Fuir le quotidien

Justyna Bargielska a placé ses Petits renards au cœur d’un quartier populaire de Varsovie.
Photo: iStock Justyna Bargielska a placé ses Petits renards au cœur d’un quartier populaire de Varsovie.

C’est ce qu’on pourrait appeler une curiosité littéraire. Forme hybride, récit fragmenté, narration bicéphale, ton décalé : du début à la fin, on ne sait sur quel pied danser. Complètement déjanté.

Premier livre traduit en français de la poète et romancière polonaise Justyna Bargielska, née en 1977, Petits renards regorge d’inventivité. L’univers dans lequel on glisse semble surréel. On patauge entre le fantasme, le rêve et le souvenir.

Les pensées s’entrechoquent, l’agencement des phrases surprend. Ça va dans tous les sens. On voltige de branche en branche, sans savoir où on va. Mais comme on y va. Magie de la prose.

Le plus étrange, c’est que tout évolue dans un quotidien on ne peut plus banal, terre à terre, petits gestes concrets à l’appui. Autrement dit, ça divague, ça délire, mais dans un contexte routinier.

Peut-être s’agit-il justement, dans Petits renards, de pallier le manque de magie du quotidien, de s’extirper de tout ce qui fait entrave à la surprise, à la découverte, au désir ?

Photo: iStock Justyna Bargielska a placé ses Petits renards au cœur d’un quartier populaire de Varsovie.

Nous sommes dans un quartier populaire de Varsovie, au jour le jour. Deux voisines d’un immeuble à logements situé à proximité d’une forêt vont prendre tour à tour le récit en main. Un récit livré sur fond de bavardages, de conversations à bâtons rompus.

« Hé, les poulettes, vous avez déjà fricoté avec un voyou dans les bois ? Parce que moi, si. » Ça commence ainsi. Celle qui s’exprime se présente comme une chercheuse militante. Elle offre aussi des ateliers d’écriture à ses heures. Elle vit seule. Elle a fait une croix sur l’amour après la mort par accident, sous ses yeux, de son copain, un homme marié.

C’est ce qu’elle dit. Et de nous raconter par petits bouts les détails de cette relation intense qu’elle a eue avec son copain mort. Et d’ajouter : « À cette époque-là, j’étais prête à pleurer aux toilettes en train de faire pipi lorsqu’au lieu d’un texto de mon copain, je recevais un texto d’une copine qui venait d’accoucher. J’étais prête à pleurer toutes les larmes de mon corps alors qu’il fallait simplement s’essuyer et se lever. »

Et d’émailler ses souvenirs par des bouts de conversation avec les gens qu’elle croise et recroise, au hasard du quotidien. Et ainsi de suite. Tous les moyens sont bons pour retarder le moment d’arriver au but, de cracher le morceau, semble-t-il.

Les détails de ses rêves étranges ne nous sont pas épargnés. Ni ceux de sa vie en solitaire non plus. « Je me masturbe pour savoir que je peux toujours compter sur moi. Mais jamais sous la douche comme les hommes. Il suffit que j’imagine le coût que ça représenterait pour la planète pour que ça me donne la nausée. » Plus loin : « Je m’étais couchée sans me démaquiller, j’ai touché le fond. »

 

Une vie de femme

Dans les faits, on le sait depuis le début, elle a remis ça. L’amour. Avec le voyou dans les bois, un homme mystérieux recherché par la police. Puis arrêté. Fin de l’aventure.

Parallèlement, sa voisine, mariée, deux enfants, ex-journaliste ménagère le jour et rédactrice pour un petit journal le soir, replonge dans ses propres souvenirs. Elle aussi a une façon plutôt décousue, incongrue, de dire les choses. Elle aussi rêve beaucoup. Et elle n’est pas pressée de raconter son aventure extraconjugale, puisque c’est bien de cela qu’il s’agit.

Elle n’en mène pas large. Dépressive, disons le mot. Mauvaise mère, elle fait peur à ses enfants, menace de se volatiliser par les tuyaux d’évacuation. « Si jamais l’envie de m’enfuir par le tuyau d’évacuation de la baignoire me prend de nouveau, leur ai-je dit, je vous promets de vous emmener avec moi. »

Quant au mari : « J’ai pendant longtemps tellement voulu avoir un enfant de plus, mais mon mari n’a été d’accord que pour un chien. Il a été tellement gentil, disais-je à mes copines, ce chien, que désormais je boufferai des contraceptifs sans regret et pas comme avant, en avalant des larmes. Je les boufferai sans faire de chichi et sans m’étrangler. »

Peu à peu on en vient à comprendre que les deux voisines, qui se croisent de temps en temps, ont partagé, sans le savoir, le même amant : le fameux voyou en question. Mais peu importe.

Ce n’est pas tellement l’histoire qui nous tient dans Petits renards. Même si l’auteure nous réserve de mauvaises et bonnes surprises. C’est ce qu’il y a dessous.

Ce qui ressort, c’est tout ce qui se joue dans la maternité, les grossesses, les fausses couches, le couple, la sexualité, l’amour. Le désir. Le besoin de s’évader, de sortir de soi-même. L’envie de disparaître, jusqu’à vouloir mourir.

Ce qui ressort, c’est la vision complémentaire qu’ont les deux narratrices de ce qui fait une vie de femme. Et cette façon particulière qu’elles ont, chacune de leur côté, d’avoir l’air de s’égarer, de balancer des balivernes. Alors qu’elles sont complètement dans le sujet au final.

«Il arrive que le soleil se cache derrière une montagne et que la nuit tombe, mais cela ne signifie pas qu’on puisse tout de suite se dire que ce jour-là on est mort ou qu’on est tombé amoureux. On peut toutefois déjà louer cette journée incompréhensible, cette journée dont la signification nous échappe, et cela peut être agréable aussi, même s’il s’avère plus tard que ce jour-là, on n’a pris part ni à la mort ni à l’amour.»
 
Extrait de «Petits renards»

Petits renards

Justyna Bargielska, traduit du polonais par Agnieszka Zuk, Les Allusifs, Montréal, 2016, 144 pages