Crise terminale?

On a rarement vu une réaction aussi unanime. Hors du Royaume-Uni, le Brexit ne trouve grâce à peu près nulle part dans le merveilleux monde des médias. Il n’y avait même pas besoin de lire les articles pour le comprendre. Ici, on a illustré la décision, pourtant démocratique, du peuple britannique par des photos de prolétaires gros et gras. Là, par des chômeurs buvant de la bière. Quand on n’a pas laissé entendre qu’il s’agissait d’une bande d’ignorants qui méritaient à peine le droit de vote. On parle ici tout de même de 52 % des électeurs britanniques.

Mais, peu importe. Chacun aura compris qu’en cette période d’antiracisme exacerbé, il demeurait permis de tirer à vue sur les vieux, les pauvres, les ouvriers et les chômeurs. Combien de fois n’a-t-on pas entendu que la jeunesse britannique avait voté pour l’Europe ? C’est pourtant un mensonge éhonté !

Les sondages montrent en effet que le parti de la jeunesse n’était ni celui du « Leave » ni celui du « Remain », mais celui de l’abstention. Environ 64 % des 18-24 ans n’ont pas daigné se présenter à un bureau de vote. Ce qui n’a pas empêché les plus européistes, comme l’ancien député européen Daniel Cohn-Bendit, d’affirmer que « le passé avait décidé de l’avenir ». Histoire probablement de porter aux nues une jeunesse… abstentionniste !

Le jeunisme est pourtant un jeu dangereux. En France, le parti qui attire le plus de jeunes se nomme le Front national. Depuis quand l’âge est-il devenu un critère politique ? Au contraire, on peut penser que, malgré ses qualités, la jeunesse est plus susceptible d’être victime des idéologies.

Pour peu que l’on sorte des discours moralisateurs à la Justin Trudeau sur l’« ouverture à l’autre », le geste des Britanniques n’est finalement pas si surprenant. Cela fait plus d’une décennie que les peuples qui composent l’Union européenne ne veulent plus de cette tour de Babel qui se construit malgré eux. Chaque fois qu’on daigne le leur demander, ils le manifestent bruyamment.

Les Danois, les Irlandais et les Grecs ont tous dit non à un moment ou un autre à l’Union européenne. En 2005, deux pays fondateurs du marché commun, la France et les Pays-Bas, donnèrent le coup de grâce au projet de constitution européenne. Un vote accueilli par le mépris puisque les principales dispositions de cette même constitution furent réintroduites dans le traité de Lisbonne. Cette fois, sans consulter personne.

 

Le vote du 23 juin dernier n’a fait qu’exprimer la révolte sourde qui grondait bien avant la crise de l’euro et celle des migrants. Il se pourrait que le Brexit ne soit que la crise terminale. Les Britanniques, d’ailleurs, ne s’y sont pas trompés en pointant une particularité de l’Union européenne qui en fait une organisation à nulle autre pareille. Selon ses propres statuts, celle-ci vise à favoriser une « union sans cesse plus étroite » entre les peuples européens. Dans son célèbre discours du 5 mai 1992 devant l’Assemblée nationale française, le regretté Philippe Séguin avait bien montré qu’en adhérant à un tel traité, les parlementaires français aliénaient aveuglément et pour toujours une souveraineté nationale qui ne leur appartenait pourtant pas, puisqu’ils n’en étaient que les dépositaires. Or, en démocratie, ce que le peuple fait, il peut aussi le défaire. Les Britanniques nous en donnent la preuve.

On se gausse à Bruxelles et à Paris de la lenteur de Londres à invoquer l’article 50 du traité de Lisbonne et à lancer les négociations qui pourraient prendre deux ans. Il est pourtant normal que Londres se donne le temps de se choisir un nouveau premier ministre, d’autant que rien ne l’oblige à aller vite. Peu importent les cris d’orfraie de François Hollande. Les Britanniques savent très bien que, à moins d’un an des présidentielles, jamais un président français n’a eu si peu de poids en Europe.

Il semble aujourd’hui évident que Londres souhaiterait plutôt négocier directement avec l’Allemagne. Les récentes négociations avec la Grèce et la Turquie n’ont-elles pas été menées personnellement par Angela Merkel ? Pourquoi en irait-il autrement avec Londres ? Lors du dernier sommet européen, la chancelière s’est montrée beaucoup plus conciliante que la France. Et pour cause, les intérêts économiques allemands sont tels au Royaume-Uni que jamais Berlin ne laissera Londres sortir du marché unique.

L’enjeu de ces négociations, qui sont probablement déjà commencées en sous-main, consiste pour les Britanniques à conserver tous les avantages du marché unique, dont jouissent déjà les Norvégiens (avec l’Association européenne de libre-échange). Mais il consiste aussi à protéger le plus possible les intérêts de la City tout en se soustrayant à la libre circulation des personnes qui rend impossible le contrôle de l’immigration. Londres cherche donc un statut particulier qui s’inspirerait à la fois de celui de la Norvège et de celui de la Suisse. Après tout, le PIB britannique fait huit fois celui des Helvètes et celui des Norvégiens !

Les experts ont raison de se demander si au bout de ce long processus Londres sera toujours membre de l’Union européenne. Mais il s’agirait alors d’une Union européenne radicalement transformée et pour ainsi dire méconnaissable.

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30 commentaires
  • Yves Côté - Abonné 2 juillet 2016 02 h 53

    Curieux...

    L'argument qui fait plus que tout autre monter l'angoisse à son point culminant du coté des "remain", c'est l'incertitude.
    Dans tous les argumentaires de ceux-ci, la chose tombe sous le sens pour peu qu'on écoute et observe les uns et les autres.
    Pourtant, la vie n'est-elle pas une incertitude continue ?

    Curieux, cette peur montante de la vie elle-même qui alimente tous les extrêmes politiques et culturels.
    Non ?

    • Pierre Fortin - Abonné 3 juillet 2016 12 h 36

      Bien sûr qu'il s'est agi d'incertitude, dans les deux camps d'ailleurs.

      L'ignorance des affaires publiques sciemment entretenue par des démagogues qui ne font que jouer de la peur, des préjugés et des scénarios catastrophes, en n'ayant pour objectif que la servitude des masses humaines, ne peut mener qu'à l'incompréhension et au doute.

      Les politiciens démagogues, plus intéressés par leur intérêt partisan qu'à celui de la nation, savent exploiter les émotions les plus triviales pour arriver à leurs fins. Le Brexit est le résultat d'une telle campagne de carnaval.

  • Christian Montmarquette - Abonné 2 juillet 2016 07 h 42

    Bravo!

    Un excellent article à lire et à rediffuser.

    Et comme de fait, il semble y avoir une quasi-conspiration médiatique anti-Brexit. Et elle mérite d'être vivement dénoncée comme vous venez de le faire avec beaucoup d'éloquence.


    Christian Montmarquette

    • Raymond Labelle - Abonné 2 juillet 2016 11 h 07

      Vous voyez cher ami, il m'arrive d'être d'accord avec MBC et il vous arrive d'être d'accord avec M. Rioux (ce qui peut m'arriver aussi). Mais les bras ne m'en tombent pas.

      Signé: celui qui n'en manque pas une. :0).

    • Cyril Dionne - Abonné 3 juillet 2016 12 h 01

      Diantre, je suis d'accord avec vous M. Montmarquette.

      Cette chronique me fait penser à ce qu'avait dit un prêtre catholique évoluant dans un milieu défavorisé il y a quelques années de cela. Il ne pouvait pas comprendre pourquoi à tous les jours, il y avait des nouveaux immigrants qui arrivaient et qui faisaient compétition pour les mêmes emplois avec les gens de ce quartier. Ce n'est pas par méchanceté qu'il disait cela, mais parce que cela ne faisait aucun sens.

      Mais il y aura toujours nos bien-pensants et donneurs de leçons qui s'objecteront si on parle de réduire les taux d'immigration. Ils aiment quand l'offre est toujours plus grande que la demande dans le milieu du travail puisque cela sert à maintenir les salaires à leur plus bas niveau. Pensez-y, aux États-Unis, 75% des Américains n'ont pas eu d'augmentation salariale en 40 ans.

      Évidemment, les "statuquoïstes", eux font partie de la classe aisée aux paradis fiscaux, pour ne pas dire du 1% comme un certain Justin dit de "Bieber" Trudeau. Vous ne les verrez jamais côtoyer le menu fretin à part quand c'est le temps de prendre un "selfie" pour donner l'impression que le bien-être des autres leurs tiennent à cœur.

      Pour nos générations d'enfants rois et nos bobos qui revendiquent la mondialisation et la supposée ouverture vers l'Autre, eh bien, ils ne prennent même pas la peine de s'exprimer démocratiquement lors des élections. Évidemment, lorsque le vote du référendum n'a pas tourné en leur faveur, ils ont pris la rue pour dénoncer ce processus hautement démocratique. Fait insolite, les jeunes des régions étaient en faveur du BREXIT. Ils veulent le beurre, l'argent du beurre et que la société leur fasse un beau sourire avec cela.

      Ceux qui méprisent la classe ouvrière, les moins nantis, les pauvres et les moins éduqués, ne mérite pas notre attention. Ce qui s'est passé en Angleterre, ce qui se passe aux États-Unis avec Donald Trump présentement, sera bientôt à l'affiche ici. Attachez bien vos tu

  • François Dugal - Inscrit 2 juillet 2016 07 h 44

    Les bien-pensants

    Monsieur Mathieu Bock-Côté a bien résumé la situation par cette tirade :
    "Salauds de pauvres, abjects vieillards".

    • Sylvie Lapointe - Abonnée 2 juillet 2016 12 h 12

      De nombreux bien-pensants autoproclamés sont convaincus que leur opinion est la vérité. Cela leur donne la chance de se placer très au-dessus des autres, ce qui est flatteur pour leur égo. Mais avec des chroniques comme celles de C. Rioux et de M. Bock-Côté, que vous mentionnez et qu’il vaut la peine de lire, ces bien-pensants autoproclamés se font remettre à leur place, ce qui est en soi une excellente chose.

  • Pierre Bernier - Abonné 2 juillet 2016 07 h 48

    Éclairant !

    Les méandres de l'épaisseur du réel démontre que l'état de la question est d'abord une question d'État !

  • Michel Blondin - Abonné 2 juillet 2016 08 h 36

    Renversement de Goliath

    Devant les réactions déformées des médias, peut-on croire qu'ils sont plus près des gens de pouvoir et d'argent!

    Qu'il est plus facile de saler la plèbe qui n'a pas d'organisme pour faire du lobbying alors que les transnationales affairées à leurs paradis ont de quoi se faire servir le petit déjeuner par des médias devenus aussi des affaires!

    Ce qui surprend, ce sont les réactions des médias qui malgré d’autres sondages ont préférés véhiculés, par personnes interposées bien sûr, des informations contradictoires ou déformées. Les sondages "oubliés" donnaient pourtant l’avantage au Brexit. Aussi, il était facile de vérifier d’autant plus que c’est un phénomène connu mondialement, que les jeunes votent peu. Que de les opposer aux vieux étaient un coup bas.

    La démocratisation de l’information par le réseautage d’accès facile commence à faire voir les tricheries et des petits secrets derrière les rideaux qui se monnaient et accompagnent les dérives de la démocratie. Elle est plutôt une autocratie contrôlée par de vieux schnock et de jeunes loups qui s’empiffrent par effet de levier sur le plus grand nombre.

    Et les élus qui gouvernent s’assurent d’être réélus avec les fonds de ces mêmes personnes les plus riches. Les quelques milliards perdus en valeur estimée de richesse en peu de temps par ces plus riches vaut bien la petite monnaie que coûte le lobbying. Ils sont capables de sondages de dernières minutes bidon.

    L’efficacité vaut tire prend son sens quand le avides de pouvoir, le prennent en maquillant la réalité. Quitte à la découvrir plus tard. Trop tard!

    Le monde est petit pour faire comprendre que toutes ces personnes se connaissent bien. Ils deviennent du petit monde qui coule et crache sur ceux, supposés que des vieux, des peu-instruits et des sans-têtes, mais qui depuis quelques siècles ont fait leurs gloires de pères en fils.

    Mais, avec les résultats de ce référendum, il y a un renversement de Goliath qu’il faut suivre