Jour de fête

Que nous raconte en accéléré le défilé des célébrations du solstice d’été ? Que nous dit la longue accumulation des comptes rendus divers publiés à l’occasion de cette célébration ?

Tous les peuples de la terre semblent avoir célébré le pouvoir régénérateur du soleil. Au XVIIe siècle, les arrivants perpétuent à leur façon en Amérique des traditions populaires millénaires, bien que l’Église les juge « vulgaires ».

Dans ce monde soumis à l’autorité hiérarchique imposée par le roi et la foi, on ne tolère pas que le peuple puisse célébrer un autre soleil, le vrai pourtant, celui qui éclaire, chauffe et nourrit.

Dans les vieilles Relations des Jésuites, sous la plume des pères Lallemant, Le Jeune ou Ragueneau, le 24 juin n’est pas encore bien emballé et ficelé dans les oripeaux d’un saint de circonstance : Jean le Baptiste. L’Église compte plutôt triompher avec la fête de saint Joseph, sacré patron du pays. Mais cette fête-là, célébrée le 19 mars, reste surtout propice aux giboulées et aux rhumes printaniers.

Sur les rives du Saint-Laurent, l’hommage populaire à l’astre solaire est déjà célébré par les peuples autochtones. Chez les colonisateurs, il donne lieu à des bains purificateurs. On se jette à l’eau le 24 juin, même si on se méfie encore de son à-propos pour l’hygiène des corps. La nuit venue, à l’aide de torches, on allume partout des feux de joie. Ces réjouissances du feu conduisent à la danse et à faire bombance.

En 1688, Mgr de Saint-Vallier, le deuxième évêque du diocèse de Québec, règne sur un territoire qui s’étend jusqu’à La Nouvelle-Orléans. À l’entendre, la Saint-Jean serait presque une affaire de mécréants. Considéré par ses compatriotes comme un « terrible fléau », De Saint-Vallier se met à dos le gouverneur de la Nouvelle-France, celui de Montréal, puis les Récollets, les Jésuites, des soldats, bref à peu près tout le monde. Comme tout fléau, il laisse des traces profondes derrière lui, véritables ornières dont ne sortira guère son Église.

En 1743, un mandement de Mgr de Pontbriand supprime 17 fêtes populaires. L’Église n’aime pas la concurrence pour ses dimanches. Des villages trop portés à célébrer sont semoncés. Mais rien n’arrive à dominer la fête solaire.

Comment ramener vers l’Église de Rome cette tradition vieille comme l’Homme ? Le solstice se voit progressivement christianisé. Les bûchers et la danse des flammes se poursuivent, mais on va s’employer à les chorégraphier à travers une suite de messes, tout en agitant au-dessus d’elle la figure de Jean le Baptiste, décrété patron des Canadiens. C’est d’ailleurs le 24 juin 1880, sur les plaines d’Abraham, que l’on chantera pour la première fois l’Ô Canada, bien longtemps avant que ce chant ne serve d’hymne aux fêtes de la Confédération.

La Saint-Jean bien encadrée devient une suite de processions de notables, de religieux, de zouaves, de majorettes et de petits garçons choisis pour leurs cheveux bouclés afin d’incarner, année après année, un saint Jean Baptiste qui ne grandit jamais. « Au pays de Québec, écrivait Louis Hémon, rien ne doit mourir, rien ne doit changer. »

En 1834, dans un climat politique tendu qui conduit aux révolutions écrasées de 1837-1838, Ludger Duvernay avait voulu faire de ces célébrations une forme de réunion nationale pétrie d’unnouvel élan politique. L’élan se cassa les dents. En 1968, cet élan retrouvé eut le nez cassé à coups de matraque tandis que Pierre Elliott Trudeau était élu premier ministre du Canada. Lors de la Saint-Jean suivante, en 1969, l’événement fut réduit à néant par la télévision d’État, qui censura les commentaires critiques des cinéastes Bernard Gosselin et Pierre Perrault qu’elle avait pourtant invités à décrire la fête.

Cette fête populaire devenue nationale fut par la suite réduite au silence relatif de simples célébrations de quartiers, puis fut redéployée, selon un itinéraire qui limitait pratiquement toujours son existence aux seuls quartiers francophones de l’est de la ville. Là, on s’évertua à promener des géants en cartons-pâtes à la démarche incertaine, des Louis-Joseph Papineau, des René Lévesque ou des Félix Leclerc évidés de l’intérieur, allant de concert avec une coupe Stanley factice faite de papier d’aluminium.

En 1877, Arthur Buies, sans doute notre meilleur écrivain du temps, écrivait ceci : « Donnez-lui des fêtes, des solennités, des pompes, et Québec est heureux, il est fier ; il jouit, il jubile, il se trémousse et tout son peuple est sur pied. Pauvre enfant qu’un rayon de soleil éblouit, qui se console de sa détresse en un jour de spectacle et de fanfares, qui oublie ses oripeaux au carillon bruyant et joyeux des cloches, laissons-lui ses heures d’ébats. »

C’est jour de fête. Mais faut-il célébrer pour célébrer ? Cette fête ne pourrait-elle pas enfin devenir l’occasion d’un examen de conscience, comme le suggérait Le Devoir dès 1910 ?


 
12 commentaires
  • Gaston Bourdages - Inscrit 23 juin 2016 04 h 14

    Merci monsieur Nadeau pour...

    ...l'Histoire.
    Faire examen de conscience ?
    Sur mon «qui suis-je», sur ma responsabilité citoyenne, sur le genre de société que je vois et celle dont je rêve ?
    Puissent la chaleur du soleil en complicité avec celle de mes concitoyens.nes m'y venir en aide !
    Et si je demandais au «Le Penseur» de Rodin de m'y accompagner ?
    Gaston Bourdages, «Pousseux de crayon sur la page blanche»,
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 23 juin 2016 07 h 59

    Bonne fête nationale à tous les Québécois et Québécoises

    Je me souviens de Félix Leclerc et de la magnifique chanson thème "L'An 1" de son album "Mon Fils" qui interpelle vivement. Véritable hymne national, je la dédie au Québec tout entier. Félix nous convie à célébrer les beautés de notre pays, le Québec, et chaque chanson de ce grand auteur-compositeur-interprète et conteur dépeint des personnages anonymes, autant de figures du peuple et de son histoire ardue, mouvementée et inachevée, celle d'un peuple résistant et tenace contre vents et marées, notamment dans sa volonté de survivre, de s'affirmer et de s'émanciper. Si seulement la fierté d'être ce que nous sommes et de ce que nous pourrions devenir était au rendez-vous!

    https://www.youtube.com/watch?v=9xdrL2sag7I

  • Gaston Bourdages - Inscrit 23 juin 2016 08 h 04

    À la vitesse où roulent leurs vies...

    ...un nombre important de nos concitoyens.nes, où trouver le temps pour faire «examen de conscience» ?
    Puis, tant qu'à y être pourquoi faire examen de conscience ?
    Monsieur Deschamps y ajouterait-il: «Qu'ossa donne?»
    «Le Penseur» d'Auguste Rodin en a assurément faire l'exercice.
    Puis, «parlant» d'examen de conscience, je verrais très bien reproductions de cette oeuvre orner l'entrée d'enceintes carcérales ou encore de vestibules de futures (sic) Commissions Charbonneau.
    Merci monsieur Nadeau pour ce fort intéressant et instructif retour sur l'Histoire.
    Gaston Bourdages.

  • Serge Morin - Inscrit 23 juin 2016 08 h 38

    À toutes les fois, une profonde tristesse m'envahit.
    Heureusement qu'il y a du soleil.

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 23 juin 2016 20 h 41

      Moi aussi.

  • Sylvain Auclair - Abonné 23 juin 2016 10 h 19

    Que fêtons-nous vraiment aujourd'hui?

    Extrait de mon blogue: «Dans tous les pays, la fête nationale commémore un événement. Les États-Uniens célèbrent la déclaration d'indépendance; les Français, la prise de la Bastille, symbole de l'arbitraire royal. Même les Canadiens célèbrent la naissance de leur fédération. Quant aux Basques d'Espagne, ils célèbrent un référendum ayant approuvé leur constitution interne, dite Statut de Gernika.

    La Saint-Jean-Baptiste n'est rien de tout cela. C'était à l'origine, on s'en souviendra, la fête du saint patron du peuple canadien-français. C'est donc une fête profondément ethnique, ce qui explique la réticence qu'ont certains membres de communautés dites culturelles à célébrer la Saint-Jean, fût-elle rebaptisée Fête nationale du uébéc.

    Il faut dire que l'histoire des Québécois contient peu d'événements à célébrer. Les référendums du 20 mai 1980 et du 30 octobre 1995 n'ont rien réglé, et la déclaration d'indépendance (du Bas-Canada!) du 22 février 1838 n'était évidemment que de l'esbroufe sans conséquence.

    Quelles pourraient être les date fondatrices de notre nation? Je n'en vois que deux: la fondation de Québec, le 3 juillet 1608 (mais les habitants de Québec pourraient être vexés qu'on s'approprie la fondation de leur ville) et la prise de possession du Canada au nom du roi de France par Jacques Cartier, le 24 juillet 1534, date qui pourrait vexer les Premières Nations et qui se trouve malencontreusement dans la période la moins mobilisable de l'année...

    Une vraie fête nationale ne voudrait pas dire que l'on ne célébrerait plus la Saint-Jean. Les Suédois, par exemple, célèbrent leur fête nationale le 6 juin (date de l'indépendance de leur pays, en 1523) et aussi la Saint-Jean, appelée chez eux la mi-été et célébrée la dernière fin de semaine de juin.

    Après tout, au final, la Saint-Jean, ce n'est que le pendant estival de Noël, c'est le solstice d'été, comme Noël est le solstice d'hiver. En quoi est-ce national ou québécois?»