Cinéma - En français sous-titré

Au cinéma, le débat sur la question des sous-titres tient du match de boxe culturo-virtuel. Sur le ring, dans le coin droit, on retrouve les cinéphiles purs et durs qui vont préférer se mesurer à un film sous-titré, fût-il sous-titré en anglais, afin de maximiser l'expérience d'écoute. Dans le coin gauche: les francophiles et les anglophobes, qui prônent le doublage. Dans les gradins: une mer de francophones, bilingues ou pas, indifférents ou pas à la cause de la langue ou des sous-titres, et au nom desquels l'arbitre (lire: les distributeurs) fait le plus souvent consensus autour de la version française.

Or, il est difficile de les blâmer lorsqu'on sait que le prix de vente de leurs films à la télévision, dont dépend souvent l'acquisition des films, sera coupé de moitié si le film est sous-titré. Laquelle télévision privilégie, à heure de grande écoute, les films tournés ou doublés en français, reléguant les films sous-titrés en fin de soirée ou dans des cases cinéphiliques très précises, dont les indices d'écoute sont plus modestes.

Moins vus parce que moins aimés, les films sous-titrés, ou moins aimés parce que moins vus? Un mystère opaque entoure ce dilemme. Chargé de programmation à la direction des acquisitions de Télé-Québec, Daniel Lajeunesse me faisait remarquer cette semaine que chaque cas est unique et que si les disparités sont grandes, elles n'avantagent pas systématiquement les films doublés. Ainsi, dans sa case Hors-Circuit (dimanche, 23h), consacrée au cinéma d'auteur, un film iranien sous-titré comme Un temps pour l'ivresse des chevaux a rejoint 36 000 spectateurs, tandis que la version française de Signs and Wonders en a rejoint à peine 5000.

La politique de Télé-Québec en matière de cinéphilie s'apparente à celle des cinémas d'art et d'essai de la province, où la qualité artistique du film constitue le premier critère de programmation. En 2003, les copies sous-titrées en français de quelque 30 films (sur un potentiel de plus de 300) ont circulé dans ces salles, parmi lesquelles on compte, à Montréal,

Ex-Centris et à Québec, Le Clap.

Dans une capitale francophone à plus de 90 %, Le Clap est, depuis sa fondation en 1985, un phare de la cinéphilie, un lieu chaleureux fréquenté annuellement par près de 400 000 spectateurs. C'est aussi le seul cinéma de la ville à présenter des films sous-titrés — exception faite du Cartier, qui depuis sa réouverture en août projette des films de répertoire sur support numérique.

Or, contrairement à Montréal où la population, même divisée sur la question, est suffisamment importante pour faire honneur simultanément aux films doublés et sous-titrés, il en va tout autrement dans une ville de 500 000 habitants, siège social et politique, qui plus est, de la francophonie en Amérique. Stéphanie Bois-Houde, adjointe à la programmation au Clap et rédactrice en chef du magazine du même nom, m'a longuement parlé de cette question lors de mon passage à Québec la semaine dernière. Pris à partie entre des spectateurs qui réclament la version française et des cinéphiles qui vantent la version originale, Le Clap penche le plus souvent pour ces derniers. Ironiquement, l'exemple le plus marquant de controverse cinéphilo-linguistique survenue au Clap a été déclenché par... un film français, L'Homme du train, de Patrice Leconte.

Il est vrai que Séville, le distributeur québécois de ce film, avait décidé, en dernière instance, de ne pas sortir le film chez nous. Du coup, il cédait toute la place à son homologue Equinoxe, détenteur des droits du film pour tout le Canada anglais (sur le plan de la distribution, le pays n'est pas divisé en territoires mais en communautés linguistiques). En vertu de ces règles, il était impossible à Equinoxe de diffuser au Québec une version autre que celle, sous-titrée en anglais, dont il détenait les droits, qui plus est sous le titre de Man on the Train. «Devant ce genre de situation, deux choix s'offrent à nous, explique Stéphanie Bois-Houde. Ou bien on boude le film pour des raisons d'ethnocentrisme et de politique de langue, ou bien on prend en compte la qualité et la pertinence du film et on le présente, quitte à déplaire aux gens qui voient là une prise de position politique.» Ce qui fut fait et ce qui survint, respectivement.

Morale de cette histoire: les spectateurs sont souvent laissés dans l'ignorance des intempéries du commerce qui sous-tend la diffusion des films. Les enjeux liés aux acquisitions et aux droits de diffusion sont complexes et les médias, peu enclins à les expliquer. De sorte que, dans un petit pays comme le Québec, où la question linguistique n'est pas matière à rire, les malentendus, forcément, se multiplient.

Prenez l'exemple du Festival des films du monde. Chaque année, avec la parution de la grille-horaire, ma copine Anne-Marie s'indigne devant la proportion de films sous-titrés en anglais par rapport à ceux qui sont sous-titrés en français. Il est vrai que pareille situation réduit son éventail, à elle et à tous les unilingues francophones. Or, chaque année, je m'entends lui expliquer (elle me croit à moitié et me trouve linguistiquement colonisé) qu'avant d'être des événements publics, les festivals de films sont des marchés et que les distributeurs ne peuvent pas faire sous-titrer leurs films dans toutes les langues, d'où le consensus fait autour de l'anglais, langue des affaires.

C'est cette même langue des affaires qui nous permet de voir, depuis hier au Cinéma du Parc, le troublant Dans ma peau, film français tourné en français par une Française, Marina De Van. Vous le trouverez dans la grille sous le titre de In My Skin, en raison de son sous-titrage anglais et de la licence de son distributeur canadian. Encore beau qu'on puisse le voir.

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Un mot en terminant sur le RÉZO (Réseau de diffusion de cinéma d'auteur), qui depuis deux semaines, et jusqu'à la fin de mars, effeuille dans diverses salles de la Belle Province quelque neuf films québécois engagés, documentaires et fictions confondus, parmi lesquels on compte Le Vol de la caisse, d'Éric Michaud, La vérité est un mensonge, de Pierre Goupil, et Le Manuscrit érotique, de Jean-Pierre Lefebvre.

Bars-cafés et salles culturelles de cinq villes du Québec (Jonquière, Pierreville, Rouyn-Noranda, Mont-Laurier et Montréal) proposent à leurs clientèles respectives ces films présentés sur support numérique. Pour connaître la programmation et les lieux exacts, mieux vaut vous référer au site Internet officiel du RÉZO: www.lerezo.org.

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