La loi du pain

Les saveurs de la Provence ont toujours beaucoup de succès parmi les ingrédients qui mettent en appétit au profit des succès commerciaux de l’été. Il suffit apparemment de bien mélanger le mot Provence à n’importe quelle sauce pour faire croire ensuite qu’on s’apprête à goûter une portion de paradis. La recette a bien sûr ses limites : si les patates en poudre du ministre Barrette étaient rebaptisées « pommes de terre à la provençale », elles n’arriveraient pas plus à satisfaire une population qui étouffe de rage tandis qu’on s’emploie à la gaver de mauvaise foi.

La Provence est devenue un de ces symboles forts avec lesquels les cigales du commerce chantent à tue-tête les plus beaux mirages de l’été. Dans les Cantons de l’Est, des hordes de visiteurs viennent désormais consommer cette illusion en fourrant leur nez dans des champs de lavande. C’est ainsi que tout un monde arrive à se transformer en touriste chez lui, tout en croyant volontiers que les parfums d’ailleurs doivent être vénérés comme les véritables dieux d’ici.

Au moins, la mode des romans d’été consacrés à une Provence soigneusement évidée semble enfin passer. Les « leçons de vie » gonflées à l’hélium, façon Peter Mayle, ont fini par faire de l’air après avoir agité beaucoup de vent. Mais comme par nature le commerce adore le vide, on trouve vite à nous gonfler de la même chose, commercialisé sous un autre nom. Elizabeth Gilbert, l’auteure de Mange, prie, aime, vient par exemple de faire le nécessaire pour que tous les médias du monde rapportent qu’elle se sépare de son mari. Ce qui revient à dire que ses préoccupations de millionnaire imbibée d’une mystique Nouvel Âge seront à nouveau matière à un livre supposément intéressant. Merci la publicité.

La nouveauté du jour chasse celle d’hier. Nos années finissent ainsi par devenir lourdes, chargées à ras bord de divertissements légers. Quand les vacances nous redonnent enfin ce temps que nous vendons, faut-il nous laisser encore étouffer par le commerce d’illusions qui ne nous empêchent pas de nous jeter les uns sur les autres ?

Je ne cache pas avoir passé des étés formidables en Provence. J’y avais tout mon temps. Je tournais autour de Marseille, à goûter les plaisirs des olives, du thym, de la fougasse, des pâtes fraîches à la tomate et au basilic. Au port, j’allais voir le vieux Michel qui parlait de sa pêche d’autrefois tandis que son fils sortait de la cale ses prises du jour. Je vivais là-bas en compagnie de quelques amis qui étaient pour moi une vraie richesse. Ce n’est pas de rêver de la douce Provence qui cause problème, mais d’avoir laissé en sortir la vie au profit de ce qui n’est que commerce mécanique.

Les vraies richesses est le titre d’un livre de Jean Giono. Tout le monde au Québec connaît au moins le grand écrivain pour une de ses nouvelles, L’homme qui plantait des arbres, adaptée à l’écran par Frédéric Back. Un des personnages dessinés par Back trône même, sous la forme d’une immense sculpture végétale, au pied du pont Jacques-Cartier, à l’entrée de Montréal.

Dans Les vraies richesses, Giono raconte que les paysans ont un jour cessé de faire du pain pour vendre du blé, abandonnant ainsi, au nom de la soif du profit, les « gestes premiers » de l’humanité.

À l’heure où les fermiers ne sont plus à même de vivre du terroir, on multiplie paradoxalement les réincarnations des produits qu’ils ont dû abandonner. Tout est « à l’ancienne », si l’on en croit la publicité. Mais il est devenu rare de pouvoir goûter aujourd’hui une chose aussi simple que du bon pain sans se faire chanter tout un refrain dans des commerces pseudo-chics.

À la frontière du Québec avec le Vermont, au bout de l’autoroute 55, une boulangerie artisanale s’est donné pour nom Les vraies richesses en hommage à Giono. Les propriétaires, Jean-Pierre Oddo et Anne-Christine Bru, se sont installés à Stanstead. Ils ont gagné le coeur de tout un pays habitué à manger de l’éponge synthétique qu’on lui faisait passer pour de la mie. Ils ont réintroduit la loi et l’art du vrai pain.

Quand j’entre, la boulangère m’offre un invariable bonjour à l’accent chantant. « Pourquoi on ne parle jamais de vous, mais plutôt de votre mari dans les entrevues que je vois affichées sur vos murs ? » Rien de plus normal, dit-elle. « Ce n’est pas moi qui le fais, le pain », dit-elle. Sans elle pourtant, pas de pain du matin au soir tandis que monsieur travaille dans la nuit.

Les gens s’arrêtent pour prendre un café, manger une bouchée, acheter leur pain quotidien, des pâtisseries aussi. Plusieurs cyclistes dont je suis y font une pause. Les plus gourmands achètent une feuillantine, un assemblage de pâtes feuilletées monté autour de quartiers de pommes sucrées. Des Américains traversent la frontière pour s’en gaver. Il vaut mieux être là tôt, sinon on court le risque de ne plus rien trouver, hormis des miettes.

Or voici que, juste à côté de cette boulangerie artisanale, à un coin de rue de là, s’ouvrira dans quelques jours, comme dans nombre de villages du genre, un Tim Hortons. Je devine déjà que la pâte molle, tantôt trop salée, tantôt trop sucrée, attirera des foules même si tout à côté se trouve le meilleur des pains faits main.

Nous avons faim d’un monde véritable. Et pourtant, nous nous éloignons d’un monde à taille humaine, soumis que nous sommes à « une chaîne sans fin d’esclavage » qui se présente sous les formes de la liberté, mais qui se produit et se détruit « sans créer ni joie ni liberté », pour emprunter les mots de Giono.

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