L'anti-Bougon

Pourquoi donc est-ce que je m'entête à chercher un héritage culturel à Claude Ryan? Ça se réduit à un souffle de vent. L'ancien directeur du Devoir n'appréciait guère la culture, un secteur sous-alimenté sous son règne au journal, toléré parce qu'il le fallait bien dans un honorable quotidien. Il ne prenait pas, dit-on, la peine de lire le cahier des arts dans son propre journal, faute d'intérêt pour la culture, cette drôle de substance assez louche, trop frivole à son goût, gaspillant un temps précieux. Qui a dit qu'intellectualisme et haut niveau de culture allaient toujours de pair? Pas lui, en tout cas.

Il ne courait ni les concerts, ni les cinémas, ni les musées, rédigeait ses éditoriaux avec des mots bistouris, allergiques aux fleurs, aux adjectifs, aux entrechats des ballets stylistiques, lisait des rapports en forme de brique plutôt que le dernier prix Renaudot. Ryan venait d'une autre planète, d'un autre temps que le mien, que le nôtre. Peu importe! Faute de partager les goûts de quelqu'un, on peut admirer son intégrité et sa rigueur.

Il me faisait l'effet d'avoir été enfanté par les valeurs du XIXe siècle, alors qu'on patauge en plein XXIe. Le XIXe siècle a duré plus longtemps au Québec qu'ailleurs, faut dire. Droit comme un i, cet homme (d'autres diront straight comme une barre). Avec le vieux fond catho moraliste, collet monté et idéaliste, une noble vision aussi du journalisme comme vecteur de changement social. Ce n'est pas lui qui aurait plongé les bras jusqu'au coude dans la convergence des médias. Le moindre conflit d'intérêts lui soulevait le coeur, au point de payer son exemplaire du Devoir à l'heure où il en dirigeait les pages. Oui, le personnage détonnait dans le paysage contemporain. Du noir et blanc dans notre photo couleurs.

Sur le plan éthique, cet homme-là était l'anti-Bougon. Impossible d'imaginer Claude Ryan devant son petit écran le mercredi soir pour suivre ce téléroman désormais culte. Ça l'aurait rendu fou de rage, ou malheureux comme les pierres du chemin. La satire en question bafoue tout ce qu'il a été et ce qu'il a défendu au cours de sa vie. Et puis Ryan n'était guère porté sur la bouteille, méticuleux, pas brouillon, l'honnêteté faite homme, alors que les Bougon...

En cherchant fort, certains finiront par trouver des ressemblances entre ces deux univers si opposés, alléguant que Ryan partageait avec monsieur Bougon le sens de la famille. Soit! Mais à part ça...

S'ils nous font tellement rire (ou pas, c'est selon), les décadents Bougon, c'est qu'ils tendent, mine de rien, un ineffable miroir à la société. La nôtre ne s'enfarge pas dans les scrupules moraux ni dans la quête du bien commun par les temps qui courent. Caricaturaux, les Bougon? Hum! En plus drôle, ils ressemblent à monsieur et madame Tout-le-monde occupés à fourrer leur voisin, l'État, l'impôt, alouette!

Entre les Bougon et Claude Ryan, le gouffre est béant. Entre son temps et le nôtre aussi sans doute. Ils étaient devenus si anachroniques, son profil raboteux et sévère, son calepin noir, son univers victorien fourvoyé dans notre monde virtuel.

On a eu beau lui offrir des funérailles nationales au son des grandes orgues, ses valeurs avaient été ensevelies ici bien avant de mettre l'homme en terre. Ryan n'aura pas besoin de se retourner dans sa tombe quand le contexte social lui semblera trop insolite. Il a dû le faire cent fois de son vivant.

Elles nous restent pourtant au travers de la gorge, les qualités désuètes de Ryan, déjà balayées par le vent devant sa porte. Des qualités pas drôles en plus, ni glamour, alors qu'il est de bon ton chez nous de rire de tout. Étranger à la scène culturelle par-dessus le marché qu'il était, et pas beau, cet homme-là, quand l'image médiatique prime si fort sur le message aujourd'hui. Rien pour plaire, en somme.

Et pourquoi donc l'image du rigide, intègre, austère et rigoureux Ryan flotte-t-elle malgré tout quelque part dans mon image d'un Québec idéal? Sans doute parce qu'il était un homme de principes et que l'espèce se fait bien rare. Au-delà de son envergure intellectuelle, il aurait mérité qu'on lui lève notre chapeau juste pour ça.

Nul besoin d'observer longtemps le tableau d'ensemble pour constater que, sans principes, nos sociétés dérivent et doivent multiplier ad nauseam les comités d'éthique, dérisoires garde-fous pour les peuples privés de balises.

Dommage que ces grands principes-là fleurissent à peu près toujours chez ceux qui possèdent, comme Ryan, des convictions religieuses. Il me semble qu'une forme d'humanisme devrait suffire comme phare dans la nuit, qu'on pourrait collectivement se passer de croire en Dieu, tout en marchant un peu droit malgré tout. Notre société n'y est pas trop parvenue jusqu'ici. Demandez à Gagliano.

En même temps que le catholicisme, le Québec a jeté un jour par-dessus bord les grands idéaux de société: les pas comiques, les pas glamour, les pas mignons aussi. Enfin, tous ceux-là... Le pape Ryan au visage grêlé, du haut de son autorité morale, de sa rigidité, de son rêve de bien commun, malgré son jansénisme, transportait ces vieux trésors dans sa besace d'une autre ère. On l'a regardé partir avec une sorte de mauvaise conscience, mais trop vite. Lorsqu'on s'est retourné pour comprendre quelque chose, le cortège était déjà passé.

otremblay@ledevoir.com

LE COURRIER DES IDÉES

Recevez chaque fin de semaine nos meilleurs textes d’opinion de la semaine par courriel. Inscrivez-vous, c’est gratuit!


En vous inscrivant, vous acceptez de recevoir les communications du Devoir par courriel.

4 commentaires
  • Pierre-Paul Roy - Abonné 14 février 2004 11 h 44

    Claude Ryan le non tiers-instruit

    Le philosophe Michel Serres définit le tiers-intruit l'individu étant tout à la fois instruit et cultivé dans un monde d'instruits-incultes et de cultivés-igorants. À la lecture de texte de madame Odile Tremblay on peut conclure que Claude Ryan n'était pas un tiers-instruit. Pour son enrichissement culturel, s'il avait bien lu Gaston Miron son testament politique aurait été bien différent, sans aucun doute.

  • Jacques Bélisle - Inscrit 16 février 2004 10 h 43

    Très beau texte!

    Un texte savoureux sur cet homme quelque peu amer, oui, mais vénérable! Tout y est dit.

  • Andrée Lagacé - Inscrite 17 février 2004 13 h 06

    Une autre preuve d'intégrité

    Madame Tremblay,
    Votre article fait preuve d'une honnêteté qu'on ne retrouve que très rarement lorsqu'on parle de quelqu'un à titre posthume...

    Votre analyse terre à terre est plus proche de ceux qui restent tout en étant émouvante et très respectueuse du personnage qu'était Claude Ryan.
    Bravo!

  • Marie-France Legault - Inscrit 21 février 2004 09 h 47

    Culture et instruction?

    "La culture commence ou finit l'instruction".

    Après s'être instruit des connaissances élémentaires, vient ensuite la culture l'enrichissement apporté à nos connaissances.

    Et un être ne manque pas nécessairement de culture parce qu'il n'apprécie pas les mêmes choses que nous. Tous les artistes ne sont pas appréciés à égale valeur de même que tous les auteurs.

    Monsieur Ryan avait des convictions et il les exprimait avec rigueur. Ses convictions étaient rattachées à ses valeurs. Et même s'il dédaignait la "culture" (il faudrait savoir laquelle...)il a démontré une large culture. pas celle véhiculée par certains artistes, mais une culture plus universelle. Il connaissait les grands penseurs de notre
    époque et puisait à même cette source intarrissable.