De la parole au vote

Les questions d’intégration économique, de souveraineté ou encore d’immigration sont trop importantes pour être abandonnées à la petite politique ou aux marchands de solutions simplistes.

Eh, ben ! L’Union européenne (UE) a connu plusieurs grands rendez-vous dits « de la dernière chance » au cours de son histoire tumultueuse. Mais qui aurait cru que sa plus grande défaite lui serait infligée par un peuple aussi réputé pour son pragmatisme et son attachement au libéralisme économique que les Britanniques ! ? Et surtout après avoir été tellement mis en garde par tout ce que leur pays et la scène internationale avaient de voix influentes en matière économique. Ce qui montre bien, encore une fois, que cette raison économique n’est pas la seule qui compte et que les gens ne sont pas des robots toujours parfaitement rationnels.

On vous dira à Bruxelles qu’on n’a jamais senti le Royaume-Uni complètement embarqué dans le projet européen. On vous dira que même dans les domaines où il était officiellement un participant à part entière, on avait appris à faire largement sans lui tellement il s’y traînait les pieds.

Mais tout le monde était quand même sous le choc vendredi au lendemain de la victoire du Brexit. On s’était habitué avec le temps à entendre les récriminations de la presse et des politiciens britanniques (pour ne pas dire anglo-saxons) contre l’Europe, mais on n’aurait pas cru que la population passerait de la parole au vote.

Au Royaume-Uni, gagnants comme perdants semblent réaliser brutalement le caractère irréversible de la décision et l’ampleur des conséquences qu’elle pourrait avoir sur l’avenir et sur l’unité même du pays. Les 27 autres pays membres de l’UE se retrouvent, quant à eux, avec un gros problème sur les bras, comme s’ils n’en avaient pas déjà assez avec les migrants, la morosité chronique de leur économie, le terrorisme et les nombreuses lacunes de leurs institutions communes révélées par la crise des dettes souveraines. Quant au reste de la planète, il hérite d’un monde encore plus incertain qu’il ne l’était déjà.

Les leçons de l’échec

Pour ses ennemis, le cinglant désaveu des Britanniques signale le début de la fin du projet européen.

Pour ses défenseurs, comme François Hollande, c’est un signal d’alarme qui doit amener l’Europe à « un sursaut » quant à « l’immense » danger des « extrémismes et des populismes » et à se « concentrer sur l’essentiel ».

On aura toutefois du mal à contenter tout le monde. Selon les uns, l’UE est vendue aux valeurs néolibérales, alors que d’autres lui reprochent ses règles intrusives et sa bureaucratie pléthorique. On lui dit de renforcer son intégration économique afin de stimuler la croissance, mais on ne veut pas de la libre circulation de la main-d’oeuvre.

Pas étonnant, dans ce contexte, que les solutions évoquées vendredi semblaient dire une chose et son contraire. On ne doit pas s’engager dans « une fuite en avant institutionnelle » avec de nouveaux « transferts de souveraineté », mais plutôt privilégier des « solutions concrètes » afin de rendre ce que l’on a déjà « plus efficace », a d’abord dit, par exemple, le chef de la diplomatie française, Jean-Marc Ayrault. Puis, il a parlé d’une « stratégie européenne de défense », ce à quoi François Hollande a ajouté « le renforcement de la zone euro et de sa gouvernance démocratique » au niveau supranational, ainsi qu’une « harmonisation » des politiques fiscales et sociales des pays membres.

Finies les folies

Cette idée de marquer une pause dans la construction européenne pour faire le point, solidifier les acquis et rebâtir des consensus semble sage. On aurait aussi envie de dire aux gouvernements des pays de l’UE de se redemander pourquoi ils ont formé ce projet commun et d’avoir le courage de l’expliquer à leurs populations. De perdre cette vilaine manie qu’ils ont de convenir de règles de conduite communes à Bruxelles et de se poser en victimes aussitôt rentrés dans leurs capitales respectives.

Ce double jeu finit par avoir un effet toxique en démocratie. Le pitoyable échec du premier ministre britannique, David Cameron, et de son référendum sur le Brexit en est une triste démonstration. Jouant l’eurosceptique depuis le début de sa carrière, le chef conservateur pensait avoir trouvé le moyen d’évincer de son parti des concurrents jouant aux plus eurosceptiques que lui. Sa petite manoeuvre partisane lui aura coûté son poste, mais aura surtout provoqué une crise politique et économique.

Les questions d’intégration économique, de souveraineté nationale, de démocratie, d’immigration, de création et de partage de la richesse ou encore de sécurité sont trop graves et importantes pour qu’on les traite avec une telle légèreté, ou pire, qu’on les abandonne aux marchands de solutions simplistes et extrémistes.

Les Britanniques ne sont pas les seuls à remettre en cause les grandes orientations politiques et économiques des dernières années. Assurons-nous que les prochains débats démocratiques soient à la fois plus fréquents, plus transparents et plus francs.

Érixit

La fin de cette chronique marque le début d’un congé sabbatique d’une quinzaine de mois consacré à plein d’autres choses que la nouvelle quotidienne. Il m’arrivera sans doute de m’en ennuyer d’ici mon retour, mais je me consolerai en vous sachant entre bonnes mains : celles de mes collègues du Devoir.

Au revoir !

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5 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 25 juin 2016 05 h 10

    Un excellent congé sabbatique à...

    ...vous et mercis pour tous ces enrichissements de nos personnes.
    Aux plaisirs anticipés de vous revoir dans 15 mois !
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche».
    Saint-Mathieu-de-Rioux, Qc.

  • Bernard McCann - Abonné 25 juin 2016 09 h 51

    Une magistrale gaffe

    Un des bienfaits du résultat du vote aura été le départ précipité de David Cameron dont la popularité n'a jamais été très forte, même au sein de son propre parti. Un référendum est quelque chose de trop important pour être utilisé à la légère comme il l'a fait, et il est le seul à être blamé aujourd'hui pour ce résultat désastreux. Il devait savoir que les britanniques n'étaient pas très chauds vis-à-vis de l'Europe : bon an mal an, les élections européennes n'intéressaient à peine plus du tiers de la population, et ce reférendum n'en a attiré qu'un peu plus de 70%. Mais, ce qui importe c'est que son pays est aujourd'hui profondément divisé et ce, pour avoir voulu résoudre une problématique interne à son parti politique. Bon débarras...

  • Gilles Théberge - Abonné 25 juin 2016 10 h 40

    Bon congé !

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 juin 2016 10 h 46

    Il faudrait que les prêtres-économistes pensent un peu aux gens ordinaires!

    Merci, M. Desrosiers, pour vos articles éclairés et bonnes vacances bien mérités. Quand l'économie accapare l'espace public en lui imposant ses principes mercantiles, où seuls la cupidité et les profits comptent, on doit s'attendre à la révolution du bon peuple. En espérant que la gifle de tenants du Bréxit, infligée aux tenants du statu quo néolibéral, va réveiller les prêtres-économistes de penser un peu aux conséquences de leur politique égoïste sur les gens ordinaires.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 27 juin 2016 15 h 23

    Oui, bon congé !

    Peut-être nous pondrez-vous un livre éclairant. Par exemple, à quoi ressemblerait un Québec indépendant, économiquement parlant ?