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La Louisiane, le bayou, un antihéros qui sillonne la baie de Barateria à la poursuite des chevrettes... L’écriture de Tom Cooper traduit à merveille les ambiances lourdes et embrumées.
Photo: Victoria Avvacumova iStock La Louisiane, le bayou, un antihéros qui sillonne la baie de Barateria à la poursuite des chevrettes... L’écriture de Tom Cooper traduit à merveille les ambiances lourdes et embrumées.

« Ils surgirent des entrailles ténébreuses du bayou comme des spectres, d’abord une lueur fantomatique dans le brouillard, puis le vrombissement d’un moteur : un hors-bord en aluminium fusant sur la laque noire de l’eau. »

C’est à cause de cette première phrase que j’ai lu Les maraudeurs de Tom Cooper. Neuf fois sur dix, après l’incipit, saisi d’un vague dégoût, sorte de nausée intellectuelle, je referme le livre. Je suis de ces types de l’ancienne école qui lisent l’écriture. Le comment précède le quoi. Cette phrase me semblait bonne. Elle donnait à voir et à entendre. On ne s’y enfargeait pas d’emblée dans l’envahissant je de la fiction contemporaine.

Pas un mot de trop dans cette première phrase. « Ténébreuses » ? Personnellement, je ne toucherais pas à ce « ténébreuses ». J’aurais peur que toute la phrase, son rythme brisé, son équilibre compromis, s’effondre sous mes yeux. En tout cas, chapeau au traducteur, un monsieur Pierre Demarty. En surfant du côté d’une librairie virtuelle, je suis tombé sur l’incipit en langue originale des Maraudeurs et la phrase m’a paru légèrement meilleure en français.

Photo: Victoria Avvacumova iStock La Louisiane, le bayou, un antihéros qui sillonne la baie de Barateria à la poursuite des chevrettes... L’écriture de Tom Cooper traduit à merveille les ambiances lourdes et embrumées.

Trente-trois mots alignés en haut d’une page et je voyais tout : le bayou, le brouillard, le bateau. Il n’en fallait pas davantage pour élire ce roman-là plutôt qu’un de ses compagnons de pile désespérant d’attirer mon attention.

Ce Cooper est donc une sorte de pro. Et on ne pourrait faire autrement que de se consumer de jalousie devant un tel premier roman, si on n’apprenait pas ensuite que cet enseignant de La Nouvelle-Orléans a pris le temps de faire ses classes en publiant des nouvelles remarquées dans de nombreux magazines.

On est dans la Louisiane post-marée noire. Katrina est aussi passée par là. Après avoir vu leurs maisonnettes et leurs shacks emportés par le vent et les murailles d’écume sale déversées par les digues rompues, de petits pêcheurs de crevettes tout droit sortis d’un roman de Steinbeck tentent de s’accrocher à leur précaire gagne-pain malgré la nappe de mélasse noire, les cormorans et pélicans englués, les prises qui diminuent, le boycottage des fruits de mer du Golfe par les restaurants, jusqu’à la taille des crevettes elles-mêmes qui ne fait plus le poids… Mais pourquoi blâmer la surpêche quand il suffit d’accuser BP, la pétrolière géante, de tout ce qui va mal dans le bayou, de tout ce qui n’est plus comme avant. Ils n’ont pas complètement tort, remarquez…

« Une brume digne d’un film d’horreur nappait la surface de l’eau, charriant une odeur de mazout nauséabonde. Du haut de la cabine de pilotage, il apercevait des bancs entiers de poissons morts, ventre en l’air, luisant d’un éclat blanchâtre dans la lumière de ses phares. »

Ça commence avec un type appelé Lindquist qui se fait voler son bras artificiel. Pas vraiment son jour de chance, on dirait, mais ce n’est pas comme si ça allait s’améliorer par la suite. Ce n’est pas non plus comme si les assurances (quelles assurances ?) allaient lui permettre de remplacer son bras droit. Une femme partie voir ailleurs, une fille qui ne lui rend visite que pour lui taper un vingt dollars par-ci par-là : Lindquist est le parfait antihéros. Pas évident de pêcher avec un vieux crochet de pirate rouillé. Il n’a pas d’âge, mais c’est déjà un vieil homme, comme la plupart des gars qui sillonnent la baie de Barateria à la poursuite des chevrettes, comme disent les vieux Cadiens.

« Pas mal de gars avaient le dos bousillé avant d’atteindre l’âge de trente ans. À quarante, ils carburaient au bourbon tous les soirs pour oublier la douleur et se procuraient des cachets d’OxyContin auprès de leur médecin ou de leurs amis pour tenir un jour de plus à bord des chalutiers. Et à cinquante, la plupart étaient foutus et ne s’en relevaient jamais. »

Ce n’est pas non plus comme s’ils avaient le loisir et les moyens de se payer des cours de gymnastique sur table.

Apocalypse tranquille

Ça prend un rêve pour tenir le coup. Celui de Lindquist est de retrouver le trésor supposément enfoui jadis par le corsaire Jean Laffite au coeur du labyrinthe que forment le marécage et sa kyrielle d’îles, d’îlots et de bancs de vase. Entre deux passes sur son crevettier, Lindquist s’enfonce dans la mangrove et promène son détecteur de métal sur les maigres terres émergées des recoins les plus reculés et hostiles du bayou. Pour d’autres, le rêve prend la forme d’une île abritant un jardin de cannabis grand comme un court de tennis. Éden malheureusement défendu par des pièges à ours et autres ingénieux bricolages…

Ces quêtes, et d’autres, toutes masculines (désolé, mais pour le roman de la parité hommes-femmes-LGBT, il faudra repasser), dessinent des trajectoires dont nous comprenons très tôt qu’elles sont destinées à se croiser, à se couper et se recouper, et que ça va saigner. Impossible de faire autrement. Les petits vont s’étriper entre eux et signer des ententes individuelles portant sur un dédommagement de quelques milliers de dollars pendant que l’or noir et les milliards de BP vont continuer de se déverser sur le bayou. Si, bien à l’abri dans notre vallée du « plusse meilleur pays », nous voulions mieux comprendre les conséquences sur le milieu marin et humain d’une souillure à une aussi vaste échelle, une espèce d’apocalypse tranquille, lire Les maraudeurs ne serait sans doute pas une mauvaise idée.

Tom Cooper écrit remarquablement bien. Il a un style dense, riche, à la fois économe et coloré. Qu’elles soient frappantes ou d’une simplicité proche de l’évidence, ses métaphores et ses comparaisons sonnent toujours juste. Quand on lit, sur le rabat de la jaquette, que les producteurs de Breaking Bad ont déjà acheté les droits d’adaptation de l’oeuvre à l’écran, on se dit : mais bien sûr. Tout y est. La drogue. Les personnages. Et le décor : de la splendide nudité des déserts de Breaking Bad et des keys de Bloodline, nous passerons aux miasmes putrides et aux marais infestés d’alligators de Maraudeurs. La série. Avant de monter lire un petit quart d’heure au lit et de piquer du nez, on s’assoira devant notre épisode.

Ça va être bon. C’est déjà bon.

Les maraudeurs

Tom Cooper, traduit de l’américain par Pierre Demarty, Albin Michel, Paris, 2016, 401 pages