Partir, mais pour aller où?

La campagne référendaire sur le Brexit se corse. Pendant que les uns se demandent s’il n’est pas trop tard pour convaincre les Britanniques de rester dans l’Union européenne, les autres devraient se demander ce que changerait vraiment leur départ.

On n’ose pas trop le dire, mais c’est la panique en cette veille de référendum sur l’avenir du Royaume-Uni au sein de l’Union européenne (UE). Jusqu’à tout récemment, la campagne en faveur du maintien dans l’UE ronronnait tranquillement en dépit de la course serrée entre les deux camps, confiante que le déluge d’analyses économiques sérieuses et de déclarations de grands leaders politiques et de gens d’affaires — presque unanimement opposés au Brexit — allaient finir par faire entendre raison aux électeurs. Seulement, c’est une tout autre histoire que racontent les derniers sondages qui donnent le camp du « leave » environ 5 points de pourcentage d’avance à moins d’une semaine de la tenue du vote.

L’assassinat d’une députée travailliste du camp du « in » par ce qui serait un militant néonazi n’a ajouté qu’encore plus de tension dramatique à une campagne qui en avait déjà bien assez.

Le gouvernement britannique, la Banque d’Angleterre, les institutions européennes, l’OCDE, le FMI et de nombreux autres experts n’ont pourtant épargné aucun effort pour mettre en garde contre les conséquences néfastes d’un vote pour le Brexit. Selon un groupe de recherche cité par The Economist, l’économie britannique accuserait un recul de presque 3 % à court terme et se porterait encore plus mal ensuite. La peur d’une victoire du « Out » aurait déjà infligé à ses actifs financiers leur pire correction à la baisse en un an depuis la Grande Récession de 2008-2009.

On craint aussi les conséquences qu’un tel départ pourrait avoir non seulement sur des institutions européennes déjà beaucoup secouées par la crise des migrants, une croissance chroniquement morose et autres crise des dettes souveraines, mais aussi l’économie mondiale tout entière. La Réserve fédérale américaine a évoqué ces craintes cette semaine pour justifier sa décision d’attendre encore un peu avant de changer ses taux directeurs.

Should I stay or should I go ?

Ces mises en garde économiques n’ont pas l’air d’impressionner beaucoup les électeurs britanniques. Seulement 37 % d’entre eux disent craindre un recule économique en cas de Brexit. Peut-être est-ce dû au fait qu’on suspecte toutes ces prophètes de malheur de forcer le trait pour convaincre les Britanniques de se rallier au camp du statu quo ? Ou au fait que l’économie du pays se porte plutôt bien ces temps-ci et qu’on se croit à l’abri, avançait le New York Times vendredi.

Mais on pourrait avancer aussi que la principale raison qui pousse des Britanniques à vouloir « se séparer » du projet européen n’est pas principalement de nature économique. Si l’on se fie aux principaux arguments avancés par le camp des « Out », il serait plutôt question de reprendre le contrôle de ses affaires des mains des bureaucrates de la Commission européenne, de décider du nombre et du genre d’étrangers qui entreront dans le pays, de rompre avec un projet d’intégration économique qui ne profite qu’à quelques privilégiés et de répondre enfin à une élite économique et politique qui impose ses règles au détriment des gens ordinaires.

Après

Le problème est que les questions économiques ont quand même un petit peu d’importance et que la moitié des exportations du pays ainsi qu’une bonne part de son fameux secteur financier sont tournées directement vers le marché unique européen. Il est vrai que des pays comme la Norvège ont su se négocier un accès à ce marché unique sans appartenir à l’Union européenne, mais en échange d’une contribution à la caisse de Bruxelles et de leur soumission à la plupart de ses règles, y compris celles sur la libre circulation de la main-d’oeuvre européenne.

Mais supposons que le Royaume-Uni parvenait à obtenir un improbable accord encore plus avantageux, qui lui permettrait d’accéder presque sans contrainte au marché unique européen sans avoir à se soumettre à la plupart de ses règles. Verrait-il moins de migrants chercher par tous les moyens à entrer sur son territoire pour améliorer leur sort ? Serait-il moins menacé par les terroristes djihadistes ? Son économie sera-t-elle moins exposée aux bouleversements des nouvelles technologies et de la mondialisation ? Serait-il moins soumis aux valeurs néolibérales avec un gouvernement conservateur de Boris Johnson seul aux commandes qu’en ayant parfois à convenir de normes communes avec des pays comme la France, l’Allemagne, l’Italie et la Suède ?

Tous ces enjeux, comme bien d’autres qui dépassent largement les frontières nationales (les changements climatiques, les affaires extérieures, la défense…), continueront de nécessiter une forme ou l’autre de négociations et d’ententes avec les autres pays, notamment les voisins européens. Il reste maintenant aux Britanniques de décider s’ils pensent avoir plus d’influence et d’efficacité à l’intérieur des institutions communes européennes ou comme partenaire externe.

Quant à la monnaie, la fiscalité, les politiques de développement économique, la santé, l’éducation, les politiques sociales, les infrastructures, la police ou la culture, ils étaient et resteront du ressort du pays. Comme le pouvoir de décider démocratiquement de rester ou pas dans une union économique et politique comme l’Union européenne.


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3 commentaires
  • Nadia Alexan - Abonnée 18 juin 2016 08 h 00

    Une bonne idée de coopération malmenée par les affairistes.

    Selon l'auteur: «Si l’on se fie aux principaux arguments avancés par le camp des « Out », il serait plutôt question de reprendre le contrôle de ses affaires des mains des bureaucrates de la Commission européenne...de rompre avec un projet d’intégration économique qui ne profite qu’à quelques privilégiés et de répondre enfin à une élite économique et politique qui impose ses règles au détriment des gens ordinaires.»
    L'idée de l'Union européenne était bonne. L'union fait la force. Mais malheureusement, ce sont les affairistes et les multinationales qui se sont accaparées de cette bonne idée de coopération pour leurs propres fins cupides.

  • Tristan Roy - Abonné 18 juin 2016 14 h 13

    Bah...

    Les brittaniques n'ont qu'à faire comme les canadiens en 1995 et frauder les résultats pour obtenir un vote favorable au maintient dans l'Union Européenne.

    • Pierre Raymond - Abonné 18 juin 2016 21 h 55

      Et si la tendance se maintient c'est ce qui se passera.
      Après tout, de qui les Canadians ont-ils appris ?