Plus ça change…

« Toute loi qui entrave notre capacité d’être pleinement humain devrait être abolie. »

Parmi les nombreuses trouvailles du documentaire Demain, un véritable panégyrique pour l’avenir de l’humanité, il y a cette phrase qu’on serait tenté d’appliquer à nos gouvernements. Après avoir coupé en éducation, en santé et en services sociaux, dans les garderies, les prisons et le bien-être social, voici que le dernier grand projet du gouvernement Couillard fait un nouveau pied de nez à notre humanité.

Comme le rapportait Alexandre Shields dans ces pages (8 juin), le projet de loi 106 sur la politique énergétique accorde « le droit d’expropriation aux pétrolières ». Faisant semblant de ne voir aucune contradiction entre cette appropriation grossière et la transition aux énergies renouvelables, le gouvernement en remet en précisant que les compagnies ont un « droit réel » sur un terrain convoité, en plus du droit aux ressources qui y seraient enfouies. En d’autres mots, le fameux « click and claim » qui, depuis 1880, tient lieu de développement du territoire, sévira non seulement aujourd’hui mais dans l’avenir rapproché, puisque la politique gouvernementale a comme horizon 2030. On plante son poteau pour quelques sous, comme dit Richard Desjardins dans Trou Story, et, bingo !, la terre et son sous-sol vous appartiennent.

Si c’était du vol pur et simple au tournant du siècle dernier, c’est une aberration aujourd’hui, en plus de faire du steak haché du projet de loi 106. D’abord, l’idée de jumeler dans une même politique une « loi des hydrocarbures » et la « transition énergétique » en dit long sur l’incohérence du gouvernement en la matière. Tous les scientifiques le disent : impossible de contenir le réchauffement climatique en deçà de 1,5 ou même 2 °C, la grande promesse du COP21 à Paris en décembre dernier, sans renoncer à l’exploitation de tous nouveaux gisements de pétrole. Comment alors concilier cet engagement, ainsi que la promesse du gouvernement actuel de baisser de 37,5 % les gaz à effet de serre d’ici 2030 — par rapport à 1990 —, tout en faisant des beaux yeux aux pétrolières ?

Selon le ministre responsable, Pierre Arcand, il ne faudrait pas s’en faire parce que, selon lui, « le Québec ne sera jamais un grand producteur d’hydrocarbures ». Ce qui revient à dire : les paradis fiscaux vous inquiètent ? Ne vous en faites pas, le Québec n’a que quelques planques ici et là. Pour l’éthique, pour une véritable vision de développement durable, il faudra repasser. On retrouve dans ce projet de loi, comme dans l’attitude du ministre, le même à-plat-ventrisme qui a marqué l’histoire de l’exploitation des ressources naturelles de ce pays.

Jusqu’à l’année dernière, les redevances des compagnies minières établies au Québec étaient tenues dans le plus grand secret. Les chiffres sur l’impôt minier ont été révélés pour la toute première fois le 1er décembre 2015, grâce à une réforme de la (très vieille) Loi sur les mines pilotée par le PQ en 2013. Mince consolation puisqu’on apprend du même souffle que le Québec est le « cancre canadien » en matière d’argent versé à l’État : le taux moyen (réel) est de 1,5 % sur les expéditions minières, comparativement à 4,5 % ailleurs au Canada. Et c’est sans tenir compte du fait que la valeur du minerai a augmenté au cours des dernières années. Les redevances, elles, sont restées les mêmes. Comme dit le député de Québec solidaire, Amir Khadir, il s’agit « d’une redevance symbolique qui ne représente même pas le dixième de la facture qu’on laisse en pourboire au restaurant ».

De plus, on ignore les garanties financières exigées des différentes minières en ce qui a trait à la restauration des sites. Grâce à la réforme de 2013, on ne permet plus aux compagnies de simplement abandonner les territoires saccagés. Mais qu’en est-il vraiment ? On n’en sait rien et on n’en saura rien s’il en tient au gouvernement Couillard, qui voudrait rétablir l’impunité minière de toujours. Tout ce qu’on sait, c’est que « l’État québécois doit payer pour la décontamination et la restauration de plus de 700 sites miniers abandonnés au fil des décennies », au coût de 1,2 milliard.

« Au début du XXe siècle, le mot “ environnement ” n’existe pas, raconte Richard Desjardins. La seule valeur est le profit pur. » Cent ans plus tard, le mot « environnement », tout comme « acceptabilité sociale », « développement durable », « empreinte carbonique », « virage vert »… existent bel et bien. Mais comme les sept voiles de Salomé, on s’en sert pour maquiller les « vraies affaires », l’économie coûte que coûte, tout en coupant le sifflet aux saints Jean-Baptiste qui rêveraient à un autre type de développement humain.

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22 commentaires
  • Jacques Lamarche - Inscrit 15 juin 2016 05 h 58

    ... plus c'est pire que pire!

    Mais ça change, madame Pelletier! On revient au MoyenÂge!

    Espérons que les grandes chaînes sauront vous inviter! On nous le souhaite. Merci pour votre éclairage sur cet autre saccage!

  • Jean-Pierre Marcoux - Abonné 15 juin 2016 06 h 57

    Mine de rien, l'effondrement

    Voici une autre raison, aux prochaines élections, de favoriser la convergence des électeurs vers un parti social-démocrate qui remplacerait ce gouvernement néo-libéral et sauverait notre société du naufrage.

    Mine de rien, nous ne cessons d'avancer par en arrière. Nous avons l'obligation d'être pragmatique et visionnaire, si l'on veut se sortir du trou de mine dans lequel le PLQ est en train de nous enfouir.

  • Gilbert Turp - Abonné 15 juin 2016 07 h 19

    Critique excellente

    Ce texte critique résume toute la question.
    Comment le gouvernement Couillard peut-il tomber si bas ?

    • Jean Vaillancourt - Abonné 15 juin 2016 13 h 47

      Comment le gouvernement Couillard peut-il tomber si bas?

      Parce qu'il est le gouvernement Couillard.

  • Anne Sarrasin - Abonnée 15 juin 2016 07 h 35

    Les autruches

    Merci Francine de rester lucide et à l'affut. De choisir le chemin compliqué. Car l'autre chemin, le chemin facile, suivi par la majorité d'entre nous, est simplement limité à notre boulot, notre consommation et nos divertissements, qui sont le sable dans lequel nous gardons la tête plongée.

  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 15 juin 2016 07 h 50

    " Rêveraient à un autre type de développement humain."


    Quelle notion exaltante , merci Mme . Pelletier