La république hypocrite

Hier, j'ai vu le mot fuck imprimé dans mon journal, en grosses lettres. Ce n'est pas un mot que j'emploie souvent, mais c'est un mot qui existe dans le dictionnaire anglais et qui, utilisé à bon escient, dit bien ce qu'il veut dire. Chaque mercredi soir, je m'installe devant mon téléviseur avec un plaisir anticipé et j'attends avec impatience que commencent les aventures des Bougon, ma famille préférée. Ils ont la fraude et la vulgarité joyeuses, leurs blasphèmes viennent naturellement et leur grossièreté me renvoie à des familles que j'ai connues dans mon enfance ou à des conversations entendues dans des bars qui existent un peu partout.

Le samedi, je manque rarement la perversion pédante de Thierry Ardisson, pour qui la copulation ou, du moins, la conversation à propos de celle-ci tient lieu de culture et de marque de commerce. Pendant ces émissions, je me surprends souvent à dire ou à penser: heureusement que nous ne sommes pas des Américains. Car si nous l'étions, Le Devoir n'aurait pas imprimé le mot qui commence par la lettre f, la famille Bougon serait interdite d'existence et Ardisson, pour satisfaire ses obsessions, devrait se recycler en propriétaire d'agence de rencontres.

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Heureusement, les Américains ne sont pas à l'abri d'un bris technique ou d'un velcro défectueux. Ce qui, il y a deux semaines, nous a valu le joli sein de Janet Jackson pendant le spectacle de la mi-temps du Super Bowl. L'incident a provoqué plus de protestations que le déclenchement de la guerre en Irak, obscénité suprême, accueillie par une ovation de toute la glorieuse nation. Cette semaine, sénateurs et représentants tenaient des commissions parlementaires sur le «toton» de Mme Jackson. Le président de la FCC, le CRTC canadien, ému et scandalisé comme un bigot victorien, a soutenu qu'il était temps que le Congrès américain se penche sur la dépravation qui envahit son pays. L'organisme qu'il préside a reçu plus de 250 000 plaintes. Évidemment, sous prétexte d'information, les chaînes d'information continue ont diffusé des centaines de fois les images qui mettaient en état de péché mortel cette nation qui se lève le matin en disant in God we trust. Quant au président Bush, grand amateur de football, il a fait dire à son porte-parole (quel joli mensonge) qu'il dormait déjà quand l'offense s'est produite. Qu'on le sache, le président Bush, qui ne lit pas les journaux, se couche avant 20h30. Mais peut-être a-t-il regardé le lendemain un enregistrement vidéo plutôt que de lire les journaux qui se demandaient le lendemain où le jeune millionnaire avait passé son temps durant la guerre au Vietnam.

Si l'incident s'était produit en Arabie Saoudite ou en Égypte, j'aurais compris la levée de boucliers. Si on y réfléchit bien cependant, ce cocasse incident ne fait qu'illustrer la croissante hypocrisie dans laquelle semble sombrer la bonne société américaine. Voilà une société qui se complaît dans la fascination pour le crime et la violence et qui se demande encore si on peut condamner à la peine capitale des mineurs ou des déficients mentaux. Tous les responsables de l'audiovisuel se sont confondus en mea-culpa mais, chaque jour, si vous écoutez Jerry Springer, vous pouvez vous divertir en regardant de pauvres femmes montrer des seins recouverts de petits carrés incrustés électroniquement ou encore les entendre avouer à leur mari qu'elles font l'amour avec le laitier tous les matins.

Dans la série The Apprentice, une quinzaine de jeunes hommes et de jeunes femmes tentent de prouver au milliardaire Donald Trump qu'ils sont suffisamment dénués de principes, qu'ils ont la dent assez dure et une fascination dévorante pour l'accumulation de richesses pour mériter un emploi dans son empire. Dans My Big Fat Obnoxious Fiance, une jeune fille qui veut remporter le prix de un million de dollars accepte les pires humiliations pour convaincre sa famille qu'elle a trouvé l'homme de sa vie. Celui-ci, un comédien, pète, éructe, baisse ses pantalons devant les membres de la belle-famille. Je vous épargne le reste, qui dépasse l'entendement. Et j'oublie l'éloge croissant de la violence, qui nourrit les appétits de rentabilité des industries de la musique et du cinéma, la croissance de la pauvreté, le taux de grossesses le plus élevé chez les adolescentes, le taux de criminalité le plus haut, la plus grande population carcérale et le plus grand nombre d'armes personnelles de tous les pays occidentaux.

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Le lendemain de l'incident Jackson, j'apprenais qu'afin de ne pas offenser les convictions religieuses de certains citoyens, il serait dorénavant interdit de prononcer le mot «évolution» dans les cours de sciences naturelles de l'État de la Géorgie. Dorénavant, les enseignants devront parler de «changements progressifs dans le temps». Je me suis alors souvenu que dans son discours sur l'état de l'Union, quelques jours auparavant, le président Bush avait expliqué qu'il mettait sur pied un programme fédéral pour encourager les jeunes à pratiquer la chasteté pour lutter contre la croissance des maladies transmises sexuellement et des grossesses chez les adolescentes. Il avait aussi évoqué la possibilité d'enchâsser dans la Constitution américaine la sacralité du mariage pour empêcher les mariages gais. Le président a consacré plus de temps à ces deux sujets qu'il n'en a pris pour parler des armes de destruction massive. Heureusement que la famille Bougon existe.

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1 commentaire
  • Yves Roberge - Inscrit 14 février 2004 08 h 09

    Bush et la lecture des journaux...

    Il y a quelques mois notre Bush junior révélait à la presse américaine qu'il ne lisait pas les journaux...il ajoutait qu'il préférait se faire "briefer" tous les matins par Condoleeza Rice et Andrew Card son chef de cabinet...genre "The State of the World" en deux pages...triple interligne...