L’inhumain au coeur de l’humain

Nancy Huston est née en Alberta. Parisienne depuis les années 1970, elle était de passage dans la métropole québécoise ce printemps.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Nancy Huston est née en Alberta. Parisienne depuis les années 1970, elle était de passage dans la métropole québécoise ce printemps.

Le corps. Celui des femmes, celui des hommes. Celui des écrivains, des écrivaines. C’est sous ce thème que Nancy Huston a rassemblé, dans Carnets de l’incarnation, ses textes, conférences, chroniques, préfaces de livre, extraits de journaux intimes, couvrant une période d’une dizaine d’années jusqu’à 2015.

À quelques semaines d’intervalle, l’écrivaine de 62 ans, Prix Femina 2006 pour Lignes de faille (Actes Sud), publie aussi un roman hallucinant, Le club des miracles relatifs, où les corps sont malmenés, torturés, violés, tués. Mais là n’est pas la seule résonance entre les deux ouvrages.

Carnets de l’incarnation reprend des sujets chers à l’essayiste et romancière. Prostitution, pornographie, maternité, féminité versus masculinité, identité, enfance… Il est question de tout cela aussi dans Le club des miracles relatifs. Et, dans les deux cas, de guerre, de terrorisme.

Mais ce qui frappe surtout, c’est la déshumanisation, abordée de front dans le roman et dans le recueil. C’est là où ça se recoupe sans doute le plus. Là, et dans cette idée sous-jacente que la bête est en nous, que nous sommes tous capables du pire.

L’écrivaine d’origine albertaine, qui a adopté la France il y a des lustres, va jusqu’à affirmer dans un texte écrit peu après les attentats contre Charlie Hebdo en janvier 2015 qu’en tant que romancière, elle peut très bien imaginer ce qui suit : « […] si j’étais un jeune garçon de la banlieue nord ne voyant réellement aucune autre manière d’exister, je pourrais basculer dans l’extrême ».

Mais d’autres textes du recueil abordent d’un point de vue différent la question de la déshumanisation. De la bête tapie au fond de soi. Ou, dit autrement, de la dissociation présente en chacun de nous. Qui permet à la fois la beauté et l’horreur.

De l’ange au démon

On connaît l’admiration et l’affection de Nancy Huston pour l’écrivain Romain Gary, à qui elle a consacré un ouvrage il y a une vingtaine d’années. S’il est question aussi dans Carnets de l’incarnation d’Annie Leclerc, de Nelly Arcan, d’Anaïs Nin, de Simone de Beauvoir, d’autres écrivains encore et plusieurs artistes, l’auteur des Racines du ciel (Gallimard) n’a pas fini de l’habiter.

Elle y revient entre autres dans une conférence jusqu’ici inédite prononcée à Vancouver en 2007. En exergue, cette citation de Gary : « La dichotomie, la schizophrénie — disons le mot — est l’état physiologique normal de notre cerveau. »

Nancy Huston cherche à comprendre dans ce texte pourquoi l’écrivain aux identités multiples s’est suicidé, lui dont les derniers mots publiés de son vivant sont les suivants : « Il faut que l’humain et l’inhumain rompent enfin leur couple infernal. »

Chemin faisant, la conférencière s’interroge sur la manière dont l’inhumain fait partie de l’humain. Elle en arrive à parler de dissociation. « La dissociation, c’est cette capacité proprement humaine de n’être pas là où on est. De faire fi du réel. » Deux côtés à la médaille, dit-elle. Autant la dissociation permet à l’imaginaire, au rêve, à la création artistique de prendre leur envol, autant elle peut engendrer l’horreur. Autrement dit : « Ce qui fait éclore le meilleur de l’homme est aussi ce qui permet le pire. »

Exemples à l’appui, elle pose sur notre monde qui rend possible à la fois Shakespeare et Hitler, ce monde assoiffé de progrès qui n’hésite pas à commettre les pires atrocités en son nom, un regard effaré. Et elle conclut : « Tel est le statut de notre espèce dans l’univers, flottant et alternant entre l’ange et la bête. »

S’adapter ou disparaître

Un héros dissocié de lui-même, qui tente de survivre dans un monde déshumanisé gouverné par « la cruauté illimitée de la cupidité humaine » : c’est ce que met en scène la romancière dans Le club des miracles relatifs.

Dès les premières pages, on se demande sur quelle planète on est tombé. S’agit-il de science-fiction, d’anticipation ? Des expressions qui ressemblent à une novlangue, des pancartes qui reproduisent des slogans abrutissants : on se croirait presque dans 1984 d’Orwell (Folio).

On est dans un lieu imaginaire. Dans une province appelée Terrebrute. Où des chômeurs de partout accourent pour tenter de sortir de la pauvreté. Où des compagnies défigurent le paysage et massacrent la terre pour en extraire la « noire semence sacrée » appelée ici ironiquement ambroisie. De là à faire le rapprochement avec l’Alberta et son exploitation des gisements de sables bitumineux, il n’y a qu’un pas.

Dans une entrevue récente, Nancy Huston, qui s’est rendue dans sa province natale il y a quelques années constater les dégâts engendrés par l’exploitation pétrolière, disait à propos du Club des miracles relatifs : « Ce que raconte mon roman est terrifiant, mais à peine fictif. »

La destruction de la planète par l’industrie pétrolière. C’est bien ce qui figure à l’avant-plan de ce roman étrange, ambitieux, déstabilisant, dur, noir, violent, qui montre aussi les conditions inhumaines des travailleurs parqués dans des camps de travail sur « ces terres de désolation ». Et les ravages sur leur santé. Tout cela dans un milieu où sont omniprésents la drogue, l’alcool, la prostitution. Sans oublier le viol.

C’est dans ce monde-là, un monde « post-humain », où il faut soit s’adapter, soit disparaître, que débarque le héros, Varian, à la recherche de son père disparu. Jeune homme frêle, surdoué, asocial et puceau, fragile depuis l’enfance, il sera confronté à la monstruosité de cette réalité irréelle, en même temps qu’à sa propre monstruosité. Comment devient-on tueur en série ? Ça pourrait être une autre question soulevée dans le roman.

L’histoire se termine abruptement, sans que tous les fils soient rattachés. Sans qu’on sache ce qu’il adviendra de Varian, emprisonné, torturé, dès le début du roman. Non pas pour avoir tué des femmes, mais parce qu’accusé de faire partie d’un groupe environnementaliste qualifié de terroriste.

Seule petite porte de sortie au milieu de cet enfer : le club des miracles relatifs. Où la littérature et la poésie sont mises en avant, sources de réconfort et de beauté. Mais est-ce vraiment suffisant ?

« Nous sommes un, je le sais bien. Le cerveau est un organe du corps, il n’est pas autre chose que lui, je le sais bien. Le dualisme, qui postule une différence radicale de nature entre le corps et l’esprit, est l’un des héritages les plus pernicieux de la tradition philosophique occidentale qui s’étend de Platon à Lacan en passant par Jésus et Descartes, je le sais bien. Quand le corps meurt, le rideau tombe pour l’âme aussi; celle-ci peut s’éclipser avant celui-là, mais pas après; elle ne lui survit pas d’une microseconde, je le sais bien. À cet égard, hommes et femmes sont logés à la même enseigne. N’empêche: dans toutes les sociétés y compris la nôtre, tout se passe comme si les femmes étaient un peu plus corps que les hommes. » Extrait des «Carnets de l’incarnation»

Carnets de l’incarnation. Textes choisis 2002-2015 et Le club des miracles relatifs

Nancy Huston, Leméac/Actes Sud, Montréal/Arles, 2016, 312 et 304 pages

Le club des miracles relatifs

1 commentaire
  • Denis Paquette - Abonné 11 juin 2016 18 h 26

    C'est par et dans les détails que le monde évolue

    L'art comme thérapie est un incontournable, si une élite en a pris conscience, les populations n'en sont pas conscient, l'art thérapie devrait être accessible partout et en tout temps , surtout maintenant avec le brassage des communautés, l'art a cette propriété de rendre le monde accessible, les interventions devraient etre simples et modestes, tous les auteurs s'entendent pour dire que c'est dans et par les details que le monde évolue