Développer nos publics naturels

J’ai souvent évoqué le nombre de francophones dans le monde. Cela restera une simple curiosité si les Québécois ne font aucun effort pour leur parler, les informer, leur proposer des livres, de la musique, des films, des spectacles, des émissions.

C’est maintenant possible grâce au Web et à la dématérialisation des produits culturels. À condition que les éditeurs, les producteurs et les rédacteurs prennent l’initiative et que les gouvernements élaborent des politiques culturelles qui en tiennent compte.

Certes, il reste des gains à faire pour développer la demande culturelle au Québec, mais il faudra aussi faire de gros efforts pour développer nos publics naturels hors frontières et trop longtemps négligés.

Outre les nombres, le potentiel est d’autant plus grand que la majorité des francophones dans les pays non francophones, comme les États-Unis ou l’Italie, ont choisi le français comme langue de culture. Autrement dit, des réseaux francophones bien ciblés pourraient multiplier la taille du marché potentiel par dix, vingt ou trente.

Mais comment les rejoindre ? Cela dépend du pays. Là où le français a statut de langue officielle, les médias sont déjà nombreux et aisés à recenser. Mais il existe aussi quantité d’associations (par exemple les Associations France-Québec) qui peuvent être aussi efficaces sinon plus auprès de leur public.

Dans les pays où le français n’a pas de statut officiel, comme aux États-Unis, les relais sont assurés par les associations, qu’il faut repérer.

Connaître les grands réseaux

Par où commencer ? Par le plus facile, c’est-à-dire par les grands réseaux mondiaux, comme les Alliances françaises, que les Québécois connaissent mal. Il s’agit d’associations locales — il y en a plus de 800 dans 140 pays — dont certaines sont devenues de très grosses écoles de langue. Rien qu’aux États-Unis, il y en a près d’une centaine.

La Fédération internationale des professeurs de français permet également de répertorier les associations d’enseignants et de professeurs de français dans chaque pays.

Outre les bureaux et délégations québécoises, ne négligez pas le réseau des services culturels des ambassades et des consulats français, très dynamiques, et qui peuvent faire de gros efforts s’ils y voient leur intérêt.

Depuis une dizaine d’années, il s’est également développé sur le Web des groupes de rencontres appelés Meetups. J’en ai recensé 1100 en langue française dans une cinquantaine de pays, regroupant environ un demi-million de personnes qui se réunissent pour apprendre le français ou l’entretenir. Rien qu’aux États-Unis, il y en a plus de 300. Le plus gros, à Atlanta, compte 4000 membres.

Il existe aussi un média francophone international, lepetitjournal.com, implanté dans une cinquantaine de villes, comme Londres, Madrid, Istanbul. On peut aussi trouver des médias locaux : aux États-Unis, il y a French District, French Morning et France Amérique, qui publient tous trois en français. Au Royaume-Uni, il y a L’Écho, le magazine des familles francophones de Londres ! En plus d’Ici Londres et de London Macadam.

En utilisant ses grands réseaux mondiaux, il devient aisé de monter des listes considérables d’associations locales. Par exemple, j’ai surpris mon éditeur en lui fournissant une liste de 400 associations francophones ou francophiles aux États-Unis.

Le plus difficile consiste à trouver ce qui marche.

Ces publics étrangers francophones ne sont pas québécois : leur sensibilité est avant tout nationale. Il faut donc travailler l’argumentaire et déterminer ce qui leur parle.

Cela demande des éditeurs, des producteurs, des rédacteurs qui pensent hors des schèmes habituels. Cela suppose de cultiver des talents de communicateurs hors norme pour trouver les mots et choisir les vitrines. Cela demandera des « entreprenants » qui monteront de toutes pièces des festivals itinérants ou des services de distribution en tout genre. (Un exemple entre mille : personne ne distribue des affiches du Québec dans les milliers de classes d’immersion française du Canada où sont pourtant scolarisés 350 000 élèves anglophones, soit plus de 10 % de la clientèle du pays.)

Cela demande aussi des organismes subventionnaires patients, visionnaires et qui sont capables de considérer ce qui se fait ailleurs. Les Pays-Bas, par exemple, ont conçu une Fondation hollandaise pour la littérature, vouée au rayonnement à l’étranger. Cette agence autonome dotée d’un budget oeuvre depuis 25 ans à recenser les livres néerlandais ayant du potentiel sur les marchés d’exportation et à démarcher les éditeurs étrangers. Elle entretient aussi une maison des traducteurs à Amsterdam, la Vertalershuis, afin d’entretenir les compétences des traducteurs étrangers du néerlandais.

Bref, si l’on veut réellement développer les marchés francophones, c’est tout le secteur québécois de la culture qui doit changer de culture. Ce n’est pas gagné d’avance.

2 commentaires
  • Bernard Terreault - Abonné 27 juin 2016 08 h 31

    Autre facteur à prendre en compte

    Pour percer hors Québec nos auteurs auront aussi à se forger une langue à la fois compréhensible pour tous sans perdre toute sa saveur québécoise. Je lis l'anglais et l'espagnol, mais j'ai dû abandonner la lecture de certains livres dont le "slang" m'était incompréhensible (ce slang ayant évolué depuis mes années étudiantes aux ÉU il y a 50 ans!). Idem pour certains auteurs latinos.

  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 27 juin 2016 12 h 34

    Très intéressant

    je suis allée, via lepetitjournal.com, sur le site franceamérique.com...

    que du plaisir...découvrir "Omaha parle français"... tous ces francophones et francophiles qui se sont investis ambassadeurs de ce merveilleux véhicule qu'est la langue française... et, ayant refait leur vie en Amérique, ont atterri un jour dans l'État du Nébraska qui, il y a 150 ans, était francophone...mais aujourd'hui, ne compte plus qu'une poignée... d'invincibles gaulois.
    Un voyage dans le temps et dans l'espace très instructif...

    Merci m. JB Nadeau ...