Les nouvelles mythologies (1)

Durant la période estivale, cette chronique vous propose un voyage au coeur de quelques mythes qui façonnent le présent. Aujourd’hui, le café latte.

Il y a quelque chose de singulier qui s’est installé entre l’humain et son café. Pas le café filtre issu de la percolation facile et tombant lourdement dans un silex en verre au fond culotté. Le café latte sorti, lui, comme une révélation dans le vrombissement, la vapeur chaude et enveloppante d’une machine à expresso, avec la complicité d’un barista capable de sculpter une mousse de lait pour témoigner une certaine affection à son client, par le mystère d’une image évoquant un visage souriant, un coeur, un ourson, un épi de blé…

La boisson, dans cette réalité augmentée, est en situation dominante dans les villes et désormais les campagnes. Les machines Astoria, Rimini, La Marzocco, Simonelli ou Synesso, résumant en une marque l’élégance et le raffinement de l’Italie, s’y sont multipliées dans des commerces toujours plus nombreux à légitimer cette obsession contemporaine pour cette boisson « qui fait dormir lorsqu’on n’en boit pas », comme le disait Alphonse Allais. Dans le pays qui l’a fait naître, le café latte était en symbiose avec une culture et un art de vivre. Il l’est désormais avec tout un présent qui, en quelques années à peine, l’a élevé au rang de marqueur incontestable d’une certaine conformité.

En lisant dans la mousse de ce café, il est possible de voir le ciment de la nouvelle socialisation qu’il impose et qui cherche à s’émanciper des rapprochements dans l’alcool d’une autre époque. L’alcool limite les capacités, fait sortir les comportements humains de normes sociales de plus en plus étriquées par effet d’homogénéisation et place surtout ceux et celles qui s’y frottent face à ce risque angoissant de mal paraître en public. Dans les univers numériques, espace de partage qu’il est devenu impossible d’éviter, la déviance, surtout celle induite par l’inconscience, la drogue ou l’éthylisme, y est traquée de manière maladive pour mieux renforcer cette morale qui a trouvé en ces lieux connectés le terreau fertile à sa propagation. L’alcool, c’est aussi le symbole d’une vie sociale oisive, festive et improductive, ce que le café latte, lui, en se posant en source d’énergie et de vitalité, n’est certainement pas.

L’histoire qu’il raconte fait appel aux notions de performance, d’acuité ou d’éveil. C’est l’incarnation du raffinement que la vie urbaine impose désormais dans ses impératifs d’accomplissement qui passent désormais par la maîtrise de soi, par le culte de l’instant et par l’expression d’une personnalité lisse, propre, conformée et loin de toutes ces aspérités qui éloignent des « j’aime » et troublent les consensus.

Percolation dans l’urbanité

Dans sa version portable, enchâssée dans son gobelet en carton ou, mieux, dans sa tasse réutilisable pour témoigner ouvertement de sa préoccupation environnementale, le jus opère une percolation dans l’urbanité et la modernité comme la boisson des gens en mouvement, actifs et en prise directe avec leur environnement. On l’exhibe en marchant comme la démonstration de sa pertinence dans la trame urbaine et surtout comme un argument permettant de déjouer avant qu’elle apparaisse toute accusation de nonchalance et d’improductivité.

Dans les cafés, le latte, et ses nombreuses déclinaisons — le petit serré, l’allongé, le double allongé… — se consomme souvent seul le nez collé sur l’écran d’un ordinateur portable permettant, par la connexion à Internet offert gracieusement par les propriétaires du débit de boisson, de rester lié au reste de la planète en marche, mais également de partager sur les sites idoines la photo de la mousse sculptée de sa boisson, clichés devenus sur Facebook, Instagram et consorts la preuve incontestable d’une existence dans cette sophistication et surtout cette cinématique sociale que valorise le présent. L’image s’accompagne parfois d’un commentaire sur le talent du barista, dont l’art puise désormais, pour plusieurs adeptes du latte, dans le registre d’un coach de vie : mon barista me connaît, il sait exactement comment j’aime mon café.

Le café latte revendique aussi l’attachement à des valeurs de solidarité tout comme ses préoccupations environnementales en affichant avec ostentation son caractère biologique et équitable, ou encore en substituant à son lait une boisson de soya ou d’amande qui forme les paradoxaux café soya/amande latte prisés de la clientèle qui voue un culte au sans gluten ou fuit l’intolérance au lactose.

Ces traits distinctifs pourraient laisser croire que le latte est teinté, même si le raffinement qu’il porte n’est ni de droite ni de gauche. Il est juste un vecteur d’uniformité qui rassemble les humains au-delà de leur différence, parfois même, lorsqu’ils se mettent un peu trop à parler de leur café latte, de leurs machines, de leurs capsules… en les unissant un peu trop par le nombril.

3 commentaires
  • Jean Descoteaux - Abonné 27 juin 2016 11 h 35

    Les nouvelles mythologies (1)

    Pas très nouvelle, cette mythologie. Ce n'est qu'un avatar de la plus ancienne, que résume le dernier mot du texte: "le nombril".

  • Robert Verreault - Abonné 27 juin 2016 15 h 03

    Mythologie?

    Le texte est divertissant mais, en quoi s'agit-il d'un mythe ou, mieux, d'une mythologie? Puisque vous nous promettez toute une chronique estivale, il vaudrait peut-être la peine de proposer une définition de ce mythe que vous entendez cerner. A défaut, je crains que cette chronique de devienne qu'un vaste fourre-tout. Ce serait dommage puisque, justement, ce thème du mythe est en lui-même, extrêmement fécond.

  • Daniel Gagné - Abonné 27 juin 2016 21 h 15

    J'adore! Vous avez l'art de cerner toute la féconde symbolique d'un artefact banal mais révéré qui incarne la médiocrité d'une époque (ou à tout le moins, d'une certaine génération, dont je fais partie). L'identité collective, l'État-nation? Racisme que tout cela! Tout ce dont j'ai besoin, c'est de mon égo et d'une tache blanche dans mon café.