Bombe à fragmentation

Le vote des Britanniques en faveur d’une sortie de l’Union européenne est une véritable bombe à fragmentation. En plus de l’explosion principale, elle provoque d’ores et déjà une multitude d’explosions secondaires, qui, additionnées, pourraient amener des bouleversements de grande ampleur.

En jeu : rien de moins que l’ordre international de l’après-guerre, qui a régi, en Europe et au-delà, le monde des soixante-dix dernières années.

 

Le Brexit victorieux, c’est tout à la fois : un vote de protestation contre la mondialisation capitaliste ; un symbole du retour de la nation (pour le meilleur ou pour le pire), devant une construction politique qui avait pour vocation de l’envoyer aux poubelles de l’Histoire ; un retour de la politique contre « ceux d’en haut », qui savent ce qui est bon pour le peuple et se méfient comme la peste des consultations populaires.

C’est le coup de pied de l’Angleterre profonde contre Londres la hautaine capitale, jeune, cosmopolite et « friquée » à mort. C’est également, oui, une poussée xénophobe, exprimée dans la campagne de l’UKIP, le Parti de l’indépendance (c’est son nom !), qui a joué à fond sur l’hostilité à l’immigration.

Mais le vote Brexit, c’est aussi le pragmatisme concret de l’ouvrier retraité qui s’inquiète de la disponibilité et de la qualité déclinante des services publics, ou celui du restaurateur (lui-même d’une génération précédente d’immigrants), inquiet devant les deux millions de nouveaux arrivants des quinze dernières années, avec des cliniques débordées et des logements insuffisants. Traiter de « racistes » ces petites gens parce qu’ils ont voté pour le divorce est injuste, indigne et à côté de la plaque.

Exemple extrême, caricatural — et disons-le, hargneux — de ce point de vue dans la presse européenne : l’article de Bernard-Henri Lévy publié dans Le Monde du week-end (daté dimanche-lundi). Extraits :

« C’est la victoire […] du souverainisme le plus rance et du nationalisme le plus bête […], de l’Angleterre moisie sur l’Angleterre ouverte […], la victoire des casseurs et des gauchistes débiles, des fachos et hooligans avinés et embiérés, des rebelles analphabètes et des néonationalistes à sueurs froides et front de boeuf […], la victoire de l’ignorance sur le savoir […], du petit sur le grand, de la crétinerie sur l’esprit. »

Ouf ! On coifferait bien une telle envolée d’un titre comme « Salauds de pauvres ! ». Ou encore « La peste de la démocratie ».

 

Mais le vote de jeudi au Royaume-Uni n’est pas seulement un spectaculaire bras d’honneur des petits contre les grands. Le vote stupéfiant du 23 juin 2016 est grave. Il serait tout aussi simpliste et dangereux de n’y voir, avec des lunettes roses, qu’un geste magnifique de libération nationale et de protestation démocratique.

Les petites gens qui ont voté « Leave » pourraient figurer parmi les premiers qui paieront le prix matériel de la dure transition qui accompagnera le retrait. Le départ annoncé du Royaume-Uni ne signifie pas simplement que l’Europe à 28 va devenir l’Europe à 27. Les bonnes questions seraient plutôt : l’Europe survivra-t-elle ? Le Royaume-Uni survivra-t-il ? Plus catastrophiste encore, la question de Donald Tusk, président du Conseil européen : la civilisation occidentale survivra-t-elle ?

Des forces de toutes sortes sont libérées, galvanisées ; un colossal effet domino en est à ses premiers craquements. Des partis — plus ou moins cousins de l’UKIP — lorgnent le pouvoir, bombent le torse, expriment radicalement le ras-le-bol d’une bonne partie des citoyens devant « cette Europe-là ».

D’ores et déjà, le 23 juin est le cri de ralliement de ceux qui font aujourd’hui de l’Europe, du projet européen — qui fut une belle et noble chose, malheureusement court-circuitée — le bouc émissaire pour tout ce qui va mal.

Parmi les nationalismes qui s’expriment plus librement en Europe, il y a, oui, ceux de Marine Le Pen, de Geert Wilders (le Néerlandais), de Norbert Hofer (le « presque président » de l’Autriche). Mais il y a aussi ceux de l’Écossaise Nicola Sturgeon et du Catalan Carles Puigdemont, représentants de possibles pays en devenir, à la fois nationalistes modérés et européistes passionnés.

Ce serait beaucoup leur demander que de sauver l’Europe à eux seuls. Mais leur existence et leur capacité à influer sur le jeu laissent l’espoir qu’il peut y avoir une autre Europe que celle qui se délite sous nos yeux.

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26 commentaires
  • Michel Lebel - Abonné 27 juin 2016 06 h 59

    Exagération!

    Cet analyse tombe dans l'exagération. L'Europe politique actuelle n'est pas en train de sombrer! Certes elle vit une crise majeure et elle devra retrouver un élan et faire les réformes requises. Le Brexit me semble un accident de parcours surtout dû à un piètre leadersip de certains politiciens britanniques, dont en particulier le premier ministre David Cameron


    Michel Lebel

    • Bernard Terreault - Abonné 27 juin 2016 08 h 18

      Tiens, pour une fois je suis un eu d'accord avec M. Lebel. Beaucoup de commentateurs comme de politiciens, parmi les pro comme parmi les contre, exagèrent l'impact de ce retrait anticipé. Le RU ne faisait pas partie de l'UE au départ et ce n'était pas la catastrophe. Pour donner un chiffre, les Farage & Johnson parlaient du montant faramineux de 300 millions de livres Sterling (ou 600 millions de $) envoyés chaque semaine à Bruxelles : ce montant, divisé par la population de 60 millions veut dire 10$ par semaine, 500$ par année -- j'aimerais bien payer si peu d'impôt fédéral, moi, je ne me donnerais pas la peine de militer au PQ !

    • Bernard Martineau - Abonné 27 juin 2016 08 h 33

      Tout à fait en accord, attention à "l'amplification"journalistique!

    • Jacinthe Lafrenaye - Inscrite 27 juin 2016 10 h 47

      En effet, M. Brousseau, vous cherchez à faire peur à qui en affirmant que la civilisation occidentale pourrait ne pas survivre au Brexit?

      Et dire que les médias traditionnels prétendent que les médias sociaux disent n'importe quoi...

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 juin 2016 10 h 54

      D'ailleurs, cette somme est exagérée, et un bonne part est réinvestie dans le royaume, surtout dans les zones abandonnées depuis Thatcher. Néanmoins, comme le RU est l'un des pays les plus riches de l'UE, il est normal qu'il paie plus qu'il ne reçoit, non? Après tout, ces sommes servent à lui créer des marchés à l'Est..

    • Raymond Chalifoux - Abonné 27 juin 2016 14 h 29

      Ya pas plus aveugle que celui qui ne veut rien voir, dit-on.

      D'accord et totalement avec votre analyse (F. Brousseau), c'est effectivement un coup de pied dans la fourmilière « way overdue » et on désespérait de le voir arriver.

      Chose certaine, y a rien d’étonnant à ce qu’il soit venu de là où il est venu.

      Excitant.

      Et salutaire, contre le confort qui tue.

      Et constatant ce qui se passe maintenant, si cette consultation était refaite demain, on serait peut-être étonnés (ou pas..) d'en voir plusieurs parmi les apeurés, passer dans le camp Brexit!

    • Daniel Gagnon - Abonné 29 juin 2016 17 h 29

      J'aime bien l'image de la "bombe à fragmentation", elle ne me paraît en rien exagérée, au contraire, ce Brexit est une traîtrise de plus dangereuses pour la paix du monde.
      Que Messiers Poutine et Trump, ainsi que Marine Le Pen, y applaudissent montrent l'ampleur du gâchis annoncé.
      Les Britanniques ont été bernés, comme ils l'ont été sous Chamberlain en ratifiant les accords de Munich, ce qui a permis la dernière Grande Guerre.

    • Jean-Pierre Audet - Abonné 29 juin 2016 18 h 57

      Diantre, M. Lebel, appliquez-vous un peu : analyse est un terme féminin que je sache. C'est bien d'avoir la première réaction à chaque chronique, encore faut-il veiller à la rédiger correctement.

  • Fernand Laberge - Abonné 27 juin 2016 07 h 33

    Idéologies et réalité

    C'est en effet la première fois que le capitalisme néolibéral issu de la fin de la guerre froide est ouvertement confronté.

    L'idéologie dominante voulant que les sociétés et États doivent être organisés en fonction des affaires, et uniquement en fonction des affaires, tarde à livrer les avantages promis à ces derniers.

    Ainsi, lorsque Jean Charest appelle la «société civile» à se mobiliser pour «sauver» l'accord de libre-échange avec l'Europe, il le fait comme si ça devait aller de soi.

    Si ce dogmatisme explique la triste et inquiétante montée de l'extrême-droite, croire que le dogme doive justement être sauvé pour y résister relève d'une pensée binaire étroite et tout aussi dangereuse.

  • Placide Couture - Inscrit 27 juin 2016 07 h 39

    brillante analyse

    Bravo, M. Brousseau, pour votre brillante analyse, elle me permet de mieux comprendre une réalité complexe. J'aimerais bien que vous abordiez l'impact du Brexit sur les aspirations souverainistes québécoises…

  • Cyril Dionne - Abonné 27 juin 2016 07 h 59

    Vous êtes dans le mille!

    Excellente analyse. Ceux qui ne voient pas que la révolte gronde chez les moins nantis risquent fort d'en payer le prix. L'Union européenne, c'est le 1% de l'establishment. Ils sont les mondialistes débridés qui ont créé une situation de libre échange où la majorité est perdante. Comment établir un commerce sans frontières avec des pays qui sont socio-économiquement inférieurs ? C'est la perte d'emploi qui s'en suit, un phénomène qui va s'accentuer dans une économie de plus en plus robotisée.

    Est-ce que c'est bien Marie Antoinette qui avait dit : "Qu'ils mangent de la brioche". Et bien, comme disait l'autre : "Bruxelles est une maison de retraite conçue spécialement pour que finissent les vieilles nations."

  • Steve Brown - Inscrit 27 juin 2016 08 h 24

    Nous sommes au 21e siècle!

    La Grande Bretagne construit spontanément un modèle plus simple et plus aéré que l'Union européenne.

    L'union européenne éclaté fera naître une région du monde plus forte à tout point de vue.

    Steve Brown
    Charny

    • Françoise Labelle - Abonnée 27 juin 2016 09 h 40

      On se demande alors pourquoi elle a adhéré à l'UE. Simple question de siècle?
      La force dans les barrières tarifères et autres?

    • Sylvain Auclair - Abonné 27 juin 2016 10 h 56

      On parle ici du Royame-Uni, pas de la Grande-Bretagne. Par contre, avec l'Irlande du Nord et l'Écosse qui veulent rester, on parlera peut-être bientôt simplement de l'Angleterre, qui retrouvera son antique drapeau, que l'on a pu voir à l'Euro, avec sa croix rouge sur fond blanc.