Éloge des pays inventés

Certaines écoles aux États-Unis, rappelle Azar Nafisi, refusent désormais d’enseigner des chefs-d’œuvre de la littérature comme «Les aventures de Huckleberry Finn», de Mark Twain, sous prétexte que des mots ou des passages pourraient offenser les jeunes lecteurs.
Photo: iStock Certaines écoles aux États-Unis, rappelle Azar Nafisi, refusent désormais d’enseigner des chefs-d’œuvre de la littérature comme «Les aventures de Huckleberry Finn», de Mark Twain, sous prétexte que des mots ou des passages pourraient offenser les jeunes lecteurs.

En 1863 dans The Atlantic Monthly, le philosophe, poète et naturaliste Henry David Thoreau se livrait à une virulente critique des États-Unis d’Amérique : « Même si nous reconnaissons que l’Américain s’est libéré d’une tyrannie politique, il est toujours l’esclave d’une tyrannie morale et économique… Pouvons-nous appeler cette terre celle de la liberté ? Qu’est-ce que naître libre et ne pas vivre libre ? […] Nous sommes déformés et rétrécis par une dévotion exclusive au commerce, au négoce, à l’industrie, à l’agriculture et à toutes ces choses qui ne sont que des moyens et non un but. »

À peu de chose près, cette critique est d’une brûlante actualité — et n’allez pas sourire trop vite : le chapeau nous fait trop bien. Comment un pays cosmopolite, terre d’immigration depuis toujours et héritier direct des Lumières du XVIIIe siècle, a-t-il pu à ce point s’enfoncer dans la démagogie, le consumérisme et l’ignorance ?

En poussant jusqu’à l’absurde la logique marchande et l’utilitarisme, croit l’Irano-Américaine Azar Nafisi dans son plus récent essai, La république de l’imagination, sous-titré Comment les livres forgent une nation. Certaines écoles aux États-Unis, rappelle-t-elle, refusent désormais d’enseigner des chefs-d’oeuvre de la littérature comme Les aventures de Huckleberry Finn, de Mark Twain, sous prétexte que des mots ou des passages — bien souvent sortis de leur contexte — pourraient offenser les jeunes lecteurs d’aujourd’hui.

Photo: iStock Certaines écoles aux États-Unis, rappelle Azar Nafisi, refusent désormais d’enseigner des chefs-d’œuvre de la littérature comme «Les aventures de Huckleberry Finn», de Mark Twain, sous prétexte que des mots ou des passages pourraient offenser les jeunes lecteurs.

Pourtant, contrairement à quelques phrases inventées susceptibles de traumatiser les adolescents, enfouies dans des livres devenus de plus en plus invisibles, la violence est partout sur les écrans et dans la rue. Violence de campagnes électorales transformées en courses à l’argent (les candidats à la prochaine élection présidentielle ont déjà amassé en bloc l’équivalent d’un milliard de dollars). Violence de la rhétorique derrière la législation sur les armes à feu (« La seule chose qui arrête un méchant avec un fusil, c’est un bon avec un fusil »).

Violence, aussi, d’un système de santé dominé par les compagnies d’assurances et la quête rapide du profit, et celle d’un pays où l’éducation supérieure est devenue un luxe réservé à une élite soucieuse de maintenir et de reproduire ses privilèges.

L’imagination au pouvoir

« Il suffit de lire les lettres échangées à la fin de leur vie par John Adams et Thomas Jefferson, écrit Azar Nafisi dans La république de l’imagination, pour comprendre que le débat public actuel est une parodie de ce qui a constitué autrefois le discours politique américain. »

George Washington, le premier président des États-Unis (1789-1797), avait pourtant donné le ton : « Rien ne mérite autant d’être soutenu que la valorisation de la science et de la littérature. Le savoir constitue dans tous les pays la base la plus solide du bonheur général. » Pour Thomas Jefferson, les États-Unis étaient le seul pays dont les fermiers lisaient Homère, alors que John Adams, lui, croyait qu’« un Américain de souche qui ne sait pas lire ou écrire est un phénomène aussi rare… qu’une comète ou un tremblement de terre ».

Azar Nafisi, née en 1955 à Téhéran, milite ici pour une sorte de retour aux sources : « Je soutiens que la connaissance imaginative est, d’un point de vue pratique, indispensable au développement d’une société démocratique, à sa vision d’elle-même et de son avenir, ainsi qu’à la sauvegarde de l’idéal qui l’a fondée. »

L’auteure, qui a fait une grande partie de ses études en Angleterre et aux États-Unis avant de retourner enseigner la littérature en Iran en 1979, portée comme bien d’autres par l’enthousiasme de la révolution, est installée aux États-Unis depuis quinze ans. Devenue depuis citoyenne américaine, elle enseigne aujourd’hui la littérature à l’Université Johns Hopkins de Washington.

La république de l’imagination est un hommage à son pays d’adoption, en même temps qu’il en est une critique. Essai à la structure narrative un peu flottante, il n’a pas la même résonance que son Lire Lolita à Téhéran (Plon, 2004), un livre qu’elle avait écrit, nous rappelle-t-elle, pour montrer que les Iraniens n’étaient pas « un autre exotique », mais des êtres humains comme chacun d’entre nous.

Un monde parallèle

Mais tout en retraçant de manière personnelle son propre parcours de lectrice et d’immigrante, elle relit ici avec sensibilité et intelligence Mark Twain, le Babbitt de Sinclair Lewis (une puissante satire du matérialisme américain), mais aussi les romans de Carson McCullers et de James Baldwin.

Azar Nafisi, qui a vécu 18 ans dans une société totalitaire, s’oppose bec et ongles à l’idée selon laquelle la passion et l’imagination seraient superflues et les humanités, improductives. « Je soutiens que la connaissance imaginative est, d’un point de vue pratique, indispensable au développement d’une société démocratique, à sa vision d’elle-même et de son avenir, ainsi qu’à la sauvegarde de l’idéal qui l’a fondée. »

La fiction se fait ainsi l’écho des conflits, petits ou grands, elle est à la fois une école de la vie et un refuge imprenable. C’est le « quelque part, de quelque façon », de Nabokov et le jardin d’Alice. « Un monde parallèle au monde réel, dont les occupants n’ont besoin ni de passeport ni d’aucun autre papier. »

C’est peut-être au fond le plus réel des mondes. Mais aussi le seul qui meurt avec nous.

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

La république de l’imagination

Azar Nafisi, traduit de l’anglais par Marie-Hélène Dumas, JC Lattès, Paris, 2016, 300 pages

6 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 25 juin 2016 05 h 25

    La violence, sous toutes formes....

    ...et contenus confondus se veut évidente expression d'un mal. Un mal d'être, un mal vivre, un mal de vivre dans lesquels la dignité étouffe, souffre et va même jusqu'à hurler....son mal.
    Parlant de cette dernière, le Père Didace Beauchemin (Cf. la défunte télésérie Radio-Canadienne «Le Survenant») en dirait certes: «Vaste Monde !»)
    Je n'ai les compétences pour discourir sur la connaissance imaginative et les subtilités du sujet. J'ai appris, me suis enrichi à vous lire vous et vos invités.es. Mercis.
    Gaston Bourdages,
    «Pousseux de crayon sur la page blanche».
    Saint-Mathieu-de-Rioux au Bas Saint-Laurent. Petit «bled» où la vie, petit et grand «V» se laisse désirer, se laisse vivre et surtout se laisse aimer.

  • Bernard Terreault - Abonné 25 juin 2016 08 h 38

    Erreur

    Le chroniqueur pense sans doute aux Harvard et autres Caltech quand il parle "d'un pays où l’éducation supérieure est devenue un luxe réservé à une élite", mais en fait les EU (ou j'ai étudié puis enseigné huit ans) possède un excellent réseau d'universités publiques largement accessibles, dont beaucoup aussi connues et prestigieuses que Berkeley, ou même Illinois, moins connue ici, et où j'ai étudié, qui comptait deux Prix Nobel parmi ses profs!

  • Nadia Alexan - Abonnée 25 juin 2016 10 h 12

    Une société qui valorise l'argent produit des ignorants.

    Malheureusement, l'éducation dans nos écoles québécoises est devenue très utilitaire. Les pouvoirs économiques veulent imposé leur idéologie mercantile au contenu enseigner dans nos écoles, au point qu'ils veulent éliminer l'enseignement des Arts, de la philosophie et de la littérature, qu'ils considèrent une perte de temps. N’oublions pas qu'au Québec 49 % des gens sont analphabètes. C'est difficile à comprendre. Par contre, dans une société qui ne valorise que l'argent, c'est compréhensible.

    • Pierre Lefebvre - Inscrit 26 juin 2016 07 h 12

      «au Québec 49 % des gens sont analphabètes»
      N'oublions pas que ce 49% ne sont pas ceux qui causent le plus de problèmes, car ils ne «gèrent» rien et ne sont pas en position «d'autorité».
      Je dis ça de même.

      PL

    • Emmanuel Lyng-Sabatier - Inscrit 26 juin 2016 23 h 45

      Mais ces 49% votent souvent pour le PLQ ou la CAQ, car ils sont très influençables.

      Si les femmes s'intéressaient plus à la politique, le PLQ ne dirigerait plus.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 25 juin 2016 17 h 58

    La citation vaut la peine d'être relue, mais pourquoi la donner deux fois ?

    « Je soutiens que la connaissance imaginative est, d’un point de vue pratique, indispensable au développement d’une société démocratique, à sa vision d’elle-même et de son avenir, ainsi qu’à la sauvegarde de l’idéal qui l’a fondée. »