L’exemple de Madrid

Je me suis longtemps demandé pourquoi les milieux d’affaires français sont si anglophiles. Or, si l’anglais est partout à Paris, l’explication se trouve plutôt à… Madrid, où l’attitude est aux antipodes.

Car non seulement les Espagnols défendent l’usage de leur langue, mais les multinationales madrilènes investissent à coups de millions d’euros dans sa promotion — et même sa norme.

Par exemple, c’est un groupe de multinationales espagnoles qui soutient financièrement et techniquement les efforts de l’Académie royale espagnole (la cousine de l’Académie française) pour renouveler son dictionnaire et créer une véritable norme internationale de la langue.

Certaines entreprises vont encore plus loin. La multinationale des télécommunications Telefónica et la banque Santander ont financé deux études scientifiques distinctes sur la valeur économique de la langue espagnole.

La banque BBVA et l’agence de presse EFE font encore plus fort : elles soutiennent une grosse fondation, la Fundéu BBVA, dont le premier mandat est d’encourager le bon usage de l’espagnol dans les médias et surtout de formuler des solutions rapides à des problèmes de langue.

Ces initiatives ne sont pas désintéressées. La langue espagnole procure un accès direct à des marchés gigantesques dans les autres pays hispanophones, en plus de faciliter les têtes de pont au Brésil et aux États-Unis.

(Les arrière-pensées politiques sont également très présentes. Le sous-texte de ce discours prolangue vise également à démontrer aux indépendantistes catalans et basques le principal avantage économique de leur appartenance à l’Espagne.)

Ce volontarisme langagier est d’autant plus louable que les Espagnols sont aussi exposés à l’anglais que les Français. L’espagnol subit lui aussi la pression constante de l’anglais venant de la finance, de la science, des médias et de la technologie. Il ne se passe pas une journée sans qu’un puriste espagnol dénonce la déliquescence de la langue à la télévision, à la radio, en éducation, dans l’affichage.

Colonialisme digéré

Si les multinationales madrilènes sont si volontaristes quant à leur langue, c’est parce que les Espagnols ont largement digéré leur histoire coloniale depuis longtemps.

Voici presque deux siècles, la plupart des anciennes colonies espagnoles avaient gagné leur indépendance. La perte de l’empire était inéluctable, voire souhaitable. Elle n’en fut pas moins un cataclysme social que la société espagnole a mis un siècle et demi à accepter.

Depuis, les Espagnols ont eu le temps de s’adapter au fait qu’ils ne sont pas au centre de leur propre culture. Dès 1870, l’Académie royale espagnole encourage la création d’académies dans ses ex-colonies. Les créateurs, les intellectuels, les savants circulent. Mais il faudra attendre les années 1960, après les excès de la dictature franquiste, pour que les multinationales espagnoles prennent conscience de l’intérêt économique d’une langue espagnole mondialisée.

La société espagnole subit alors le choc de l’anglais, mais son degré d’assurance est décuplé du fait qu’elle sait le parti à tirer de sa propre langue.

Double K.-O.

Les Français, eux, ont subi en même temps le choc de la décolonisation et de la mondialisation anglophone. Assommés deux fois, ils manquent d’assurance.

La quasi-totalité de l’empire colonial français s’est évaporée très récemment, vers les années 1950-1960 — et encore, pas encore complètement. La société française demeure profondément divisée quant à l’attitude à prendre. Pour la gauche française, la francophonie n’est qu’un avatar du colonialisme.

Le rapport des Français à l’anglais se complique du rapport à leur propre langue, marqué par le jacobinisme, le parisianisme, l’école et la doctrine européenne. Sans oublier cette catastrophe historique que furent l’Occupation et la dictature fasciste de Vichy, qui ont sali durablement certains attributs patriotiques, à commencer par la langue. À Paris, défendre la langue française, c’est de « droite », pour ne pas dire d’extrême droite, voire anti-européen.

Mais alors, comment se fait-il que les multinationales françaises, qu’on ne peut soupçonner de gauchisme, soient si molles en matière de francophonie et de langue ? Par facilité, tout simplement.

Les tabous politiques sont tellement forts et tellement mêlés qu’il est préférable de ne pas trop en faire en matière de langue. L’anglais est alors un raccourci commode et d’autant plus facile que les Français n’ont pas encore compris le parti à tirer d’un univers francophone qu’ils préfèrent encore ignorer.

Il faudra encore au moins deux générations pour que les Français en reviennent et puissent considérer la francophonie pour ce qu’elle est. S’il n’est pas trop tard.

4 commentaires
  • Jean Richard - Abonné 13 juin 2016 11 h 04

    L'exemple espagnol

    « les efforts de l’Académie royale espagnole (la cousine de l’Académie française) pour renouveler son dictionnaire et créer une véritable norme internationale de la langue » – Il y a une différence de taille entre la Real Academia Expañola (l'Académie royale espagnole) et l'Académie française : la seconde se prétend l'unique voix de la langue française alors que la première n'est qu'une voix (de l'espagnol) parmi vingt-trois. Il y a vingt-et-un pays ayant l'espagnol comme langue officielle et qui soutiennent une « Academia de la lingual española » à quoi s'ajoutent deux académies de pays ayant de fortes communautés hispanophones, les États-Unis et les Philippines.

    Il est possible, voire probable que le statut du Québec, simple province d'un pays anglophone, le prive du prestige et du pouvoir qu'aurait une académie nationale reconnue. La France, quand ça fait son affaire, ne se prive pas de dire que le Québec n'est pas un pays.

    Par ailleurs, il est triste de l'avouer, mais le Québec semble parfois inconscient de son statut de colonisé : colonisé par l'océan anglophone dans lequel il baigne et colonisé par la France en ce sens qu'ou bien il se laisse regarder de haut, ou bien il se réfugie dans le repli sur soi.

    Une des facettes du colonialisme se retrouve dans les dictionnaires, où les mots pourtant bien français utilisés au Québec mais pas à Paris n'ont pas droit au statut de mots français, mais de simples régionalismes. Le Québec serait donc une simple région de la France ?

    Historiquement et culturellement incapable de s'affirmer en meneur, le Québec ne pourra pas prendre la relève de la France démissionnaire et redonner au français ses lettres de noblesse en matière de reconnaissance internationale. Et l'exemple hispanophone ? C'est pour le Québec un monde quasi-inexistant. On ne connaît de l'Amérique que le Canada et les États-Unis. On ne connaît de l'Europe que la France et le Royaume-Uni.

    • Jean-Benoît Nadeau - Abonné 13 juin 2016 12 h 19

      Bonjour,
      J'aimerais préciser que rien dans le statut du Québec ne s'oppose à ce que des Québécois crée leur propre académie, officieuse, semi-officielle ou officielle. D'ailleurs, Porto Rico a bien la sienne propre; Et il y a une académie de la lengua espanola norteamericana à NY.
      Personnellement, je serais très en faveur qu'une université québécoise crée un congrès de fondation pour un réseau d'académies de la langue en francophonie. Les Français seraient libres d'embarquer ou non.
      Le véritable problème de l'Académie française, dont j'ai parlé plusieurs fois, est son vice de naissance: elle était au départ un club d'écrivains et elle n'est jamais parvenue à être autre chose. La RAE, elle, s'est voulu scientifique et lexicographique dès le départ et il me semble que les académies francophones à naître devront davantage s'inspirer du modèle RAE que de celui de l'AF.
      Bien à vous,
      JBN

  • René Pigeon - Abonné 13 juin 2016 11 h 10

    Le destin de 3 langues dominantes : une morte, deux vivantes

    Merci, monsieur Périard, pour ces comparaisons instructives.
    J’ajouterai que la différence entre le latin dégénéré et l’anglo-saxon dégénéré est que le français est la version dégénérée d’une langue maintenant morte alors que l’anglais est la version dégénérée d’une langue vivante (le français).
    Jean-Benoît Nadeau nous apprend dans sa chronique d’aujourd’hui (13 juin, L’exemple de Madrid) que les Espagnols (secteurs privé et public) défendent leur langue alors que la « société française demeure profondément divisée quant à l’attitude à prendre », entre autres, que : « À Paris, défendre la langue française, c’est de « droite », pour ne pas dire d’extrême droite, voire anti-européen » et que « L’anglais est alors un raccourci commode ».

  • Gilles Théberge - Abonné 13 juin 2016 15 h 37

    Vous avez raison de vous interroger

    Sur la propension des français à valoriser outre mesure l'anglais.

    Un autre preuve vient de nous en être donnée, cette fois par la ministre de la culture, qui a chosi délibérément de donner préséance à l'anglais lors de l'Euro qui se déroule justement en France : http://www.bvoltaire.fr/mariedelarue/lhymne-de-leu,261934

    Je suis pas certain que Malraux lui-même n'ait pas rugit dans sa tombe.

    quoi qu,il en soit, après cela, on se demandera chez tous les «bien pensants», pourquoi mais pourquoi donc les votes se dirigent en masse vers ce qu'on appelle "l'extrême droite"...

    Ça va prendre un certain temps avant que l'équilibre soit rétabli en effet.