Guigal: l’art du négoce

Deux importants négoces du Rhône se côtoient ici.
Photo: Jean Aubry Deux importants négoces du Rhône se côtoient ici.

L’activité de négoce a toujours existé. On dit du négociant que c’est « celui qui fait du négoce, qui se livre à une activité commerciale le plus souvent d’une certaine importance. Négociant en blé, en vin, en fourrures, en tissus […] ». L’exemple le plus éloquent de cette activité remonte sans doute à la fin de l’Ancien Régime, au début du XIXe siècle à Bordeaux. On peut avancer que c’est ce même négoce, animé par des commissionnaires anglo-irlandais, hollandais, germaniques ou juifs portugais, qui a développé (et développe toujours) l’immense activité commerciale dont jouit toujours le vignoble girondin.

À l’autre bout du spectre, il y a le vigneron qui gère entièrement sa production et, entre les deux, ceux qui, en plus de la production issue de leurs propres vignobles, achètent du raisin ou du vin fait, qu’ils embouteillent au domaine et vendent sous une marque ou sous leur nom. La maison Étienne Guigal est de ceux-là. Que celui qui ne connaît pas ce nom me lance la première baie, pour ne pas dire la grappe tout entière ! Souvenez-vous de votre première Côte-Rôtie Brune Blonde. C’était pas du bon petit boire, ça ?

Une activité exemplaire

Si j’ai toujours pensé que la crédibilité d’une médaille arrachée aux nombreux concours internationaux dépend essentiellement de la qualité du jury habilité à décerner ladite médaille, j’incline aussi à penser que la qualité d’un négociant repose avant tout sur la nature même de la matière première engrangée. Et ultérieurement traitée. Posez la question aux quelque 800 fournisseurs sollicités par la maison. Pour eux, vendre aux Guigal est plus qu’une transaction anonyme, c’est plutôt un honneur qui titille la fibre humaine.

Photo: Jean Aubry Deux importants négoces du Rhône se côtoient ici.

Sans flagornerie aucune, je dois dire — et je ne crois pas être le seul à le penser — que Guigal est l’une des maisons familiales faisant une activité de négoce dont la constance et la régularité qualitative sont de loin parmi les plus performantes à avoir vu le jour au XXe siècle en France, n’en déplaise aux pisse-vinaigre et autres rabat-joie pour qui une marque (trop) connue et « populaire », qui vinifie le vin des « autres », s’en tire rarement avec une production de vins inspirés. Jeunes sommeliers… suivez mon regard.

Je culminais récemment mon voyage chez elle, à Ampuis, dans le Rhône septentrional. Je n’y avais jamais mis les pieds. Il était temps. Pas tant pour confirmer mon intérêt que pour sentir les lieux et ce qui, depuis plus de quatre décennies maintenant, me donne à sentir, à boire et à imaginer le Rhône à travers l’interprétation qu’en fait la maison par l’entremise des 24 cuvées produites. Y aurait-il pour autant un style Guigal ? Oui. Plus lisible, selon moi, que celui du collègue Chapoutier, important négociant lui aussi et fort réputé par ailleurs.

Alors, ce style ? Oui, reconnaissable. Prenons l’exemple des côtes-du-Rhône blancs, rosés et rouges. Pas très loin de cinq millions de cols produits annuellement pour ces « régionaux » et ce constat, à la dégustation, que je bois une origine, le Rhône ; ce qui n’est pas aussi évident qu’on pourrait le penser. Techniquement, c’est irréprochable. L’effet millésime y est manifeste, même si la maison dispose d’une matière première très variée sur le plan de l’approvisionnement, une matière de premier choix qu’elle assemble, à la recherche de ces équilibres qui signeront ensuite les vins. Le fruité y possède de l’éclat, sobrement toutefois, avec toujours ces tanins soyeux et fondus lissés par l’élevage qui ne lassent pas. On en a pour son argent. Tout le style Guigal.

Étienne, Marcel, Philippe et les autres

Trois générations et une quatrième calée dans les blocs de départ (Ève et Philippe gratifiaient récemment la maison de jumeaux !), mais surtout une aventure faite de travail, de persévérance, d’opiniâtreté même. Étienne, Marcel et Philippe, ce sont respectivement 67, 55 et 24 vendanges à leur actif, le doyen ayant jeté les bases de la maison en 1946 après avoir gravi les échelons chez Vidal-Fleury (la plus ancienne cave de Côte-Rôtie, fondée en 1781) depuis son arrivée sur place en 1924, à l’âge de 14 ans. Cette dernière entrera par la suite dans le giron Guigal au milieu des années 1980.

L’esprit des lieux évoque ce lent et patient travail d’acquisitions et de remembrement d’un vignoble aujourd’hui fort de 75 hectares, à l’image par exemple de ces Moueix et Janoueix de Bordeaux, arrivés de leur Corrèze natale à une époque où tout était encore possible, avec de l’ambition et beaucoup d’huile de coudes. De ces gens qui parlent peu mais qui agissent, sans doute plus à l’aise loin des feux de la rampe mais rattrapés malgré eux par l’excellence de leur réputation respective.

L’impression se confirme sur place, à Ampuis, où tout est centralisé sur trois hectares de cave. Le dernier projet fou de Marcel ayant été de relier les caves de la maison à celles de Vidal-Fleury par un tunnel que jalonnent des barriques, et ce… sous la départementale ! Trente personnes seulement chapeautent une production annuelle de 7,2 millions de bouteilles (soit 1,8 % des volumes produits en vallée du Rhône). Fait à souligner, alors que le vin blanc représente 3,5 % du volume de production dans le Rhône tout entier, il est de 25 % ici. La superbe cuvée en côtes-du-Rhône blanc 2014 (21,05 $ – 290296 – (5)★★★), avec 65 % de viognier, en est un brillant exemple. Surtout un incontournable sur les tablettes.

Les caves sont magnifiques, surtout très logiques et fonctionnelles. Tout y est fermenté en cuves inox, sans levurage, par l’entremise de différents volumes qui permettent le recoupement d’assemblages pointus et, bien sûr, homogènes, vu l’échantillonnage des cuvées. Depuis 2003, la tonnellerie maison livre bon an, mal an autour de 800 barriques, à raison d’environ cinq fûts par jour. Car ici, élever le vin est un art, une maîtrise développée au fil des ans qui participe à ce style reconnaissable dont nous causions précédemment.

Au moment d’écrire ces lignes, il y avait 25 références de la maison Guigal à la SAQ, dont quelques bouteilles du côtes-du-Rhône rosé 2012 qui feront à coup sûr le régal des chanceux qui habitent Port-Cartier ou Havre-Saint-Pierre. Dommage, car le rosé 2015 dégusté sur place, et qui n’a pas été retenu par le monopole, était littéralement une petite bombe cette année. Pour le reste, j’ai pu déguster dans le millésime 2012 à venir quelques crus des vignobles maison totalisant environ 400 000 bouteilles (sur les 7,2 millions produites). Du cousu main.

Côte-Rôtie Brune Blonde (78,50 $) : « Un millésime bienveillant », selon Philippe Guigal, élevé 36 mois dans des fûts, dont 50 % sont neufs. Du grain, de la tenue, une texture épicée. Encore fermé à ce stade. (5+)★★★1/2 ©

Château d’Ampuis, Côte-Rôtie (147 $) : 12e millésime de cet assemblage de sept des meilleurs terroirs en périphérie des crus. Éclat et soyeux en bouche, amplitude et finesse. Quelle maîtrise ! (10+)★★★★ ©

La Mouline, Côte-Rôtie (320 $) : 5000 cols seulement pour une syrah qui flirte avec le viognier (jusqu’à 11 % du volume, en complantation dans le vignoble), avec à la clé un rouge aérien et gracieux, mais tout de même pourvu d’une longue finale serrante. Évoluera comme un grand bourgogne ! (10+)★★★★

La Landonne, Côte-Rôtie (n.d.) : c’est en 1975 (à la naissance de Philippe) qu’est planté ce superbe vignoble riche en oxydes de fer. Il fournit depuis des rouges denses et profonds, d’une mâche sérieuse, expression minérale complète d’une syrah qui a trouvé son terroir. (10+) ★★★★1/2 ©

La Turque, Côte-Rôtie (320 $) : avec ses 48 mois de fût, à la fois la virilité de la Landonne et cette opulence supplémentaire. Beaucoup de charnu, de tension, de sève, de longueur. (10+) ★★★★1/2 ©

Ex Voto, Hermitage Blanc (179 $) : issu des meilleurs millésimes sur deux parcelles, à base principalement de marsanne, dont les plus jeunes vignes ont… 60 ans ! Finesse, sève, intensité et croquant minéral sur une longue finale richement épicée. À découvrir car, à ce prix, il s’agit d’un grand vin de terroir. (10+) ★★★★ ©

Ex Voto, Hermitage Rouge (472,25 $) : quatre entités parcellaires pour autant de subtilités de terroir. En tout point captivant. Tenue de bouche et sève exceptionnelles, race, équilibre et longueur. Un grand vin que les voisins immédiats Chapoutier et Jaboulet boivent sans doute en secret pour épater leurs amis de passage, lors de dégustations à l’aveugle…(10+)★★★★★ ©

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1 commentaire
  • Raymond Chalifoux - Abonné 10 juin 2016 06 h 41

    Un bel hommage...

    ... pleinement mérité.

    Un gros "Dommage!", pour ce rosé (2015) non référencé...