Les barbares sont-ils à nos portes?

Les kamikazes du Japon n’avaient pu faire échec à la suprématie militaire des États-Unis. Mais les États-Unis d’aujourd’hui, superpuissance mondiale, ne savent comment faire échec aux kamikazes du djihad. Après l’Irak et l’Afghanistan, ils sont aux prises, eux et leurs alliés, avec une guérilla insaisissable. Bombardiers, missiles, drones ne protègent pas leurs propres villes. Des démocraties revoient leur sécurité, au risque de faire reculer les libertés. La peur se répand. Les barbares sont-ils de retour ?

La Grèce antique qualifiait de barbares les peuples ne parlant pas sa langue. On en trouve un vestige dans barbarisme. De nos jours, barbarie désigne tout comportement cruel indigne d’une société civilisée. Ainsi, les terroristes actuels sont traités de barbares, surtout quand ils s’en prennent à d’innocentes victimes. Mais, pour désigner des fanatiques prêts à mourir pour une croyance politique ou religieuse, pourquoi emprunter des expressions étrangères ? L’histoire occidentale, pourtant, n’en manque pas.

Certes, l’honorable « militant » d’aujourd’hui était, à l’époque romaine, un « soldat », mais sans vocation suicidaire. Le djihad arabe fut d’abord un engagement religieux. L’« assassin », lui, tenu partout pour un criminel, aurait, à l’origine, appartenu à une secte musulmane fumant du haschisch et tuant des hérétiques. L’un de ses chefs chercha, dit-on, à faire assassiner Saladin. Et, Richard Coeur de Lion, alors en croisade, aurait eu recours à leurs services pour se débarrasser d’un certain Conrad, marquis de Montferrat !

On doit à Sénèque, ce philosophe que Néron poussa au suicide, une pensée encore d’actualité : « Qui méprise sa vie est maître de celle d’autrui. » Les gladiateurs du cirque n’étaient pas tous des volontaires, mais ceux qui l’étaient se firent une gloire d’y mourir. Et ces premiers chrétiens qui allèrent au martyre plutôt que de renoncer à leur foi, n’en imposèrent-ils pas aux dieux de l’empire ? Cependant, d’autres ne furent pas aussi pressés d’aller au ciel, un « péché mortel » pouvant entraîner une éternité moins glorieuse…

Faute de persécutions, le sacrifice ultime prit alors une forme monastique. Ayant renoncé à tout, des moines devinrent maîtres de l’Église, voire des sociétés. Toutefois, ils ne faisaient pas le voeu de périr pour la foi, sauf dans les ordres militaires, fondés pour la protection des croyants et l’expansion de la chrétienté. Entre-temps, les musulmans ne furent plus les seuls à entrer au ciel par cette voie. Les papes, en effet, garantirent aux croisés morts dans la conquête de Jérusalem le pardon de tous leurs péchés et donc la vie éternelle.

Aujourd’hui, les religions ne sont plus en guerre. Et si des croyants se préoccupent des populations en détresse, il n’en reste guère pour massacrer les « hérétiques » et autres mécréants, sauf en milieux sectaires, souvent liés, comme au Pakistan, à des services politico-militaires. Par contre, d’autres puissances, aspirant à la domination des marchés et des continents, mènent des guerres ouvertes ou sans le nom. Le communisme s’est effondré avec l’Union soviétique, en effet, mais pas le capitalisme ni ses visées mondiales.

Au contraire, dans Joint Vision 2010, une bible du Pentagone, feu John M. Shalikashvili, alors chef de l’état-major unifié, citait en exemple de politiques à suivre avec les alliés « l’élargissement de la communauté des démocraties de libre marché ». Il mentionnait aussi « les droits de passage en haute mer ». Mais il n’avait guère prévu les attentats dans les aéroports internationaux, la fuite du tourisme dans maints pays et des hécatombes aux États-Unis.

Dans l’euphorie du 1er juillet, à l’approche du 150e de la Confédération, les libéraux fédéraux revenus au pouvoir semblaient avoir oublié l’attentat raté contre le Parlement. Pourtant un attentat suicide survenant peu avant le dernier scrutin aurait sans doute fait réélire le gouvernement Harper et jeté le Canada dans une profonde crise. Des soldats canadiens ont été sacrifiés en Europe. Des policiers d’ici risquent leur vie dans des interventions. Mais rien ne secoue un pays comme les tragédies récemment survenues à l’étranger.

Les reculs de l’État islamique au Proche-Orient, loin d’annoncer la fin des combats et des tueries sectaires, annoncent un élargissement de cette violence déjà présente sur d’autres continents. Ce djihad ne s’appuiera pas sur des militaires dissidents comme en Irak et en Syrie, mais sur des convertis radicalisés et vulnérables à des appels relayés par les médias à travers le monde. Preuve a maintenant été faite que des volontaires sont disposés à risquer leur vie, et surtout à la sacrifier, pour une « grande cause ».

Les attentats djihadistes visent à terroriser des sociétés et à démoraliser les institutions. Mais leurs auteurs, contrairement aux terroristes d’autrefois, ne tentent pas de « négocier » en cas de prise d’otages ou, s’ils sont cernés dans leur réduit, de « sauver leur peau » en se rendant aux autorités. Par son « sacrifice » personnel, le djihadiste ne vise pas à éviter une lourde sanction. C’est un plaidoyer pour sa cause et une invitation à suivre son exemple.

Son univers est aux antipodes du technicien qui, dans un bureau confortable, lance d’un drone un missile qui tuera peut-être un ennemi dans une habitation, un convoi ou un village, mais fera parfois d’innocentes victimes. Les sociétés occidentales ne veulent plus que leurs enfants aillent mourir dans des conflits étrangers. Seuls des enfants étrangers payent ce prix. Voilà que des kamikazes viennent les visiter chez elles. Des barbares ?

Comment alors appeler les gouvernements d’ici qui vendent des armes là-bas.

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6 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 4 juillet 2016 06 h 09

    Un amalgame à refuser


    Étrange article qui ne dit rien de nouveau! Une cascade de mots! Faut-il en conclure, comme l'auteur, que les ''gouvernements d'ici en vendant des armes là-bas'' sont aussi des barbares? Mettre sur le même pied de tels gouvernements et les djihadistes qui commettent des attentats-suicides et des tueries aveugles de civils à la mitraillette!!
    Non, cet amalgame est inacceptable et non fondé. Certes on peut débattre de la moralité de vente d'armes, mais de là à mettre celle-ci sur le même pied que les actes barbares commis par les djihadistes, il y a une marge. Une marge à ne pas accepter.


    Michel Lebel

    • Bernard Terreault - Abonné 4 juillet 2016 08 h 47

      M. Lebel occulte le fait que les premiers djihadistes ont été armés et encouragés par les Américains pour combattre le gouvernement d'Afghanistan, allié de Moscou. On a remplacé des communistes au moins à peu près rationnels par des Fous de Dieu. Contrairement à ce que vous dites, le commerce des armes est à mettre sur le même pied que le terrorisme. Il est en un sens pire, car est hypocrite, comme si les armes ne servaient pas, en fin de compte, à inspirer la peur, donc, littéralement, terroriser!

    • Jean-Marc Cormier - Abonné 4 juillet 2016 09 h 22

      Aussi détestables que soient ceux qui commettent des attentats au prix de leur propre vie, ce qu'écrit ici monsieur Jean-Claude Leclerc n'en demeure pas moins vrai: " Par son « sacrifice » personnel, le djihadiste ne vise pas à éviter une lourde sanction. C’est un plaidoyer pour sa cause et une invitation à suivre son exemple. Son univers est aux antipodes du technicien qui, dans un bureau confortable, lance d’un drone un missile qui tuera peut-être un ennemi dans une habitation, un convoi ou un village, mais fera parfois d’innocentes victimes. Les sociétés occidentales ne veulent plus que leurs enfants aillent mourir dans des conflits étrangers. Seuls des enfants étrangers payent ce prix. Voilà que des kamikazes viennent les visiter chez elles. Des barbares ? Comment alors appeler les gouvernements d’ici qui vendent des armes là-bas."

      Que les auteurs de tels attentats soient barbares ne nous exonère pas pour autant de notre propre barbarie. Le commerce des armes (rappelons-nous que les seules armes dites de destruction massive découvertes en Irak et qui étaient pour Bush junior le prétexte pour faire la guerre à ce pays et écraser Saddam Hussein étaient des armes américaines qui lui avaient été fournies lors de la guerre contre l'Iran) a certainement ses aspects barbares. Je conviens donc que ceux qui attaquent des civils chez-nous font preuve de barbarie. Mais je pense aussi que nos états méritent le même titre quand ils font le même boulot dans des pays étrangers pour des intérêts économiques.

  • Michel Lebel - Abonné 4 juillet 2016 10 h 30

    Poussons la réflexion!

    Si on pousse la réflexion un peu plus loin, il faut bien reconnaître que la violence, la barbarie, est en chacun des hommes. Caïn tua son frère Abel... Mais chacun essaye de contrôler sa violence et la contrôle généralement par d'autres valeurs que sont la tolérance, l'amour, la compassion, la fraternité. Et le gouvernements accordent aussi un certain pouvoir en la matière aux appareils judiciaire et policier.

    Mais cette violence est aussi bien présente au plan international. Par les relations internationales de tous genres et le droit international, les gouvernements essayent de la limiter. Mais les guerres et les conflits sont toujours là... depuis fort longtemps. Et les armes et leur commerce florissant, hypocrite et cynique sont aussi toujours là.

    La violence et la barbarie font donc partie de notre triste humanité. Avec des degrés divers dans l'horreur. La mort toute récente d'Élie Weisel, homme de paix, nous interpelle plus que jamais de travailler sans relâche pour celle-ci. La tâche sera très longue et ardue.

    Michel Lebel

  • Nadia Alexan - Abonnée 4 juillet 2016 22 h 53

    Je refuse toutes excuses pour cette barbarie.

    Je conviens que la vente des armes par les Occidentaux est moralement répréhensible. Mais on ne peut pas excuser l'ampleur des attaques perpétrées par les djihadistes contre les innocents et les mécréants, même contre leurs propres frères et soeurs musulmans Shiites. Le problème réside dans le fait que leur cause ne tient pas la route. Ils sont en train de propager l'ignorance et l'obscurantisme. Je soupçonne que ce n'est pas une cause noble qui mérite cette barbarie. De toute manière, ces fous d'Allah trouveront toujours d'autres façons de tuer avec l'arme blanche, par exemple!

  • Yves Côté - Abonné 5 juillet 2016 03 h 12

    Merci...

    Merci ! Merci ! Merci ! Monsieur Leclerc.
    L'ennui toutefois, c'est que vous êtes tant en avance de réflexion sur une majorité de nos dirigeants et des observateurs de la scène publique, que votre texte ne trouvera sans doute, très malheureusement, que peu d'échos...
    Ce qui me semble d'ailleurs se produire dans l'errance de quelques commentaires ici.
    Ce qui ne m'empêche pas de croire que néanmoins, bien qu'à très petits pas, nous avançons tout de même de ces textes qui souvent, semblent trop exigeants à nombre de personnes en termes de remise en question de nos idées préconçues...