Rêves et réalités virtuelles

Plongeant en plusieurs dimensions sensorielles, la réalité virtuelle serait, dit-on, la mieux collée à l’univers des rêves. Un jour peut-être des antennes pousseront sur nos têtes, pour mieux saisir ces ondes oniriques. Car ces oeuvres nées des nouveaux formats se révèlent parfois si poétiques et chargées de sens, aux mains d’artistes inspirés, qu’on voudrait les capter sans appareils.

Les Montréalais, après coup de coeur pour les rayons virtuels d’Une bibliothèque la nuit de Robert Lepage et Alberto Manguel à BAnQ, en redemandent. Allons y voir !

Le Centre Phi dans le Vieux-Montréal vient de lancer son expo Sensory Stories : 13 oeuvres de pointe en la matière, dont les films éphémères du Canadien Guy Maddin. Certaines sont interactives, d’autres immersives réclamant des casques d’écoute, voire des harnais. Allez, on se branche !

L’anglais domine souvent, précisons-le, offre internationale oblige, mais virer de bord pour autant serait manquer deux clous de l’expo, avant tout visuels. Notes on Blindness : Into Darkness est un bain d’immersion dans l’univers de l’écrivain britannique John Hull devenant aveugle, d’où ces silhouettes de lumière scintillant dans le noir comme des mouches à feu. Quant à The Turning Forest d’Oscar Raby, il tient du conte de fées multicolore, avec feuilles qui tombent et eau serpentine, face à un doux monstre à l’immense gosier. Rêve pour rêve, une illusion parfaite. Tout le secteur évolue et impressionne. On s’y jette. Jouet en vogue !

Fantômes des vieilles rues

D’ailleurs, une fois dans le Vieux-Montréal, reste à courir, si ce n’est déjà fait, jusqu’aux escales du parcours Cité Mémoire. J’avais manqué le lancement de l’ambitieux projet, le mois dernier, mais comment refuser l’escorte du dramaturge Michel Marc Bouchard à travers son propre circuit techno-historique, conçu avec Michel Lemieux et Victor Pilon ?

À ses côtés j’aurai vu surgir, dès la nuit tombée, des murs de briques aveugles, d’arbres, ou de pavés, un tas de fantômes urbains, en son et lumière, à convoquer et à écouter sur application mobile. L’auteur des Feluettes, en récent triomphe à l’opéra, éprouve une passion pour l’histoire venue nourrir sa création pour l’entraîner ailleurs. Comme ici.

Pour ses tableaux en mouvement, hommages aux illustres comme aux oubliés, accent fut mis sur des valeurs de générosité, de tolérance, de démocratie des habitants de la métropole. Notre balade démarra donc sur la projection jouée des funérailles de Joe Beef, tavernier irlandais au grand coeur dont le Tout-Montréal reconnaissant avait suivi le cortège en 1889.

D’Émile Nelligan à Maurice Richard, des malheurs du premier bourreau de Montréal en 1648 aux éclairs d’Éva Circé-Côté, chantre du féministe et championne de la laïcité dès 1910, des pages d’histoire se tournent et s’effacent. Renaissent évanescentes, ici, les Soeurs grises recueillant des orphelins, là, les effeuilleuses du Red Light des années 40, sous les notes du piano d’Oscar Peterson.

Les pavés d’une ruelle, sur un mythe de genèse algonquin, se transforment en rivière à saumons agitée sous nos pieds. L’autre soir, le ciel ennuagé de rouge s’offrait la même teinte que les couleurs projetées sur la Tour de l’horloge, où des ombres de femmes glissaient sur la chanson Suzanne de Leonard Cohen.

Un écho, semble-t-il, à la poésie de Nelligan : « Que vous disent les vieilles rues / Des vieilles cités ?… / Parmi les poussières accrues / De leurs vétustés. / Rêvant de choses disparues, / Que vous disent les vieilles rues ? » Ceci et cela.

Caution historique

Cité Mémoire est né à l’initiative de Montréal en histoires il y a cinq ans, pour ne se greffer qu’ensuite en partie au 375e anniversaire de Montréal, avec quatre autres tableaux à ajouter en 2017. Le beau parcours apporte une caution historique à des festivités très axées sur le divertissement. Vrai legs en plus, car cette balade, plus informative que Le moulin à images de Robert Lepage au 400e anniversaire de Québec, demeure au poste pour au moins quatre ans. Un exploit ! On s’incline.

Personne n’a envie de cracher dans ces soupes-là, quand les technologies émergentes se surpassent. Surtout avec Montréal en profil d’expertise dans le domaine. Quand même… faudrait pas non plus changer d’ère en effaçant l’autre, songe-t-on aussi.

On tend l’oreille quand Nicolas Girard-Deltruc, directeur du Festival du nouveau cinéma, qui offrit toujours la part belle aux nouvelles technologies, s’inquiète de voir l’État mettre l’essentiel de ses oeufs dans le panier numérique : « Tous les organismes sautent dans la réalité virtuelle, dit-il, à l’heure où les budgets sont coupés et où les projets spéciaux courtisent les nouveaux médias. Un format ne devrait pas dominer tous les autres, mais agir de façon complémentaire. On va bientôt avoir un problème de diversité… »

Michel Marc Bouchard, si épris de contenu, rend aussi le multimédia à sa condition de format, sur scène notamment : « Tu peux mettre du numérique dans tes shows, Shakespeare s’en fout. »

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1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 16 juin 2016 11 h 00

    Un terme éternel

    Une boite de Pandore de plus en plus téléologique ou toutes les réminescentes sont permises ou l'éphémère triomphe, ou le rêve et la réalité se confondent, que dire de plus sans se compromette, Pandore chez les grecs anciens, était la première femme associée a la légende de la boite, en fait de la jarre, celle qui fait sortir le présent des profondeurs, la désse qui préside a la fécondité , ne sommes nous pas dans un terme éternel