Adieu, monsieur le professeur

Photo: Frédérick Florin Agence France-Presse

«Je » conclus ma 6e année dans quelques jours. En fait, tout s’est terminé mercredi avec le dernier examen d’Univers social, une comparaison entre l’Afrique du Sud et le Québec de 1980. J’ai eu droit à un ultime « À quoi ça sert ? » et je me suis demandé si les enseignants commençaient l’année en expliquant en quoi l’école est utile.

Cette question, la plupart des élèves la formulent épisodiquement, sauf durant les journées pédagogiques où la vie (et les jeux vidéo) reprend ses droits. Les élèves finlandais, réputés parmi les meilleurs aux tests PISA (Program for International Student Assessment) et qui n’ont pas de devoirs au primaire ni de notes avant la 7e année, se la posent peut-être aussi.

Tu me parles, j’oublie. Tu m’enseignes, je me souviens. Tu m’impliques, j’apprends.

Il y a, bien sûr, la réponse philosophique (forger ta pensée, saisir l’essence du monde et de soi, développer l’empathie et le sens de la rhétorique, ou du moins de la logique) ; la réponse matérialiste (te tailler une place parmi les élites et absorber toutes les valeurs sociétales de la course aux notes, aux médailles et à la performance) ; la réponse utilitaire (t’occuper tandis que je suis au travail) ; la réponse idéaliste (éveiller ta curiosité, mesurer l’abysse de ton ignorance, t’épanouir et construire ta personnalité au contact de maîtres inspirants, inspirés, et d’une originalité telle qu’elle sèmera le germe de l’audace dans un monde englué par le statu quo et le conformisme).

Voilà, « je » termine mon primaire et j’ai rencontré très peu de ces figures inspirantes qui donnent un sens à l’apprentis-sage. Je cherche encore mon « Mr. Keating » dans « Le cercle des poètes disparus ». J’aurais souhaité que mon B me parle d’un(e) prof qui grimpe sur les pupitres « pour regarder les choses d’une manière différente » et leur lise de la poésie à voix haute en classe. Un(e) allumé(e) qui met le feu à leur esprit avide de sens. Et qui est aussi bien rémunéré(e) qu’un médecin. Parce que la santé de toute une société passe d’abord par l’éducation, pas dans l’imagerie par résonance magnétique.

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Amoureux de la langue française, de littérature jeunesse et de lecture à haute voix, le conteur Jacques Pasquet (à gauche) et l’ex-enseignant Yves Nadon sont à la fois férus de pédagogie et d’imaginaires en liberté.

Lire et faire lire

« Comment se fait-il que tout le monde reconnaisse que Dead Poets Society, c’est bon, mais que ce ne soit pas soutenu dans le réel ? » questionne Yves Nadon, 59 ans, jeune retraité du primaire et de l’université, auteur jeunesse et de livres de pédagogie, éditeur et grand-père. Ce passionné des questions d’enseignement m’apporte des rédactions d’enfants de six ans que certains journalistes pourraient envier. Orthographe, construction, rythme, intérêt du sujet : tout y est.

Mais selon Yves Nadon, les profs eux-mêmes ne sont pas férus de lecture. Comment peuvent-ils en donner le goût aux jeunes ? On sait que les élèves qui accrochent à la lecture excellent également dans les autres matières. « Il ne devrait pas y avoir de devoirs au primaire, les parents n’ont ni le temps, ni les capacités. Juste lire le soir, ce serait assez », plaide-t-il.

J’ai demandé à mon ami Jacques Pasquet, conteur en milieu scolaire, retraité de l’enseignement universitaire, auteur jeunesse et grand-père de 69 ans, de se joindre à notre discussion. Il se passionne lui aussi pour cette question fondamentale. « L’enfant qui apprend à lire, écrire et parler, apprend à réfléchir. On en fait un citoyen conscient. C’est une question de formation humaine et sociale. »

Qui ne continue pas à apprendre est indigne d’enseigner

Yves Nadon renchérit : « Un étudiant sur deux qui sort de l’université arrête de lire. C’est vrai pour les enseignants aussi. C’est un chiffre effarant ! Bon nombre d’enseignants n’aiment pas le français. » D’après ses observations (35 ans dans l’enseignement), le plaisir de la lecture se perd dès la 3e année du primaire parce qu’on impose la lecture, le choix du livre, les fiches de compréhension. La liberté s’étiole avec l’imaginaire. « On donne une période de lecture libre “ obligatoire ” en classe, constate Jacques. Pendant ce temps, le prof corrige. C’est un exemple flagrant de ridicule et de système systémique. »

Yves se désole : « On arrête de lire à haute voix en 3e année alors qu’on devrait y recourir encore au secondaire ! Même à l’université ! Je le faisais dans mes cours de didactique de lecture et d’écriture. Si on enseignait le vélo de la même façon, ça ressemblerait à une classe de vélos stationnaires en rang d’oignons avec tous les sièges à la même hauteur. »

Un milieu de matantes

Conservateur, le monde de l’enseignement ? « C’est un milieu où le contrôle et les directives, c’est important, estime Yves. Le jeune prof qui arrive avec de nouvelles approches pédagogiques se fait dire : “ On a déjà essayé ça ! ” On développe une mentalité de cols bleus. C’est triste. On a besoin de plus de compétences pour enseigner au primaire qu’à l’université, mais c’est encore perçu comme une job de matante. C’est pour cela qu’il y a si peu de gars au primaire. »

Mais qu’est-ce qui fait un enseignant hors du commun ? « Pourquoi un prof de ski est bon ? Il transmet sa passion, veut la communiquer. Ça devrait être la même chose à l’école. » Yves pense qu’une épidémie de victimite aiguë s’est emparée du milieu de l’enseignement, gonflé par un certain discours syndical. « Ça se plaint déjà d’être exploité au bac ! On ne parle pas assez de la joie de l’enseignement. Une fois la porte fermée, tu fais ce que tu veux dans ta classe. »

Jacques Pasquet évoque la didactocratie balancée d’en haut, d’un système où l’enseignant ne voit pas « un » élève, mais une norme. Yves Nadon conclut : « C’est encore jeune, l’école publique au Québec ; comme partout dans le monde industrialisé, on l’oublie facilement. »

Les deux auteurs jeunesse souhaitent davantage de livres et moins de TBI en classe, qu’on cesse de rendre l’apprentissage du français punitif (orthographe, grammaire) et qu’on reconnaisse à chaque élève sa particularité, notamment dans ses choix de lecture.

Au final, cette conversation m’a persuadée que nous devrions encourager nos meilleurs éléments, tant par le salaire que par la valorisation sociale, à devenir des Mr. Keating.

En leur disant adieu, à la fin de l’année, on ajouterait spontanément : « On ne vous oubliera jamais. »

Aimé l’essai Et si on réinventait l’école ? de Jean-François Roberge, ex-enseignant, député de Chambly et porte-parole de la CAQ en matière d’éducation. Il propose l’école de 4 à 18 ans, soit, mais aussi beaucoup plus d’intelligence et d’innovation sur le terrain. Avec 53 % d’analphabètes fonctionnels et un taux de décrochage peu enviable chez les garçons, l’école doit se remettre en question. M. Roberge se définit comme un prof idéaliste. Et pourtant, ce qu’il propose n’a rien de farfelu. Il suggère d’alléger la bureaucratie, de cesser d’encourager le nivellement par le bas, déplore le niveau de français des futurs maîtres. « Un bon enseignant doit savoir créer un lien avec chacun de ses élèves. Et ce lien doit être vrai parce qu’il est impossible de garder l’intérêt d’un élève pendant un an en demeurant un étranger. » Monsieur Sébastien Proulx, nouveau ministre de l’Éducation, devrait lire ce livre à voix haute durant ses vacances. Et monsieur Philippe Couillard aussi…

Parcouru des manuels de maîtres destinés à enseigner la lecture et l’écriture à 6 et 7 ans, que m’a apportés Yves Nadon, également un des fondateurs de « De mots et de craie », un OBNL qui vise à faire aimer la lecture. 700 profs assistaient au dernier colloque en avril. Le manuel Écrire des récits inspirés de nos petits moments (Chenelière éducation) s’est envolé à 1200 exemplaires en un mois. La traduction a été supervisée par Nadon. Certains ont poussé les hauts cris dans nos pages, récemment, parce que la méthode est américaine. J’imagine que si elle avait été finlandaise, tout le monde se tairait. À lire les résultats obtenus, je m’inquiéterais davantage de ce nationalisme primaire qui nous cause du tort et encourage le repli.

Pleuré en revoyant cette scène magnifique de Dead Poets Society avec l’irremplaçable Robin Williams. Le plus bel adieu à un prof qu’on n’oubliera jamais.

Noté que Le Devoir ne sera pas publié les 24 juin et 1er juillet. De retour dans cette page le 8 juillet. Bonne fin des classes à tous !

Le dernier tango

Je n’allais pas rater un film produit par Wim Wenders sur le tango. Ce documentaire réalisé par German Kral emprunte à la fiction et réunit, à la fin de leur vie, deux légendes du tango argentin, María Nieves Rego (80 ans) et Juan Carlos Copes (83 ans). Séparés dans la vie après des amours tumultueuses, mais toujours unis artistiquement jusqu’à la rupture finale, les danseurs d’Our Last Tango nous font revivre les milongas des années 1940, puis la popularité grandissante de cette « pensée triste qui se danse ». Curieusement, le tango m’a apporté mes plus grandes joies durant les dix années où je me suis glissée dans ses bras au début des années 1990. Ce film illustre tout : le désir, la passion, la jalousie, le mouvement, la plainte du bandonéon, la complicité, la beauté du non-dit. Maria Nieves est une tanguera attachante et nous glisse au passage quelques leçons de vie.

Dès aujourd’hui au cinéma Beaubien (s.-t. français) et au cinéma du Parc (s.-t. anglais). Un pur délice pour les yeux, l’âme et les oreilles. Nostalgia, nostalgia…
 
6 commentaires
  • Catherine-Andrée Bouchard - Abonnée 17 juin 2016 00 h 38

    Ô toi lecteur Hypocrite!!!

    J'ai fait un bac en littérature et même commencé ma maîtrise et je n'ai retenu qu'une chose, c'est terrible comme Baudelaire causait avec Sagacité en traitant tout le monde de lecteur Hypocrite!!!

    Le chapeau fait même aux profs!!!

    Je suis encore plus rabat-joie que M. Nadon.

  • Robert Bernier - Abonné 17 juin 2016 08 h 46

    Ça doit être plus compliqué que ça ...

    Vous écrivez: "Les deux auteurs jeunesse souhaitent davantage de livres et moins de TBI en classe, qu’on cesse de rendre l’apprentissage du français punitif (orthographe, grammaire)"

    Je crois savoir ce qu'ils veulent dire et ça a sans doute à voir avec le romantisme associé au très inspirant « Mr. Keating ».

    Mais, pourtant, je me dis que ça doit être plus compliqué que ça. À bientôt 61 ans, je fais partie de ceux et celles à qui on a servi "l’apprentissage du français punitif ": de longues analyses de phrase -sujet, verbe, complément, article défini ou non, et répéter, répéter, répéter. Et pourtant, Ô combien j'ai aimé et aime encore lire. Les murs de mon salon et ceux de mon sous-sol sont tapissés de bibliothèques bien remplies. Ça doit être plus compliqué que ça.

    Mais il y avait des livres dans la maison de mon enfance. Père (7e année du primaire) et mère (5e année) accordaient à la lecture et à l'école une importance centrale. Il est pensable que tout commence là, si ça commence. Mais, pour ça, peut-être faut-il apprendre à se retirer de la société de consommation: bébelles électroniques, films et MP3. Peut-être faut-il accorder du temps au silence d'un livre. Je parle ... des parents.

    Robert Bernier
    Mirabel

  • Louise Gareau - Abonnée 17 juin 2016 10 h 28

    Amour de la lecture

    Je me rappelle de ma prof de 9e année qui me donnait la clé de la bibliothèque scolaire afin que je puisse renouveler ma provision de livres sans attendre le moment prévu pour ma classe. Quel plaisir que de lire autant que je le désirais!

  • Josée Desharnais - Abonnée 17 juin 2016 11 h 05

    Un peu court

    Ça manque de recul. La lecture est un outil, et vous êtes dure pour les enseignants.
    La lecture est un outil comme un autre, quand même passif (oh scandale). La lecture ne fera pas apprendre (au primaire en tout cas!!!!) les mathématiques, la résolution de problème, la logique et l'esprit critique. C'est un outil parmi d'autres, ce n'est pas la (seule) cible. C'est la capacité de compréhension et d’analyse de la langue qu'on veut aller chercher grâce à la lecture. Ça sert dans toutes les matières, c'est vrai : si je ne comprends pas l'énoncé de maths, je ne fais pas de maths! Mais c'est un outil. Même sans lire on pourrait, hypothétiquement, élever son esprit comme Socrate, avec les bons interlocuteurs ou, pourquoi pas, les bons enregistrements.
    C'est vraiment chouette de rencontrer des enseignants exceptionnels, oui il y en a, j'espère que vous les rencontrerez au secondaire, mais je trouve votre analyse dure! non tout le monde n'est pas exceptionnel. Tous les journalistes ne sont pas exceptionnels, toutes les chroniques, tous les médecins. Il doit y avoir des dizaines, voire centaines, d'enseignants de la trempe du personnnage de Robin Williams au Québec: ce sont des êtres exceptionnels sur qui on fait des films. Il y a de bons enseignants qui ne pètent pas l'écran, mais qui remarquent chaque élève, installent un climat de travail et de confiance, sans éclat. Bien sûr il y en a qui nous découragent aussi!!! Faut dire qu'on s'entête à donner la tâche à des humains...

    Bref, ce billet n'aide pas à valoriser la profession (sauf pour une phrase si on se rend à la fin!) et reste dans le lieu commun: il faut liiiiiire.

  • Réjean Savard - Inscrit 17 juin 2016 15 h 20

    Apprendre à lire et apprendre à aimer la lecture...

    En fait je crois que les enseignants sont pris entre deux réalités différentes: apprendre à lire ET apprendre à aimer la lecture. Il et difficile de faire les deux. Certains y arrivent bie entendu. Mais c'est aussi pourquoi dans plusieurs pays, le prof apprend à lire, et c'est la bibliothécaire qui apprend à aimer la lecture. Exemple parfait: la Finlande, sans doute le pays ayant le meilleur réseau de bibliothèques au monde...d'où je crois leurs excellents résultats. Alors qu'ici au Québec, on le sait, les bibliothèques scolaires sont en retard et sont loin d'avoir le personnel professionnel requis malgré un petit rattrapage ces dernières années...