Malédictions pour l’infernal génie!

Céline a marqué au fer rouge la littérature française du XXe siècle.
Photo: Archives Agence France-Presse Céline a marqué au fer rouge la littérature française du XXe siècle.

Voici donc Louis-Ferdinand Céline, né Destouches, au cinéma sous les traits de Denis Lavant dans un film d’Emmanuel Bourdieu, en salle chez nous depuis vendredi.

L’oeuvre recrée un segment de son exil au Danemark en 1948. S’y bousculent l’admiration pour l’oeuvre littéraire célinienne et l’horreur devant ses virulentes prises de position antisémites.

Aucun cinéaste, songe-t-on devant ce film, n’oserait présenter un portrait de Céline sans mettre ainsi en exergue ses côtés monstrueux. Une façon de prendre ses distances : « Ce n’est pas mon ami, mort ou pas, je le jure ! »

On imagine le misanthrope ressuscité grognant devant l’interprète usurpateur. « Les vies romancées, ça m’embête », confessait-il lors d’une entrevue à Louis Pauwels en 1960, un an avant sa mort. Faut dire que l’écrivain médecin, comme Tchekhov, et emmerdeur de première, n’aimait pas grand-chose ni grand monde de toute façon.

Il faut se dépêcher de s’en gaver de rêves pour traverser la vie qui vous attend dehors, sorti du cinéma, durer quelques jours de plus à travers cette atrocité des choses et des hommes

 

Quant aux rapports de ce géant des lettres françaises avec le cinéma, ils furent toujours malheureux. D’où l’ironie de cette mise en boîte de son propre personnage. Lui qui rêva de voir porté à l’écran son génial Voyage au bout de la nuit et qui accosta Hollywood en ce sens, même outre-tombe il ne fut pas exaucé. Les multiples tentatives d’adaptation tombèrent à l’eau, sous une étrange malédiction.

D’Abel Gance à Jean-Luc Godard, de Michel Audiard à Sergio Leone, de René Clément à Claude Berri, de Julien Duvivier à Claude Autant-Lara, de Louis Malle à Alain Corneau et François Dupeyron en bout de course, qui s’y frottait déclarait forfait. Maurice Pialat renonça pour sa part à tourner Mort à crédit.

On ne le répétera jamais assez, Céline marqua au fer rouge la littérature française du XXe siècle. Son style, une langue parlée réinventée, serait donc insoluble dans la pellicule ? On n’en croit rien. Voyage au bout de la nuit collectionne aussi les images-chocs. Et les dessins de Jacques Tardi dans l’exceptionnelle édition que le bédéiste français a illustrée pour Galimard en 1988 montrent l’immense potentiel visuel gaspillé au cinéma. C’est la malédiction. Quoi d’autre ?

D’ailleurs, cet homme aux deux visages n’a pas fini de créer la polémique en France, adulé autant que conspué. En 2011, l’Élysée refusait de souligner le cinquantième anniversaire de son décès, arguant ses prises de position politiques passées. Du moins n’y a-t-on pas là-bas renié ses oeuvres. Une leçon pour le Québec post-affaire Jutra. Livres, films et autres pièces d’art suivent leur cours, hors des errements des créateurs. À preuve, ce génie !

Photo: Archives Agence France-Presse Céline a marqué au fer rouge la littérature française du XXe siècle.

Transposer à l’écrit l’émotion de l’argot était donc son but, atteint et imité par des auteurs comme J. D. Salinger, Henry Miller, Frédéric Dard alias San Antonio, etc. Le Céline du Voyage au bout de la nuit, son chef-d’oeuvre, était un humaniste désespéré, qui suivit l’alter ego Ferdinand Bardamu du front de la Première Guerre mondiale aux colonies africaines en passant par les États-Unis. Rarement la saloperie humaine, percée çà et là d’éclairs d’humanité, aura été traduite avec autant de force, n’épargnant ni victime ni bourreau.

Le pire et le meilleur

Ayant un jour reçu la première édition d’avant-guerre (Denoël, 1937) du pamphlet Bagatelles pour un massacre, héritée du père célinien d’une amie, je m’y étais plongée, curieuse. Antisémitisme au vitriol, l’immense écrivain ? Et comment !

Céline s’y offre d’autres cibles que les juifs, remarquez : les francs-maçons, les homosexuels, les femmes, le cinéma, les critiques ; tous pourris. Mais rien n’égale sa charge antijuive. Le tout en un style si échevelé que le pamphlet semble rédigé, sinon par un autre auteur, c’est quand même sa plume, du moins par un autre hémisphère (abîmé) de son cerveau.

J’ignore si un psychanalyste s’est déjà penché sur Bagatelles et autres pamphlets de Céline, chose certaine ses cibles paraissent liées à son parcours personnel, par effet de projection quasi psychotique.

Entre les lignes, les juifs y semblent perçus comme des rivaux sexuels. Hollywood, décrit comme « un repaire de youpins », refusa, on le sait, d’adapter le Voyage. Les critiques avaient écorché (à tort) Mort à crédit. Quant aux femmes, aux homosexuels et aux francs-maçons, allez savoir. Un tel délire paranoïaque serait peut-être occasionné par ses blessures de guerre. On ne dit pas ça pour l’excuser, mais pour comprendre la démence de ses éructations.

Afin de retrouver le meilleur de Céline, mieux vaut relire ses grandes oeuvres, à coup sûr. L’homme ressuscite de son côté à travers de captivants documentaires retrouvés sur YouTube ou Vimeo : Voyage au bout de Céline, Une légende, une vie, Le procès Céline, éclairant les lanternes sur son parcours. Plusieurs des entrevues accordées en fin de vie sont disponibles en ligne, par ailleurs. Rien pour redorer le blason des intervieweurs, abonnés aux questions convenues, mais elles frappent par cette conviction de l’écrivain d’être une victime de l’air du temps. Nul remords et quelques leçons d’écriture.

Les morts survivent, dit-on, à travers ceux qui les ont endurés et aimés. Or Lucette, la dernière épouse de Céline (25 ans de vie commune) et gardienne du temple, vit toujours à 104 ans, faisant mentir les chiffres gravés sur la tombe de son irascible époux qui l’attend sous les pissenlits : Lucette Destouches : 1912, 19…

Quant au perroquet Toto, un Gris du Gabon aussi rageur que Céline, son meilleur ami de fin de parcours, certains le croient toujours vivant, sifflant et maugréant, fidèle aux enseignements du maître. Cette espèce ne dépasse guère toutefois la cinquantaine d’années et Toto fut acquis en 1952…

Reste que la survie passe aussi par l’oeuvre des autres. Hergé aurait, estiment ses exégètes, pris pour modèle le perroquet de Céline dans Les bijoux de la Castafiore. Quant aux imprécations délirantes de l’auteur de Bagatelles pour un massacre, elles seraient à l’origine des vitupérations du capitaine Haddock à travers maintes aventures de Tintin.

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4 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 11 juin 2016 05 h 15

    ' Louis Ferdinand-CÉLINE '


    Au Cinéma Quartier Latin, hier , j'apprends que le Film est retenue à la douane ?

  • - Inscrit 11 juin 2016 08 h 14

    Le plus grand et le plus con !

    On dit de Céline qu'il est le plus grand écrivain francophone du dernier siècle. Et c'est vrai que son style est tout à ait singulier. Il donne l'impression d'un récit « garoché » comme ça, avec plein de trouvailles argotiques. Un style parlé qui est le fruit d'un travail littéraire ardu. J’en suis à la moitié du livre, que je lis lentement depuis quelques mois, Bardamu en est à New York … qu’il admire et qu’il exècre tout à la fois.

    Mais Céline ne vaut que pour la littérature, pour le reste, l'homme Destouches a toutes les apparences d'une ordure raciste et misanthrope. Ses brulots antisémites sont des délires inégalés en littérature.

    Son faciès pessimiste que le rire traverse uniquement pour le besoin furtif d’une ironie railleuse ponctuée de ressentiment, son regard cadavérique et son allure clocharde a tout pour inspirer le dégoût qu’il cherche peut-être à entretenir. Une sorte de dandysme à l’envers. On dit qu’il y a probablement une très grande souffrance derrière ce personnage défraichi et sombre, on l’a dit victime d’un siècle de violence, et on l’a dit bourreau (par les mots) de ce siècle.

    En fait, le mystère de l’homme Destouches n'est pas vraiment crevé. L’aura caverneux qui se dégage du personnage défie toute tentative de description par nos psychologies à cinq sous.

    Pour la littérature, Céline est un sacré bucheur de la langue avec une étincelle de génie. Une étincelle cachée derrière la loque repoussante de sa personne physique et morale.

  • Pascal Barrette - Abonné 11 juin 2016 16 h 38

    Étincelle glauque

    De tant de noirceur et lourdeur, fine analyse d’Odile Tremblay et, en complément tout aussi bien écrit, de Georges Hubert. «Misanthrope» définit bien cet écrivain. «Étincelle de génie» certes, mais ô combien glauque. Dans Voyage au bout de la nuit, son roman phare, mauvais mot, la lumière n’apparaît, telle une concession, qu’au milieu du livre. Enfant, adolescent, a-t-il été agressé sexuellement ou meurtri autrement? La même question pourrait se poser à propos de Claude Jutra. Il serait intéressant d’en savoir plus sur cette tranche de vie qui pourrait expliquer sans les excuser, chez l’un l’antisémitisme, chez l’autre la pédophilie.

    Pascal Barrette, Ottawa

  • Denis Paquette - Abonné 11 juin 2016 20 h 05

    Je pense que je suis orphelin de cet homme depuis

    Quand je l'ai lu a vingt ans je fus renversé un homme sans espace et sans temps un homme qui écrivait sans ponctuations apres avoir lu Jean-Paul Sartre, quel liberté, meme les lieux étaient interchangeables , je n'avais jamais vu quelqu'un s'approprier du monde comme ca, après les prisonniers de jean-Paul Sartre ca faisait du bien , mais j'admais qu'il n'aurait jamais du se prononcer sur les juifs qui se cherchait alors un territoire et rêvaient de posséder le monde , il venait de trahir sa chère liberté , je n'ai jamais été capable par la suite de le relire, il venait de tuer sa magie, dommage, car c'est l'auteur le plus extraordinaire que j'avais lu