La pomme pourrie

La semaine dernière, Denis Coderre ne trouvait pas de mot assez fort pour dénoncer les propos du commentateur sportif de la CBC, Don Cherry, qui, dans la bonne tradition du Canada anglais, traitait ni plus ni moins les joueurs de hockey francophones de lâches.

«Je trouve ça abject et, pour moi, je suis blessé. Il faut arrêter de continuellement entrer dans ce genre de stéréotype», disait le ministre responsable de la francophonie, réclamant un geste dont sa collègue du Patrimoine, Hélène Scherrer, a cependant jugé plus prudent de s'abstenir.

J'imagine combien M. Coderre doit souffrir ces jours-ci à la lecture des nombreux commentaires qui attribuent le scandale des commandites à la nature profondément véreuse des Québécois, dont l'absence de morale est bien connue d'un océan à l'autre. Nous sommes non seulement «pissous» mais profondément corrompus. La pomme pourrie de la fédération.

On pourrait se contenter de hausser les épaules si ce n'était que des inepties des Don Cherry de l'analyse politique, qui ont également découvert depuis longtemps nos fâcheuses tendances au parasitisme, au racisme, au fascisme, à l'antisémitisme et autres «ismes» plus déplorables les uns que les autres.

Il est beaucoup plus troublant d'apprendre que la thèse de la pomme pourrie semble partagée par le bureau du premier ministre Martin. «Le vrai problème, confie-t-on sous le sceau de l'anonymat, c'est le tribalisme déshonorant de la politique québécoise, qui veut qu'on favorise ses amis et que la fin justifie les moyens», écrivait hier un chroniqueur du Globe and Mail, John Ibbitson.

Dieu sait par quel miracle, peut-être en raison de ses origines ontariennes, il semble que M. Martin lui-même n'ait pas été contaminé par cette déplorable culture, si bien symbolisée par Jean Chrétien et la vieille garde libérale, que le nouveau premier ministre, tel un preux chevalier, a si âprement combattue depuis des années.



Il est vrai que le ministre des Finances ne peut pas connaître les détails de chaque programme et que M. Chrétien devait tenir M. Martin d'autant moins informé que leur approche de la question était diamétralement opposée. Ah, s'il avait su...

Précisément. Le National Post révélait hier que M. Martin a été alerté dès le mois de février 2002 des irrégularités qui semblaient être la règle dans le programme de commandites. 2002. La lettre que lui avait adressée à l'époque un haut dirigeant du Parti libéral du Canada, reproduite intégralement par le Post, était aussi précise que pressante. De toute évidence, M. Martin savait, mais il n'a rien fait.

Si commode qu'elle puisse être, la thèse de la pomme pourrie pose tout de même un problème: comment expliquer que les politiciens du Québec perdent soudainement tous leurs principes en matière d'éthique en débarquant à Ottawa? Pourtant, quand ils oeuvrent au niveau québécois, leur comportement se compare très avantageusement à ce qui se fait dans les autres législatures canadiennes.

Bien sûr, il n'est pas difficile de trouver des exemples de gaspillage, d'incompétence ou de manque de jugement dans l'administration des fonds publics québécois, mais les cas de favoritisme comme celui de la firme Oxygène 9 ne sont en rien comparables aux malversations de nature criminelle révélées par le rapport de la vérificatrice générale.

Au Québec, le financement des partis politiques, d'où vient généralement tout le mal, est régi depuis plus d'un quart de siècle par une loi qui fait l'admiration du monde entier et dont le gouvernement Chrétien lui-même s'est récemment inspiré. Assez tardivement, il est vrai.

Si des gens se sont sentis libres de violer toutes les règles dans l'attribution des contrats de commandite, c'est peut-être qu'ils se sentaient autorisés à le faire. Comment s'étonner que certains aient pensé que la fin justifiait les moyens? N'est-ce pas précisément le principe qui avait été appliqué pendant la campagne référendaire? Dès lors, est-il tellement plus grave d'engraisser les amis du régime que de violer les règles de la démocratie?



On ne saura jamais exactement combien d'argent de toute provenance a été englouti afin de permettre au NON de l'emporter en 1995, en flagrante violation des dispositions de la Loi sur la consultation populaire. Face à la nécessité de maintenir l'unité du pays, aucune règle ne tenait. Tous les coups étaient permis, y compris la naturalisation précipitée d'immigrants par régiments entiers.

Si, contre tout bon sens politique, de nombreux souverainistes réclament aujourd'hui la tenue d'élections référendaires, c'est qu'ils ont acquis la conviction qu'il ne sera jamais possible de tenir un référendum dans des conditions neutres.

L'idée selon laquelle les moeurs politiques québécoises sont foncièrement corrompues, comme l'illustre si opportunément le scandale des commandites, s'accompagne de la conviction non moins profonde qu'il ne peut y avoir de véritable démocratie au Québec. La résurgence périodique de la menace souverainiste — véritable atteinte à la morale universelle, à en croire Stéphane Dion — n'en est-elle pas la preuve?

La loi sur la clarté partait d'ailleurs de ce principe méprisant. Laissés à eux-mêmes, les Québécois vont immanquablement se faire manipuler par le PQ et ses perfides alliés. Ottawa a donc le devoir de les protéger contre eux-mêmes.

Dans un article intitulé «De quelques obstacles à la démocratie au Québec», paru en 1958, Pierre Elliott Trudeau écrivait: «En un mot, les Canadiens anglais se sont pendant longtemps comportés, en politique nationale, comme s'ils croyaient que la démocratie n'était pas faite pour les Canadiens français.» Pourquoi auraient-ils changé d'idée puisqu'ils nous croient toujours à l'époque de Duplessis?

mdavid@ledevoir.com

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