Les ravages du court terme

Le cri du coeur est venu cette semaine d’un cabinet de services comptables. PwC a dit s’inquiéter de la vision à court terme des actionnaires.

PwC faisait le bilan 2015 de l’industrie minière. Une année « caractérisée par une dégringolade générale ». Les 40 plus grandes sociétés minières ont enregistré collectivement une perte nette pour la première fois. Leur capitalisation boursière a fondu de 37 %, effaçant « tous les gains réalisés durant le supercycle des matières premières ». Le cabinet d’ajouter : « À l’échelle mondiale, on s’inquiète de la vision à court terme des actionnaires, qui se concentrent sur la variation des prix des matières premières et privilégient les rendements à court terme plutôt que l’horizon de placement à long terme indispensable dans le domaine minier. »

A contrario, la chute en Bourse traduit une conjoncture économique plutôt difficile pour cette industrie. Dans le bilan de PwC, il est rappelé que le ralentissement chinois affecte 40 % de la demande totale de matières premières. Qu’on a assisté à une importante perte de valeur, les grandes minières procédant à des dépréciations d’actif en 2015 équivalant au tiers de leurs dépenses d’investissement effectuées depuis 2010. Que les indicateurs de liquidité commencent à alarmer, avec un effet de levier atteignant des proportions historiques. Et que les agences de notation ont abaissé massivement les notes de crédit dans le secteur.

Mais dans ce jeu d’anticipations qu’est l’investissement boursier, il est déploré que le marché ait été réactif et qu’il s’en tienne à l’émotivité et à la volatilité. Qu’il ne salue pas encore les signes de reprise observés au cours des premiers mois de 2016, une meilleure stabilité sur le marché des métaux de base ainsi que la rationalisation des coûts d’exploitation, soit une diminution de 17 % des coûts d’exploitation dans un contexte d’augmentation des volumes de production et de baisse du coût des intrants. Tout au plus, PwC observe que « les marchés des capitaux semblent se stabiliser ».

Il reste que le diktat de l’immédiat a la vie dure. Il se trouve pérenniser par une politique de rémunération des hauts dirigeants basée sur des indicateurs incitant à la performance à court terme. On pense à un bénéfice par action cible et à un objectif de rendement total pour l’actionnaire. Dans un texte publié au début de juin dans le quotidien français Le Monde, Yvan Allaire, président exécutif du conseil de l’institut sur la gouvernance (IGOPP), a donné en exemple ce choix des dirigeants empruntant la voie facile des rachats d’actions plutôt que de mettre à contribution les liquidités de l’entreprise dans des projets d’investissement et de développement à long terme. En jouant sur le dénominateur, on alimente une hausse du cours de l’action. Ou on compense l’effet de dilution venant de l’exercice d’options provoqué par cette hausse du cours.

Dictature des marchés

Faisant l’apologie d’indicateurs de performance basés sur la création de valeur à long terme et traduisant une préoccupation sociétale, Yvan Allaire conclut : « Cette gestion de court terme […] est un mal qui menace toutes les sociétés cotées. Ce court-termisme est le fruit d’une logique financière implacable. Les modes de rémunération des dirigeants […] jouent un rôle critique à cet égard. »

Peut-il y avoir contrepoids à la dictature des marchés boursiers ? Dans une lettre destinée à un quotidien torontois, Yvan Allaire s’est inspiré des analyses de l’Institute for Competitiveness Prosperity (ICP), dont l’exercice consiste à mesurer les 40 entreprises canadiennes pouvant se qualifier au titre de championne industrielle ou de leader global. Des 40 championnes identifiées en 2003, 11 ont été vendues ou ont fusionné depuis (Alcan, Domtar, Falconbridge, Inco…), et quatre ont fait faillite ou ont dû se restructurer (Nortel, Abitibi-Price, Quebecor World, Tembec).

Sur les 25 survivantes de la cuvée 2003, seulement 10 affichent un actionnariat diffus et ne font pas appel à des actions à droit de vote multiple, et 17 bénéficient d’une protection contre les tentatives de prise de contrôle non sollicitées. La liste de 2011 de l’ICP comprenait 18 nouvelles venues. De cet ajout, 11 compagnies reposaient sur une structure de capital ou sur un environnement réglementaire favorisant une gestion de long terme et leur apportant une certaine immunité contre les pressions de court terme venant des marchés financiers, a observé Yvan Allaire.

Faisant l’éloge d’un « capitalisme de propriétaires », il rappelle l’importance des sièges sociaux et des centres décisionnels, de la propriété privée et de la contribution des actions à droit de vote multiple, et de la protection de secteurs stratégiques contre les prises de contrôle.

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