Le « néoclubbage » menace l'accès aux saumons

Le grand déclubbage de 1978 par le gouvernement de René Lévesque, qui résultait de deux décennies de bataille rangée contre les clubs privés, avait pour objectif primordial de redonner accès aux chasseurs, pêcheurs et amateurs de nature aux lacs et territoires fauniques, monopolisés jusque-là par une minorité de privilégiés, riches et bien accotés sur le pouvoir politique. Les territoires contrôlés par cette minorité ont été confiés par Québec à des associations de bénévoles, qui administrent depuis les «zones d'exploitation contrôlées» ou zecs. Ces successeurs des clubs privés sont sensés en garantir l'accès le plus équitable possible à tous, indépendamment des revenus, et agir en fiduciaires prudents de leur faune.

Un grand nombre de clubs de pêche au saumon ont été épargnés par le déclubbage car ces clubs étaient souvent propriétaires, et non locataires, des tronçons de rivières qu'ils exploitaient. Comme ils étaient souvent la propriété de riches américains, parfois capables d'influencer le cours de notre économie, voire du taux des emprunts du Québec à l'étranger, Québec n'a pas osé nationaliser à grands frais ces territoires. Ces clubs privés à saumon sont donc restés en place. Le gouvernement a donc créé à côté les zecs à saumons qui constituent un microcosme de l'univers de la faune, un microcosme dont l'évolution nous montre aujourd'hui le piège béant de la privatisation en douce qui s'amorce dans l'univers de la faune si les chasseurs et pêcheurs ne réagissent pas à temps. Et avec force.

Les gestionnaires des zecs à saumon ont décidé en 1984 de faire partie du regroupement original qui allait s'appeler la Fédération québécoise du saumon atlantique (FQSA). Les zecs à saumons se sentaient mal à l'aise dans la Fédération québécoise des gestionnaires de zecs en raison de la problématique fort différente du saumon. La nouvelle FQSA avait ceci de particulier qu'elle allait regrouper tous les acteurs du milieu: pêcheurs sportifs, autochtones, gestionnaires de zecs, centres de recherche, les pourvoyeurs privés et même des organismes nationaux et internationaux comme la FSA et l'OCSAN. C'est l'aspect consensuel de son fonctionnement qui explique sa force politique aujourd'hui. Ce regroupement de forces éparses était fondamental car s'il y avait environ 20 000 saumoniers au Québec au début des années 80, c'était néanmoins une goutte d'eau dans la mer des chasseurs et pêcheurs, qui compte globalement près de 1,3 million d'adeptes.

Privatisation ?

Aujourd'hui, les gestionnaires des 22 zecs à saumons menacent de se retirer de la FQSA et fonder leur propre fédération pour privatiser de façon accélérée la gestion des rivières, sans les pêcheurs sportifs, ce qui forcerait ces derniers à se regrouper au sein de la Fédération québécoise de la faune. Mais là n'est pas le danger: qu'un organisme naisse ou meurt, en soi, cela n'est pas un drame. L'aspect le plus fondamental de ce dossier, c'est le phénomène du «néo-clubbage» qui fait surface et dont cette crise organisationnelle constitue le baromètre. Un baromètre qui pourrait bien nous indiquer par anticipation ce qui attend le secteur de la faune dans cinq ou dix ans, compte tenu du piratage des biens publics que la réingénierie et autres «énapties» préparent en douce.

La perversion des zecs à saumons a démarré au début des années 90 lorsque les gouvernements ont mis en place le Programme de développement économique du saumon atlantique (PDES). Le PDES a institué avec les 24 millions de Québec et d'Ottawa le concept de «rivières-entreprises», introduisant insidieusement le ver de la privatisation et la logique du clivage social par les prix dans ces organismes publics. Un des objectifs du volet fédéral visait explicitement à attirer la clientèle étrangère au Québec.

Tout le monde était d'accord pour que les rivières à saumons servent au développement économique des régions qui en sont les fiduciaires — et non les propriétaires comme certains aimeraient le croire aujourd'hui. Mais personne n'acceptera qu'on continue d'aliéner progressivement leur accès au profit de riches étrangers parce que Québec refuse de payer sa part pour la conservation des stocks, le vrai problème, celui que tout le milieu des saumoniers devrait cibler avec solidarité.

Hausse de prix

La diminution des stocks de saumons vers 1996 a axé les plans de rentabilité du PDES vers la fidélisation urgente des 10 à 12 000 saumoniers qui avaient résisté aux règles nouvelles, comme les scellés obligatoires des prises, la limite de sept saumons par année, etc. Mais comme il fallait plus de revenus, le PDES a rapidement ciblé les pêcheurs étrangers au point d'y consacrer 80 % des fonds disponibles.

Mais la clientèle étrangère réagissait mal à notre système de réservation par tirage au sort et aux modalités qui servent à assurer ici la priorité à nos pêcheurs et un accès aux meilleurs secteurs à des prix raisonnables. On a vu alors les zecs augmenter progressivement le prix des meilleurs fosses de pêche. Et on en voit maintenant qui sortent les meilleurs choix de la saison du bloc accessible par tirage au sort, pour les réserver aux agences et groupes de l'extérieur qui exigent des réservations confirmées à l'avance. On plie devant le capital extérieur comme avant le déclubbage même si la forme change!

Cette tendance à la réappropriation des meilleurs sites et des meilleurs moments de la saison par les privilégiés incite maintenant plusieurs zecs à vouloir gérer leur stock de saumon à leur façon. Ces zecs voudraient faire leurs propres règlements, avoir leur propre quota de récolte, décider de l'allocation, imposer des frais de tirage illégaux: en somme, gérer les zecs comme s'il s'agissait de pourvoiries privées, qui visent d'abord la rentabilité. Les administrateurs d'origine locale, qui monopolisent l'essentiel des sièges sur les conseils d'administration (l'essentiel des pêcheurs viennent des régions métropolitaines), préfèrent cette façon de faire. Et il se recrée souvent des liens entre les privilégiés du lieu, qui retissent un nouvel écheveau des privilèges aussi condamnables que ceux d'antan. Sur certaines grandes rivières, comme la Bonaventure et d'autres, plusieurs saumoniers m'affirment que de 40 à 50 % des réservations sont aujourd'hui le fait de non-résidents. L'industrie des guides privés y prospère. Et cette cangrène du néo-clubbage menace de s'étendre au reste de la Gaspésie, minant en douce le capital de cette révolution sociale qu'incarnent les zecs.

Plusieurs en sont rendus à murmurer qu'il faut transformer en pourvoiries plusieurs petites zecs peu rentables, ce qui ferait passer certaines zecs d'une logique de gestion privée au statut de pourvoirie privée. Ce serait alors un retour à la case zéro pour l'accès démocratique et devant ce «néoclubbage», selon le mot de Guy-Noël Chaumont dans le numéro tout récent de Saumons Illimités, pêcheurs et chasseurs n'auraient plus d'autre choix que d'attaquer de front l'institution qu'est la pourvoirie elle-même.

Les gestionnaires de zecs à saumons doivent mettre fin à l'isolationnisme et au vent de privatisation qui se lève chez eux. Vaut mieux être le vice-roi d'un pays que le baron de trois montagnes. Le président de la FQSA, Yvon Côté, vient de démissionner par protestation contre cette fronde d'autant plus injustifiée que les zecs ont obtenu la moitié des sièges au sein de cet organisme. Le président des zecs isolationnistes, qui porte une lourde responsabilité dans l'amorce de cette logique de privatisation depuis la mise en place des PDES, ferait bien de tirer lui aussi la ligne. Une équipe nouvelle, consensuelle à la tête de la FQSA, et capable de réaligner les zecs à saumons vers la philosophie d'équité sociale qui a présidé à leur naissance s'impose. Sinon, il faudra leur déclarer la guerre comme aux clubs privés à l'époque. Quant à Québec, qui refuse d'assumer ses responsabilités financières en matière de conservation dans les zecs, on doit le forcer à répondre de la cangrène de privatisation qu'engendre son incurie. Avant qu'il ne soit trop tard.

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