Revue de presse - Le tribalisme et les visières

«La vraie source» de l'affaire des commandites? Selon des conseillers de Paul Martin qui, «sous le couvert de l'anonymat», se sont confiés à John Ibbitson du Globe and Mail, «c'est l'antique et condamnable tribalisme qui imprègne la politique québécoise, dans laquelle les amis se font des faveurs, où les règles sont faites pour être violées et où la fin justifie de ne pas trop enquêter sur les moyens». Selon ces mêmes conseillers de Martin, «Jean Chrétien incarnait cette culture politique». Et la véritable raison de déclencher une enquête publique, c'est de «casser le pouvoir de cette vieille garde corrompue que M. Martin a combattue depuis tant d'années».

Bref, la guerre est déclarée au sein du Parti libéral. Car après avoir tenté plusieurs stratégies d'évitement, pointant d'abord Alfonso Gagliano, puis un «groupe de fonctionnaires», Paul Martin a implicitement visé son prédécesseur.

C'est une première dans les annales de la politique canadienne, dit Jeffrey Simpson, dans le Globe and Mail. Il est arrivé parfois qu'un nouveau premier ministre prenne ses distances d'avec son prédécesseur, qu'il se targue de faire les choses différemment, etc. Mais habituellement, «le nouveau chef, dans l'intérêt de l'unité du parti, pour projeter une bonne image, tentait d'envelopper les différends dans une apparence de civilité». Paul Martin, lui, a lancé un «Just watch me» à la Trudeau à ceux qui lui demandaient si des têtes risquaient de rouler. Un scénario risque bien de se produire: «M. Chrétien sera le premier premier ministre canadien à témoigner dans le cadre d'une enquête publique pour défendre sa conduite lorsqu'il était au pouvoir, un peu comme le premier ministre Tony Blair à la commission Hutton.»

Certains croyaient que le transfert de pouvoir de Chrétien à Martin permettrait d'enterrer la hache de guerre entre les deux hommes. Au contraire, affirme Simpson. Non seulement les proches de Chrétien se sont tous fait montrer la porte, mais Martin et ses conseillers sont «furieux devant le gâchis» laissé par la bande du petit gars de Shawinigan. «Ils l'accusent d'avoir dépensé à l'avance tous les surplus fédéraux; d'avoir mal agi dans l'affaire Arar; d'avoir bousillé les relations avec les États-Unis. Le pire de tout cela: ils savaient que le rapport de la vérificatrice générale était une bombe à retardement politique qui exploserait au visage de M. Martin dès que M. Chrétien partirait.» Maintenant que Paul Martin a attaqué Jean Chrétien, dit Simpson, il faut s'attendre à ce que ce dernier rétorque. Comment s'y prendra-t-il? On l'ignore pour l'instant. «Mais il y aura une réplique. Soyez-en sûr.»

Selon John Ibbitson, aussi du Globe, cette guerre rappelle celles qui éclatent régulièrement au sein du parti dominant au Japon. «Si les libéraux remportent les élections, malgré cette guerre intestine, cela voudra dire que le Canada est vraiment devenu un pays à parti unique avec une charte des droits. Comme le Japon.»

Autres comparaisons internationales... Selon Michael Harris, du Ottawa Sun, lorsque Paul Martin affirme qu'il ne savait rien du scandale des commandites, il fait penser à Bill Clinton qui nia lui aussi longtemps «avoir eu une relation avec une jeune stagiaire». Il rappelle aussi le ministre de l'Information de Saddam Hussein, qui «déclara que l'Irak avait battu les Américains tout en se faisant presque écrasé par les tanks des GI».

Selon certains, comme William Watson, tout ce qu'il y a de scandaleux, dans l'affaire des commandites, c'est l'argent qui a pu être volé. Rien de terrible à inonder une partie d'un pays de propagande. Colby Cosh, dans le National Post, s'inscrivait en faux contre cette thèse, hier, et dénonçait le caractère «nord-coréen» de l'entreprise des commandites. Bien qu'il y ait «de la paranoïa dans l'attitude de bon nombre de Québécois», écrit Cosh, devant leurs «inquiétudes», devant leurs «aspirations nationales», tout ce que les libéraux ont trouvé à proposer, c'est «des affiches! des murales! des cahiers à colorier! des drapeaux pour tout le monde!». Au fond, c'est comme s'ils s'étaient dit à propos des Québécois: «Nous n'avons qu'à rappeler à ces "Pepsi" retardés toutes les belles choses qu'Ottawa fait pour eux et leur faire voir à quel point l'unifolié est beau. Ensuite, ils vont rentrer au bercail!»



Des «Pepsi»... avec une visière, comme certains diraient. Les chroniques ont été nombreuses cette semaine pour défendre le coach Don Cherry. Certains, comme Bob Macdonald, du Toronto Sun, ont choisi la voie scientifique: ce que dit Cherry se vérifie dans les statistiques. «C'est effectivement les francophones et les Européens qui portent le plus la visière dans la ligue.» Autrement dit, «lorsque les armées de la political correctness canadienne se mettent en marche, la première victime est la vérité». Dans la même veine, Link Byfield, dans le Calgary Sun, s'en prenait à la ministre d'État au Multiculturalisme, Jean Augustine, qui a condamné les propos de Cherry. Pour Byfield, si Cherry s'en était pris aux Américains, ou aux Européens, ou aux chrétiens, il n'y aurait jamais eu de tollé ni d'enquête pour racisme. «C'est parce qu'au Canada, personne ne peut critiquer quelque race (sauf les Blancs), quelque sexe (sauf les hommes) ou quelque orientation sexuelle (sauf les hétérosexuels).» Selon Byfield, le Tiers-Monde est plein de personnes comme Augustine et ses prédécesseurs Hedy Fry et Elionor Caplan. «Ces démagogues sont peut-être ridicules, mais elles ne sont pas drôles. Elles représentent une menace pour nos droits fondamentaux et on doit les combattre le plus possible.»

Notons enfin que le célèbre joueur de hockey Bobby Orr a aussi pris la plume pour défendre Don Cherry, hier, dans le Globe. «Si vous ne l'aimez pas, changez de poste!», écrivait-il, tout en précisant qu'il avait «droit à son opinion».

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