Un baromètre

Arrêté, jugé sommairement puis gracié de façon théâtrale au moment où il allait être exécuté, Dostoïevski croupit quelques années au bagne, en Sibérie. Il en rapporte notamment la matière de ses Carnets de la maison morte, vaste récit de ses observations en prison.

« Il existe en Sibérie, et elles ne disparaissent presque jamais, quelques personnes dont on croirait que toute leur vie est vouée à s’occuper fraternellement des “malheureux”, à leur montrer de la compassion, de la sympathie, comme pour leurs propres enfants, une compassion absolument désintéressée, sacrée. »

Depuis que je m’intéresse davantage au sort fait aux prisonniers à l’heure de l’austérité, j’ai croisé sur les chemins de la prison quelques-uns de ces êtres de bonté. On ne trouve pas qu’en Sibérie de ces gens dont la vie a pour seule destination une volonté d’aider les autres, même les pires damnés de la société.

Pourquoi se consacrer au sort des prisonniers plutôt, par exemple, qu’aux conditions de vie en CHSLD ? Il est fréquent de voir des gens s’imaginer que l’un doit exclure l’autre. Ce n’est pourtant pas parce qu’il y a moins d’argent pour les prisons qu’il y en a plus dans les CHSLD.

Le refus de respecter l’humanité d’individus parfois rebutants constitue un formidable baromètre pour connaître le niveau d’humanité dont est capable notre société.

Les entrailles d’une société nous en disent long sur sa santé. Dans les prisons québécoises, un problème de surpopulation et de manque de services de base se pose plus que jamais. Depuis quelques mois, ce problème est illustré de façon éclatante à la suite de la fermeture de la maison Tanguay, une prison pour femmes. Bien qu’elles ne purgent que de brèves peines pour des délits mineurs, ces détenues ont été transférées à l’Établissement Leclerc, un ancien pénitencier fédéral de longue durée pour hommes.

Certains, rappelait Dostoïevski, pensent « qu’il suffit que les détenus soient bien nourris, bien entretenus, qu’on suive toutes les prescriptions de la loi pour que les choses aillent bien ». Mais le traitement humain ne tient pas qu’à l’administration du règlement, rappelait-il aussi. La prison est une bête énorme qui écrase physiquement et moralement. On ne réhabilite pas une vie brisée en l’écrasant davantage.

La semaine dernière, au moment de répondre à des questions au sujet des traitements douteux subis par les femmes de la prison Leclerc, le ministre Martin Coiteux a eu à peine le temps de dire quelques mots avant que, du milieu de la meute médiatique, on ne s’empresse de lui demander pourquoi certains prisonniers avaient droit à des cours de yoga, de zumba ou à de la zoothérapie. Selon ce cliché qui veut que les prisonniers baignent dans un Club Med, ce couplet avait déjà été chanté à la une d’un tabloïd montréalais il y a quelques semaines. Ceux qui y croient encore auraient avantage à lire les derniers rapports de l’ombudsman des prisons pour déchanter.

Les détenus ne sortent souvent de prison que pour y retourner, car goûter à la prison ne change rien aux conditions qui y conduisent. Nous continuons pourtant à demander que ce système qui montre constamment son échec soit perpétué et développé.

La foi qu’a notre société dans la dissuasion par la punition doit-elle être remise en question ? Prenez l’exemple offert par François Blais. Ce ministre aux idées potelées cite volontiers en exemple les pays nordiques lorsque vient le temps de justifier ses mesures de coercition à l’endroit des gens tombés jusqu’au plancher de l’aide sociale. Les gens comme lui aiment bien remettre en question les pauvres, mais pas le système qui les crée. Ils demandent ultimement plus de punitions, sans discuter pour autant des conditions qui conduisent à leur extension : pauvreté, inégalités, sous-emploi, discrimination, sous-scolarisation, conditions de vie inadmissibles.

Revenons aux prisons. « Qui ouvre une école ferme une prison », disait Victor Hugo. Il est sans doute illusoire de le plaider encore. Mais il serait peut-être temps d’ouvrir davantage la prison à l’école.

En Norvège, où les filets sociaux sont, il est vrai, autrement plus solides qu’ici, on compte désormais sur de nouveaux types de prisons. On y note l’absence de barbelés et de miradors avec des hommes en armes. L’atmosphère s’y veut calme. On y jouit d’une relative liberté de mouvement. Tout est orienté afin de préparer les détenus à retourner à une vie normale. On mise sur l’éducation, l’enseignement professionnel, la thérapie.

Plutôt que le béton et le métal froid, on a privilégié le bois, les arbres, la végétation. Les détenus doivent marcher de leur espace personnel à leurs espaces de formation. Ils obtiennent assez vite le droit de se déplacer seuls. Et on parle ici d’une prison où les détenus sont là pour des crimes violents !

La devise des services correctionnels norvégiens, rapporte le New York Times, est « mieux dehors que dedans ». On s’assure que les détenus auront un logement à leur sortie, un emploi et un réseau social inspirant. Le coût par prisonnier est plus élevé qu’en Amérique, mais les récidivistes au moins sont rares.

Quelle est la logique chez nous d’enfermer à double tour des femmes dont la vie, très souvent, n’a été jusque-là qu’une succession de malheurs ? Pourquoi les priver d’humanité ? Cela en dit long, vraiment, sur les malheurs de tout notre système social.

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11 commentaires
  • Gaston Bourdages - Abonné 13 juin 2016 05 h 13

    «Tu es en prison pour te libérer de....

    ...tes propres prisons» m'écrivait cette ex-belle-soeur en 1989. Combien elle avait raisons ! Ces prisons intérieures dans lesquelles je m'étais enfermé. Les barreaux de celles-ci, j'ai réussi à briser. Mais avec combien d'aides ! Incommensurables ! Soutiens voire secours que j'ai demandées.
    Vous écrivez si bien monsieur Nadeau: «On ne réhabilite pas une personne en l'écrasant davantage»
    J'avais, comme la majorité de ceux emprisonnés avec moi, besoins de règles, de règlements. La délinquance, pour être exorcisée, en a fondamentalement besoins. Oui, de prison et de pénitenciers j'ai eu besoins. Ce discours je ne le tenais pas lorsque j'y étais. Au cours de mes expériences autant carcérales que post-carcérales, par deux mots, en particulier, ma ponctuelle criminalité a été, je dirais, martelée. «POURQUOI?» et «COMMENT?» Oui, pourquoi avais-je commis ce délit, pourquoi étais-je descendu aussi bas que je ne l'ai été? et comment, dans ma vie, j'en étais arrivé là ?» Il m'en a pris plus de deux décennies pour y trouver, avec exactitudes, toutes (j'écris bien toutes) les réponses. La criminalité s'explique. La criminalité ne se justifie pas. La criminalité est un évident signe de déséquilibre; de mauvais parfois très mauvais choix. J'ai été de celles et ceux-là. J'ai aussi, encore avec de l'aide, fais le choix de «m'en sortir». J'ai eu privilèges, dans le milieu, de fréquenter des gens souscrivant à la même école de pensées et d'actions que moi. Codétenus inclus. Je suis privilégié de pouvoir ici commenter et des tonnes...pas de copies...mais de mercis j'ai à formuler aussi à l'égard de ces «gens de bonté» que vous mentionnez. Ces mêmes gens de bonté qui m'ont parlé; m'ont aussi confronté; ont pensé à moi, ont prié pour moi. Comment clore? Vous confier que je me considère chanceux d'avoir été emprisonné? Que j'y ai beaucoup reçu ? Que ce n'était pas un Club Med ? (je suis à la fois juge et partie...mon objectivité étant...)
    À la justice, je crois.
    Gaston Bourdages, au

    • Jacques Lamarche - Inscrit 13 juin 2016 07 h 59

      Que dire de plus sur la nécessité de l'éducation et de la compassion, encore plus si les gens sont en prison! Bravo à vous deux!

      Il y a plus que les préjugés qui bloquent le changement! Il y a l'argent et la mentalité de la plupart des gouvernements. Le pouvoir a avantage à faire croire qu'il en manque pour les enfants en difficultés ou les malades de longue durée! Aussi cherchent-ils bien plus à baisser les taxes et les impôts qu'à sortir de la pauvreté et de la misère celui qui est mal vu de la société. Le capital politique rapporte davantage sur le court terme.

      Autre facteur d'inertie! Le manque de solidarité. La société norvégienne est tricotée serrée! Elle estime s'enrichir en investissant sur la reconstruction d'un vie!

    • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 13 juin 2016 08 h 48

      Vous écrivez si bien aussi , M. Bourdages !

      Et pour avoir travaillé dans un Centre Correctionnel ,

      avec de très jeunes contrevenants à Fredericton

      au Nouveau-Brunswick , l'intervention compatissante,

      ainsi que le support suivi des Premières Nations auprès des leurs,

      m'avait beaucoup interpellé et marqué .

      Essentiellement , il s'agissait de responsabiliser ' l'égaré '

      en retournant sur la scène du crime et rencontrer

      les victimes , lui permettant de réparer le dommage !

      J'aime croire que cette méthode holistique , a provoqué

      un effet domino !

    • Gilbert Turp - Abonné 13 juin 2016 09 h 30

      Toujours un enrichissement de vous lire, monsieur Bourdages.

    • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 13 juin 2016 10 h 28


      Puis-je ajouter que le film , 'La Tête Haute' , ( ce quasi-documentaire)

      donne espoir à une jeunesse écorchée par la vie

      avec une juge compatissante et patiente !

  • Yvan Michaud - Abonné 13 juin 2016 06 h 17

    Merci.

    Ne pas baisser les bras. Conserver la foi dans le pouvoir de rédemption des hommes. Privilégier l'éducation plutôt que la répression. Un texte qui agit comme un baume pour le coeur ce matin.

  • Élisabeth Germain - Abonnée 13 juin 2016 07 h 59

    "Ce ministre aux idées potelées" - Quelle belle trouvaille!

  • Denis Paquette - Abonné 13 juin 2016 09 h 25

    Pourquoi devenons nous criminels

    Pourquoi certains individus deviennent-ils ou elles des criminels, si on veut être honnête,ce serait la première question a se poser, peut etre que fondamentalement les difficultées ce sont les individus du type Harpeur, malheureusement il semble que ces individus sont devenus a la mode, pour repondre a votre dernière question monsieur Nadeau je repondrais que malgré la richesse, nous n'avons pas encore appris a vivre et j'ai envie d'ajouter que si un jour le régime s'effronde ce sera pour ces memes raisons, voila ce que nous enseigne nos maitres, que je nommerai pas ici

    • Jean-Pierre Grisé - Abonné 13 juin 2016 11 h 20

      Vous faites bien de ne pas nommer les maitres en question,il semble qu il soit interdit d en parler ici. J-P.Grise

  • Jacques Morissette - Inscrit 13 juin 2016 10 h 10

    Une prison n'est pas un jardin de mauvais herbe. Il est plutôt un potentiel d'arbres à bons fruits.

    Très bon texte, je vous cite, ce qui résume assez bien ce que j'en pense aussi:

    «Revenons aux prisons. « Qui ouvre une école ferme une prison », disait Victor Hugo. Il est sans doute illusoire de le plaider encore. Mais il serait peut-être temps d’ouvrir davantage la prison à l’école.»

    Et cette autre:
    «Les gens comme lui [le ministre Blais] aiment bien remettre en question les pauvres, mais pas le système qui les crée. Ils demandent ultimement plus de punitions, sans discuter pour autant des conditions qui conduisent à leur extension : pauvreté, inégalités, sous-emploi, discrimination, sous-scolarisation, conditions de vie inadmissibles.»