personne ne sait toujours rien, mais tout le monde semble mieux savoir qu'il ne sait rien.)

Un jour, le grand pince-sans-rire français Pierre Desproges — celui-là même dont le décès avait été annoncé par un communiqué disant simplement «Pierre Desproges est mort d'un cancer. Étonnant, non?» — s'était retrouvé sur le plateau de Bernard Pivot. Bouillon d'apostrophes, je crois, était l'émission. Pivot avait dit quelque chose comme «Pierre Desproges, vous êtes en chicane avec Dieu... » Et Desproges avait répondu: «Vous savez, c'est lui qui a commencé.»

De même, de même. Si vous avez prêté l'oreille ces heures dernières, vous aurez peut-être ouï des qui ne savent rien dire de ceux qui ne croient pas une nanoseconde à ces mensonges gros comme le gras — en l'occurrence vous et moi, les valises susmentionnées — qu'ils font preuve de «cynisme». Oh le gros mot. Il ne fait pas bon être cynique par les temps qui courent après le couvre-feu et se font prendre les culottes à terre. Vous devriez proposer des solutions constructives à la place. Vous devriez avoir honte.

Pour ma part, à ceux qui me taxent de cynisme, je répondrai toujours en mémoire de Desproges: vous savez, ce sont eux qui ont commencé. (Si d'ailleurs vous êtes taxés de cynisme, un conseil: enregistrez votre cynisme à la Barbade ou aux îles Caïmans. Vous vous en trouverez beaucoup moins taxés.)

Quant à l'électeur moyen, il n'est pas si cynique que ça. À preuve, devinez qui il réélira le prochain appel aux urnes venu. Peut-être qu'on devrait faire des enquêtes publiques sur l'électeur moyen.

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Le plus marrant, et le plus absurde, de cette histoire réside évidemment dans son objet même: des affiches portant le mot «Canada». Canada à l'aréna, Canada au centre d'achats, Canada à la foire du paprika, Canada au Salon de la tourbe en carrés de Sainte-Imelda, Canada Canada Canada j'aime mes Rocheuses même si elles sont en Alberta.

C'est d'ailleurs le deuxième moment, chronologiquement, mais le premier, analytiquement, où l'on vous assimile à des Samsonite à double fond. D'abord, ils vous disent qu'ils ne savaient pas où allait le fric. Mais ils n'auraient jamais eu besoin de ne pas le savoir s'ils n'avaient songé et, pire, cru avant cela que le seul fait de beurrer votre horizon visuel du mot «Canada» vous inciterait à vous anto-interpeller dans votre Ford intérieur: «Tiens, j'avais pas eu le temps d'y penser avec cette vie à mille milles à l'heure et les enfants et les tâches ménagères et le bureau et l'hypothèque et les films en retard au club vidéo, mais le cadre fédératif canadien avec partage péréquationnel des compétences, c'est une maudite bonne affaire. Va falloir que j'en jase avec Minou au souper.»

Comme si vous étiez subliminalement achetable, en quelque sorte. Le Canada s'est d'ailleurs indigné, cette semaine, de ce que, selon toute apparence, vous étiez achetable par n'importe quelle publicité idiote. Plus insultant que ça, tu reçois quelques milliers d'excités qui viennent te dire qu'ils t'aiment à trois jours d'un référendum.

Surtout qu'elle est complètement nulle, cette pub. Canada en lettres minuscules avec un petit drapeau de rien au-dessus du deuxième a, cela fait trop défensif. Il aurait fallu des majuscules en béton, et des points d'exclamation pour montrer que dans Liberal Party, il y a «party». CANADA!!!

Après cela, quand vous auriez senti une odeur de cuir, vous auriez plutôt désiré véhémentement ne jamais perdre votre Stampede de Calgary.

jdion@ledevoir.com

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