Théologiennes féministes et pape traditionaliste

Montréal accueillera en août le 7e Forum mondial théologie et libération. Plusieurs pays, Inde, Kenya, Brésil, États-Unis et Mexique, seront représentés. Deux théologiennes d’ici, Denise Couture et Pauline Jacob, sont du panel publié par L’Autre Parole, un regroupement de femmes féministes et de chrétiennes actif depuis 40 ans au Québec. « Une place importante » y sera faite, promet-on, « à l’approche féministe ! » Or, l’ouverture du pape François aux femmes dans l’Église y sera sans doute mise à rude épreuve.

Ses récents propos sur la justice sociale, le respect de la terre maison commune de l’humanité et sur la critique de l’économie capitaliste sont certes partagés par la plupart des féministes chrétiennes. Mais ses positions sur la sexualité, le pouvoir clérical et l’avenir des femmes dans l’institution ecclésiale, vues comme anachroniques, ne peuvent que heurter les aspirations des femmes d’aujourd’hui, sinon leur foi. Car à ce chapitre, ces catholiques-là ne sont pas ignares !

Le pape a récemment promis à des religieuses catholiques d’étudier la place des femmes dans les ministères des églises primitives. Il s’efforce également de nommer au Vatican et dans les commissions catholiques des femmes capables d’y prendre des responsabilités, notamment des théologiennes, qu’il souhaite plus nombreuses et plus actives dans l’Église. Mais ces femmes ne partagent guère les vues qui persistent sous ces progrès apparents.

Ainsi, le Réseau Femmes et Ministères publiait le 10 juin un commentaire de Louise Mélançon, docteure de l’Institut catholique de Paris et retraitée de l’Université de Sherbrooke. Ce pape parle, comme Jean-Paul II, du « génie féminin », mais pour lui aussi, l’accès au sacerdoce est chose « fermée ». « Son ouverture aux femmes, écrit Mme Mélançon, s’accompagne donc d’une vision traditionnelle de la femme. Pire, comme son prédécesseur, il tient pour un “mal” le féminisme et bien sûr, la théologie féministe. »

Des évêques, il est vrai, semblent ouverts, comme chez les protestants, à l’accès des femmes au sacerdoce. Mais à voir l’évolution de la théologie, ces hommes sont en retard d’une révolution. « Résister, espérer, inventer : un autre monde est possible », proclame le thème du 7e Forum. Pour des féministes chrétiennes, en effet, il ne s’agit plus d’ouvrir le sacerdoce aux femmes pour des « qualités qui seraient intrinsèquement féminines », encore moins de créer un sacerdoce féminin, notait L’Autre Parole en 1989.

À l’époque, le problème, sinon le mal, tenait à une l’Église « hiérarchique ». « Si ce type d’Église ordonnait des femmes, ajoutaient ces féministes, nous ne cesserions pas pour autant nos revendications à son endroit. » Une telle ordination « n’offre pas de garantie absolue du renouvellement ecclésial », concèdent-elles, mais « favoriserait à tout le moins […] l’Église de notre espérance. »

De nos jours, plusieurs féministes refuseraient sans doute de cautionner un ministère hiérarchique, fût-il ouvert aux femmes. La relecture des textes bibliques autant que l’histoire des femmes font place désormais non seulement à des valeurs égalitaires, mais aussi à une Église qui doit en être une incarnation prophétique. D’aucuns attribuent encore aux religions les plaies de l’humanité, mais les « fous de Dieu » ne sont pas seuls à bafouer la dignité des femmes.

Après un siècle de progrès dans les sociétés démocratiques, leur poids dans des lieux de pouvoir comme la politique, la presse ou l’entreprise reste encore infime. Celles qui parviennent à y détenir des leviers importants restent souvent prisonnières du système en place, hiérarchiques ou bureaucratique sinon féodal. D’autres femmes font fortune dans certaines industries, mais est-ce là un progrès pour la justice et l’égalité ? Et combien n’accèdent à un milieu prometteur que pour y subir des humiliations…

Chez les catholiques, le pape actuel et les féministes font face à un cruel dilemme. Des conseillers de François le mettent en garde contre des changements qui risquent de diviser l’Église. Ont-ils tort ? Une Église en proie à de pires tiraillements internes saurait-elle encore « sortir de la maison », comme le pape la presse de le faire, pour se porter à la rescousse des victimes, plus nombreuses et abandonnées que jamais, partout sur la planète ?

Pour les féministes chrétiennes, l’Église n’est pas le seul domaine de préoccupation. Des religieuses « féministes » des États-Unis engagées dans les urgences humanitaires ont résisté à des évêques et à un Vatican qui auraient voulu les ramener à un cloître peu évangélique. Avec François, elles ont retrouvé leur liberté. Mais une querelle théologique, les églises en ont subi plus d’une au cours des siècles serait-elle, sur la question des femmes, plus opportune au XXIe ? La question se posera sans doute au 7e Forum.

D’autres chrétiens ont été confrontés à des choix déchirants. Ainsi, dans une Amérique latine alors accablée par des dictatures et une misère généralisée, Jean XXIII avait invité l’Europe et l’Amérique du Nord à envoyer des missionnaires faire échec au communisme. Plusieurs vinrent de France, des États-Unis et du Canada. Mais que fallait-il alors privilégier : oeuvres charitables pour les populations ou mouvements révolutionnaires ? L’échec attendait les uns et les autres…

Un demi-siècle plus tard, l’Amérique latine est encore aux prises avec des convulsions politiques et sociales. La théologie de la libération, qui y fut interdite, est maintenant réhabilitée. Le jésuite argentin devenu pape peut mieux que d’autres éclairer l’Église catholique en matière sociale et même écologique. Mais il reste captif en regard du sort fait aux femmes dans l’Église qu’il a connue. Lui en donner un éclairage évangélique ne sera pas le moindre défi des féministes.

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10 commentaires
  • Jean-Pierre Martel - Abonné 20 juin 2016 07 h 05

    Le sont elles ?

    L'Église n'est pas une Démocratie, mais une Théocratie; c'est la Volonté de Dieu qui prévaut et non la volonté humaine.

    Puisque Jésus de Nazareth n'a choisi, conformément à la mentalité de l'époque, que des apôtres masculins, l'Église de Rome en conclut que la Volonté de Dieu ne veut pas de femmes dans son clergé.

    Mais ce même Dieu n'a pas vu d'objection à ce que la première femme Rabin soit ordonnée en Allemagne vers 1949. Dans sa grande Sagesse, Il n'a pas vu d'objection non plus à ce que des femmes deviennent pasteurs anglicanes.

    Pourquoi Dieu veut-il certaines choses ici mais pas ailleurs ? C'est bien la preuve que les Voies de Dieu sont impénétrables.

    Mais le sont-Elles ?

    • Johanne St-Amour - Inscrite 20 juin 2016 10 h 03

      Une fois n'est pas coutume (;)), M. Martel, mais j'avoue être plutôt en accord avec vos propos ici.

      Par ailleurs, le terme féministe religieuse, chrétienne et musulman me fait grandement sourciller.

      Précisons que le combat de ces femmes n'est en aucun cas le combat de toutes les femmes (plusieurs n'adhérant à aucune religion). Leur combat concerne leur rôle parfois leur position ou les idéologies de leur religion, mais ne rejoindra jamais les luttes des femmes.

      Je ne comprends pas cette affirmation de M. Leclerc concernant l'avancée minime des femmes dans les lieux de pouvoir comme la politique, la presse ou l'entreprise. J'ai l'impression qu'il justifie ainsi la très lente avancée des «féministes religieuses»: les pouvoirs religieux, les idéologies religieuses étant difficiles à faire bouger?

      Chahla Chafiq, écrivaine et sociologue, souligne la récupération politique du terme féminisme:

      «Le féminisme est un projet politique qui vise à changer le modèle social et sociétal actuel. Comment réussir à accomplir ce projet par la loi religieuse ou même la spiritualité? Il faut faire attention aux récupérations à des fins politiques du terme «féminisme». L'islam politique, soit l'établissement d'un Etat fondé sur les principes de l'islam, ne pourra jamais être un modèle démocratique favorable aux libertés individuelles, et a fortiori à celles des femmes. La religion doit rester une affaire privée, pas une loi qu'on impose aux autres. Et la seule manière d'empêcher les lois édictées par les autorités religieuses, c'est la laïcité.»

      Si des adeptes religieuses veulent changer la religion à laquelle elles adhèrent, grand bien leur fasse. Mais c'est une illusion de dire que c'est un projet féministe.

    • Francine La Grenade - Inscrite 20 juin 2016 10 h 58

      C'est l'homme qui a créé des dieux. La "volonté divine" est le reflet de la volonté de l'homme -- en ce sens, c'est l'homme a créé Dieu à son image. "Ne désire pas la femme de ton voisin", quelle blague! Il faut bien être un homme refoulé, jaloux, et faible pour s'attarder à ce qui excite le voisin: eût-il existé, Dieu n'en aurait cure. Incapable d'obtenir ce qu'il veut, l'homme a inventé les dieux pour combler son impuissance.

  • Andréa Richard - Abonné 20 juin 2016 07 h 27

    Femmes soumises

    Femmes soumises,
    votre dignité n'est pas à genoux.
    Levez-vous.
    Prenez votre place,
    celle que l'on ne vous donne pas...
    Si vous ne pouvez être traitée égale au prêtre,
    avec qui vous travaillez,
    et avec les mêmes droits,
    n'y soyez plus du tout.
    Votre place est ailleurs.
    (Extrait du livre Au-delà de la Religion, Andréa Richard, Ed.Septentrion.

  • François Dugal - Inscrit 20 juin 2016 08 h 14

    Pléonasme

    Pléonasme : pape traditionaliste.

    • Jocelyne Lapierre - Inscrite 20 juin 2016 13 h 46

      Très bonne observation... que j'entends Pape... je pense "Illuminati".

  • Fernand Laberge - Abonné 20 juin 2016 08 h 42

    Les Voies de Dieu sont impénétrables. Encore plus les interprétations d'autorité que des humains en font, toutes religions confondues... Souvent sans une once d'humilité.

  • Jean-Marie Vanasse - Abonné 20 juin 2016 17 h 12

    Jean-Marie Vanasse abonne

    je suis entierement d acord avec Francine La
    Grenade