Serge Gagnon à l’écoute des anciens

Né en 1939, dans Charlevoix, Gagnon entre dans le cercle des historiens savants en 1966.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Né en 1939, dans Charlevoix, Gagnon entre dans le cercle des historiens savants en 1966.

Peu connu du public lecteur, Serge Gagnon est pourtant un éminent historien québécois, auteur d’une dizaine de livres importants. « Je n’ai jamais écrit de chefs-d’oeuvre, affirme-t-il modestement dans Destin clandestin, son autobiographie. J’ai seulement fait de bons livres et des moins bons aussi. » Formé notamment par le grand Marcel Trudel et adepte de l’histoire scientifique pratiquée en contexte universitaire, Gagnon a renouvelé l’histoire religieuse du Québec à partir d’une perspective sociale.

J’ai découvert l’oeuvre de cet historien à la faveur d’une polémique déclenchée par son collègue Ronald Rudin en 1998. Dans son remarquable essai Faire de l’histoire au Québec (Septentrion), Rudin se penchait sur l’ensemble de l’historiographie québécoise (l’art d’écrire l’histoire) et allumait un feu épistémologique en affirmant que la pratique historienne est toujours subjective, idéologique et marquée par les préoccupations du présent.

Gagnon, tout en avouant avoir déjà été « peut-être aussi rudinien que Rudin », rejetait cette thèse avec virulence dans Le passé composé (VLB, 1999). Les historiens sérieux, écrivait-il, « sont animés d’une véritable passion de la vérité, au point que, conformément à une certaine éthique professionnelle, ils s’efforcent de surmonter l’inévitable subjectivité qui les empêche de parvenir à une objectivation optimale ».

Dans Destin clandestin, Gagnon, lui-même spécialiste de l’historiographie, réitère sa position épistémologique en redisant que l’histoire n’est pas de la fiction et que « les historiens ont fait progresser la connaissance, malgré l’inévitable subjectivité qui enveloppe la pratique de l’histoire ».

Photo: Renaud Philippe Le Devoir Né en 1939, dans Charlevoix, Gagnon entre dans le cercle des historiens savants en 1966.

Parcours original

La lecture de cette captivante « autobiographie intellectuelle » fait ressortir l’originalité du parcours de l’historien. Né en 1939, dans Charlevoix, Gagnon entre dans le cercle des historiens savants en 1966, en publiant dans Cité libre un essai sur l’opposition entre les écoles historiques de Laval et de Montréal. Il devient ensuite professeur à l’Université d’Ottawa et obtient son doctorat en 1974, avec une thèse proposant une relecture critique de l’historiographie québécoise.

Il y remet en cause « les origines prétendument mystiques de la nation » et avance que « l’idéologie, et dès lors le discours historique en tant qu’idéologie, découle des infrastructures matérielles et des rapports de classes sociales ». Il reconnaît aujourd’hui qu’écrivant cela, il n’échappait pas au « déterminisme du présent ». À l’époque, l’analyse marxiste était en vogue dans les sciences sociales.

Certaines critiques formulées par des collègues incitent toutefois Gagnon à amorcer un virage. N’avait-il pas jusque-là, en effet, « commis l’erreur de juger la vérité des anciens à l’aune de la [sienne] », comme le lui fera remarquer l’historien Pierre Trépanier ? Si l’Église occupait une place si importante au Bas-Canada, n’était-ce pas, lui suggérera Fernand Dumont, « parce que le message correspondait à des attentes de l’auditoire » ? La mentalité austère de cette époque n’était-elle qu’un moyen clérical de contrôle social ou n’était-elle pas plutôt l’expression d’un consentement populaire au discours des prêtres ? « L’historien ne doit-il pas faire abstraction de ses propres valeurs » pour reconstituer le sentiment religieux de l’époque ?

Dans Le passé composé, Gagnon écrivait que « l’idéologie peut suggérer des pistes de recherche que les historiens sont capables d’emprunter avec détachement, contrairement à ce que pense Rudin ». En se lançant dans l’écriture de l’histoire du sentiment religieux au Bas-Canada, Gagnon appliquera ce programme. L’historien, dans Destin clandestin, ne cache ni sa foi catholique ni son rejet de la morale hédoniste actuelle. Aussi, en choisissant d’étudier les conceptions de la mort, du plaisir et du mariage dans le Québec ancien, il ne renie en rien ses propres valeurs, tout en se faisant un devoir de respecter la méthode scientifique.

Credo intellectuel

Sa trilogie (1987-1993) sur la mentalité religieuse du XIXe siècle (culte de la retenue, de l’effort, du sacrifice) montre que la solidarité communautaire d’hier, encadrée par le clergé, n’écrasait pas nos ancêtres, qui y adhéraient de bonne foi. Gagnon ne cache pas qu’il a voulu, en explorant rigoureusement cette époque, « réconcilier les Québécois avec leur passé ».

Ce travail a laissé des marques chez lui. Dans la conclusion de son ouvrage, l’historien retraité de l’Université du Québec à Trois-Rivières, fortement inspiré par les positions d’un Jacques Grand’Maison, livre son credo intellectuel. Allergique à la morale hédoniste, dépensière, publicitaire et corporatiste qui règne aujourd’hui et qui le fait douter de la capacité des Québécois à faire l’indépendance, un projet qui le laisse perplexe depuis le début, Gagnon redit son attachement à la langue française et à la foi catholique des anciens et déplore le mépris dans lequel on les entretient.

Animé par un fort souci de justice, inquiet devant le déclin de l’État mais obsédé par la dette publique, l’historien, peu sympathique aux militants radicaux et près de la doctrine sociale de l’Église, oscille entre la gauche et la droite parce qu’il croit que « la vérité a plus de chances d’éclater entre ces deux pôles ».

Le Québec idéal de Gagnon serait vraiment attaché au français, attentif aux laissés-pour-compte, respectueux des croyances religieuses et conscient « que le courage et la persévérance imposent des limites à la douceur de vivre ».

Un historien rêvant, pour aujourd’hui, d’un Québec qui n’aurait pas oublié les vertus du passé, c’est beau.

« Sans trop l’avouer, nous avons continué de préférer la douceur de vivre aux sacrifices nécessaires à la construction d’un État français. En basculant du côté des valeurs hédonistes, nous avons renoncé aux indispensables renoncements. En souscrivant aux vues marcusiennes, nous proclamions notre inclination à jouir des roses sans épines. » Extrait de «Destin clandestin»

Destin clandestin. Autobiographie intellectuelle

Serge Gagnon, Presses de l’Université Laval, Québec, 2016, 228 pages

4 commentaires
  • Claude Noël - Inscrit 11 juin 2016 07 h 35

    Serge Gagnon à l'écoute des anciens

    Je crois que quand les québecois cesserons de pleurer et accuser la religion de tous leurs malheurs et bien le Québec pourra évoluer.
    Actuellement on essai de redéfinir notre histoire. On a qu'à voir le programme du 375 ième de Montréal. On en connaît peu mais ce que l'on en connaît me laisse une mauvaise impression.
    La fondation de Montréal a été menée par des religieux comme Jeanne Mance,Maissonneuve,Marguerite Bourgeois et bien d'autres. Nous ne vivons plus comme ces fondateurs mais reconnaissons leurs mérites et les oeuvres comme les hôpitaux,écoles et tant d'autres oeuvres religieuses et laïcs . C.Noël

    • Pascal Barrette - Abonné 11 juin 2016 17 h 07

      L'intrication

      Et ici à Ottawa ce sont les Mère Élisabeth Bruyère des Soeurs grises et les Père Joseph-Henri Tabaret des Oblats, respectivement fondatrice de l’Hôpital général et bâtisseur de l'Université d’Ottawa. Oui il y a eu des abus de pouvoir, voire des crimes sexuels de la part du clergé et des communautés religieuses mais vous avez raison de rappeler qu’on ne peut nier leur immense contribution à l’établissement de nos institutions, notamment de santé et d’éducation. Le meilleur mot que j’ai trouvé jusqu’à maintenant pour dire cette ambivalence est "l’intrication".

      Pascal Barrette, Ottawa

  • Stéphane Martineau - Abonné 11 juin 2016 09 h 10

    Passionnant

    Merci M. Cornellier pour cette recension...un ouvrage à se procurer assurément !

  • Denis Paquette - Abonné 11 juin 2016 19 h 27

    pouvons nous appeler la vie ces petits événements fugaces que nous vivons parfois

    Y a-t-il un lien a faire avec le passé, peut etre que le monde se refait constamment, peut etre que le monde est toujours une sorte de microcosme bon je crois qu'il y a des choses qui se transmettent d'une generation a l'autre mais se sont plus des croyances voir des légendes , certains diront des mythes, la difficulté m'apparait toujours de penser le monde pour soi mais d'une facon fugace, la vie est tellement courte, nous avons a peine le temps de naitre qu'il faut tout abandonner, plus je vieillis, plus je trouve que nous sommes des éphémères, et j'admet que ca vient colorer ma perception je suis de moins en moins sensible au passé, n'ayant meme pas le temps de profiter du présent, je n'ai pas encore vue des philosophes ne pas se refugier dans des mythes, je ne me permettrai pas de les juger ici ca serait encore pire , pouvons nous appeler la vie ces petits événements fugaces que nous vivons parfois