Prévoir l’imprévisible

Les marchés ne s’en font pas trop encore avec le risque que Donald Trump soit élu à la tête des États-Unis. Ils devraient.

Les marchés sont de nouveau inquiets. Ce qui les préoccupe cette fois, c’est la remontée dans les sondages du camp favorable à la sortie du Royaume-Uni de l’Union européenne à moins de deux semaines du référendum sur le sujet. Remarquez, on les comprend avec toutes les mises en garde qui ont été faites notamment par le FMI, l’OCDE, et même le président Obama et la Réserve fédérale américaine, sur les conséquences économiques que pourrait avoir un tel événement pour les Britanniques, la suite du projet européen et l’économie mondiale tout entière. Comme souvent dans de pareils cas, on dit craindre à la fois les conséquences directes que pourraient avoir les changements ainsi que le climat d’incertitude qu’ils pourraient faire longtemps planer. Comme chacun sait, les marchés ont horreur de l’incertitude.

Étonnamment, ces mêmes marchés qui secouent vilainement la Bourse de Londres et la livre sterling ces jours-ci ne semblent toujours pas s’en faire avec la menace d’une autre catastrophe économique annoncée : l’élection de Donald Trump à la Maison-Blanche. Le coloré homme d’affaire et vedette de la téléréalité s’est pourtant révélé exceptionnellement doué pour fouler au pied presque chaque principe économique généralement conseillé aux gouvernements.

Dans la liste de ses déclarations fracassantes qui ne saurait être exhaustive, on retrouve notamment cette idée que la première économie mondiale pourrait, pour réduire le fardeau de sa dette, décider de ne pas payer tout ce qu’il doit à ses créanciers. Une telle mesure, qui ne manquerait pas de miner les assises du dollar américain comme devise mondiale, viserait entre autres à réduire l’impact de ses promesses de baisses d’impôt qui gonfleraient la dette fédérale de presque 40 % du produit intérieur brut américain.

Contrairement à ce à quoi nous avait habitués son parti, Donald Trump en a aussi contre toutes les ententes de libre-échange signées jusqu’à présent par son pays, notamment l’ALENA conclu avec le Canada et le Mexique qu’il qualifie de « désastre total ». Convaincu que le commerce international est un jeu à somme nulle, il menace de guerre économique plusieurs pays, dont la deuxième économie mondiale, la Chine, mais dit vouloir se rapprocher de la Russie de Vladimir Poutine.

Bien qu’il se dise contre les establishments et le pouvoir de l’argent, il promet d’abroger intégralement les réformes adoptées après la terrible crise financière pour mieux encadrer les banques. On pourrait aussi évoquer son appui au Brexit, et ce mur qu’il entend ériger à la frontière mexicaine et par-dessus lequel il entend jeter des millions de travailleurs immigrants illégaux, et cette autre interdiction contre tout nouvel arrivant musulman, et la violence de son discours contre ses opposants…

« Jamais je n’ai vu le candidat à la présidence de l’un des deux grands partis être si dangereux pour l’économie », résumait le weekend dernier l’économiste de Harvard et ancien secrétaire américain aux Trésors de Barack Obama, Larry Summers. « Plusieurs semblent penser que les choses ne pourraient pas aller plus mal, observait le mois dernier l’analyste économique du Financial Times, Martin Wolf, à propos des conséquences possibles des propositions de Trump. Oh oui, elles pourraient. Elles pourraient aller beaucoup plus mal, pas seulement aux États-Unis, mais à travers le monde. »

Entre folie et cynisme

 

Ces mises en garde et cris scandalisés des experts ne semblent pas émouvoir les marchés. Trump a de bonnes chances de perdre les élections, note-t-on. Et puis, tout cela n’est que de la rhétorique électorale. Trump reviendra à des positions plus pragmatiques s’il est élu, ont expliqué au Financial Times le mois dernier des participants au congrès annuel des gestionnaires de fonds spéculatifs qui se tenait à Las Vegas (!). N’a-t-il pas déclaré sur les ondes de CNN : « Je ne suis pas encore président. Je ne lance que des propositions » ?

Il a déjà reculé d’ailleurs, et même effectué des virages à 180 degrés sur certaines questions devant le tollé soulevé par ses idées. Cette hypothèse que tout ne serait que du théâtre politique ne rassure pas Martin Wolf, au contraire. Rendu à une pareille échelle, « entre folie et cynisme, je ne sais pas ce qui serait pire ».

Et que dire du niveau d’incertitude dans lequel Donald Trump plonge quiconque essaie de le suivre dans toutes ces outrances et changements de cap. On l’a dit tout à l’heure, les marchés ont horreur de l’incertitude. Dans le doute, n’importe quelle entreprise préférera remettre à plus tard ses projets de développement.

Or, Donald Trump est loin d’y voir un problème. Il en fait même un élément central de sa plateforme politique. « Les États-Unis sont devenus totalement prévisibles et c’est une erreur », a-t-il déclaré au Washington Post en ce qui a trait notamment à sa politique de défense. « Je veux être imprévisible », a-t-il martelé tout au long de sa campagne.

Devant un tel candidat au poste de président des États-Unis, il n’y a pas de risque à prendre, écrivait le mois dernier l’ancien rédacteur en chef de la revue The Economist, Bill Emmott, sur le site Internet d’analyse Project Syndicate. Les amis et les alliés du géant américain doivent « espérer le mieux, mais se préparer au pire ». C’est-à-dire « se renforcer le plus rapidement possible afin de pouvoir tenir tête à une brute » et resserrer les liens entre eux pour se défendre ensemble contre des États-Unis qui essaieront de les diviser pour mieux régner.

Pas très rassurant tout cela. Mais les marchés ne s’en font pas.

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