Le dieu des livres

Chez Eric McCormack, on est dans le pur jeu de l’intelligence scripturaire, dans le monde des Borges et compagnie, des manuscrits anciens, des éditions princeps et des incunables aux caractères biscornus, dans cette incessante quête du mystère des livres eux-mêmes.
Photo: iStock Chez Eric McCormack, on est dans le pur jeu de l’intelligence scripturaire, dans le monde des Borges et compagnie, des manuscrits anciens, des éditions princeps et des incunables aux caractères biscornus, dans cette incessante quête du mystère des livres eux-mêmes.

Eric McCormack aime les mystères. Les « résistants », comme on le dit de certains sacs poubelles. Dans Mysterium (1999), il racontait le sort des habitants de la petite ville de Carrick, en Écosse, décimés par un mal étrange, une forme de logorrhée qui les faisait parler jusqu’à l’épuisement, comme ce pape dont on dit qu’il est mort du hoquet. Refusant la forme de facilité qui aurait consisté à proposer une éventuelle explication scientifique ou fantastique du phénomène, l’auteur, après avoir épuisé hypothèse sur hypothèse, finissait par conclure à un « cas probable de justice poétique ».

Dans L’épouse hollandaise, McCormack, citant un obscur médecin et auteur de la Renaissance du nom de Basilius, affirmait que « les mystères sont parfois préférables à la connaissance ». Dans Le nuage d’obsidienne, son dernier ouvrage traduit en français, l’écrivain canadien né en Écosse se montre fidèle à cette mémorable maxime.

Je défie quiconque de lire le prologue de ce roman sans être aussitôt saisi de l’impérieux désir de connaître la suite, de trouver la clé. C’est une frénésie qu’il est tentant de comparer aux inexplicables accès de prolixité des villageois de Carrick : on est dans la pulsion, l’abandon à une sombre magie. On veut lire !

Photo: iStock Chez Eric McCormack, on est dans le pur jeu de l’intelligence scripturaire, dans le monde des Borges et compagnie, des manuscrits anciens, des éditions princeps et des incunables aux caractères biscornus, dans cette incessante quête du mystère des livres eux-mêmes.

La comparaison elle-même ne sortirait pas d’un certain ordre des choses puisque, comme nous pouvons l’apprendre en lisant Le nuage d’obsidienne : « Certains métaphysiciens érudits de l’antiquité croyaient que toute chose en ce monde était un symbole de tout le reste […] qu’en un sens, elles se reflétaient les unes les autres, en miroir. »

Les romans de McCormack sont ainsi : de subtils jeux de miroirs où les histoires semblent s’emboîter et se renvoyer leurs significations à l’infini, en autant de mises en abîme pourtant situées aux antipodes de la posture de l’écrivain auto-conscient se regardant écrire. Chez Eric McCormack, on est dans le pur jeu de l’intelligence scripturaire, dans le monde des Borges et compagnie, des manuscrits anciens, des éditions princeps et des incunables aux caractères biscornus, dans cette incessante quête du mystère des livres eux-mêmes, de leur aléatoire transmission, de leurs échos surnaturels et des sens profonds dont ils font résonner nos vérités personnelles.

En même temps, ça se lit comme du roman policier. On songe à Robertson Davies pour l’érudition. Davies fut, il y a quelques années, cette passade des lecteurs québécois. Qui le lit encore ? McCormack, lui, vu de Montréal, est toujours, à 78 ans, le secret le mieux gardé de la littérature canadienne, au sommet de laquelle il trône aujourd’hui.

McCormack, c’est Mozart

Le nuage d’obsidienne offre un magnifique exemple de ces enquêtes livresques érudites qui forment, depuis Le nom de la rose d’Eco, pratiquement un genre en soi, aujourd’hui encombré de sous-imitateurs de Dan Brown. Des tonnes de Salieri pour un Mozart, ainsi va le monde, ce commerce toujours recommencé entre les lumineux coups de tonnerre du génie, les laborieuses compromissions du simple talent, les traditionnelles injonctions de bronzer idiot et autres tendances lourdes du marché. Eric McCormack, c’est Mozart…

Son enquête érudite se double du récit autobiographique fictif d’un héros ballotté par les hasards de la vie, l’étroite imbrication de la chose écrite et des détours de l’existence faisant figure ici de postulat annoncé par le narrateur dès le fascinant prologue susmentionné : « […] comme si le livre et ma personne étaient en un sens inextricablement liés. N’est-ce pas ce que ressentent tous les lecteurs qui fréquentent certains ouvrages ? »

Le nuage d’obsidienne raconte le croisement de deux trajectoires, celle d’un livre et celle d’un homme, qui se rencontrent dans une bouquinerie miteuse de la ville mexicaine de La Verdad (« La Vérité »), où se tient un congrès de l’industrie minière — le toponyme se voulant sans doute un clin d’oeil au lecteur qui fait ses premiers pas dans une histoire dont un des fils conducteurs est une ode aux effets prodigieux de la fiction.

Le héros, Harry Steen, voyage à travers le monde pour un fabricant de pompes et de systèmes de ventilation industriels basé à Camberloo (sic), au Canada. Aussi bien dire qu’il aide les réputées compagnies minières de ce pays à éventrer, en Amérique du Sud, en Afrique et ailleurs, les terres ancestrales de pas mal de peuples autochtones à l’aide d’un bétail humain souterrain adapté aux réalités de l’économie locale. Sa conscience s’en accommode tant bien que mal. Steen est un idéaliste repenti, devenu plutôt pragmatique avec le temps. Il en est aussi venu à se méfier des dégâts causés par les idéalistes, comme son ami Dupont, le médecin humanitaire québécois rencontré en Afrique, qu’il retrouve, plus tard, aux commandes d’un ténébreux projet de recherche sur l’esprit humain et les effets de certaines lobotomies ciblées. On pense, cette fois, à ces protocoles expérimentaux de destruction du libre arbitre jadis échafaudés par des universités canadiennes grâce aux généreux pipelines de fric mis en place par une variété d’organismes plus ou moins occultes du pays voisin. McCormack connaît son histoire canadienne.

De quelle manière le contenu des pages noires d’humidité d’un livre ancien amènera, des années plus tard, le narrateur à faire ce constat : « une chose m’appartiendrait toujours, à moi seul : l’expérience de la découverte du Nuage d’obsidienne. Quand j’ai ouvert ce vieux quarto pour la première fois, […] j’aurais presque pu croire que le livre m’attendait, qu’il m’avait en un sens choisi », c’est là un mystère que le romancier prend bien son temps — le temps d’une vie — pour dévoiler. « […] les découvertes véritablement enthousiasmantes, dit un personnage, se font souvent de cette manière fortuite… comme si le dieu des livres était à l’oeuvre. »

Chez McCormack comme chez Borges, nous évoluons à l’intérieur d’une Bibliothèque qui n’est autre que le monde. « […] j’imaginais ces forêts primaires défilant de part et d’autre comme les rayonnages de certaines bibliothèques infinies, remplis de livres tous semblables d’aspect. »

Pas tous, en fait.

Le nuage d’obsidienne

Eric McCormack, traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel-Guej, Christian Bourgois éditeur, Paris, 2016, 478 pages